À perdre haleine

Aga Lesiewicz · Chapitre 45 sur 51

Pages du PDF

À perdre haleine

Dix-huit jours plus tard

 

Je me réveille en hurlant au milieu de la nuit. Encore un cauchemar. J’ai le réflexe de chercher Wispa, mais elle n’est pas à sa place habituelle au pied de mon lit, évidemment. La maison paraît si vide sans elle. J’allume ma lampe de chevet et descends l’escalier à pas feutrés, pieds nus, pour prendre un verre d’eau à la cuisine. Le rêve est encore très net dans mon esprit : un homme tentait de s’introduire par la fenêtre de ma chambre, martelant le double vitrage, laissant des empreintes de mains sales sur le verre. Je lui hurlais dessus, et, alors qu’il avait réussi à fracasser la vitre et qu’il commençait à grimper par cette ouverture, je l’avais repoussé, le précipitant du premier étage. Quand j’avais passé la tête par la fenêtre brisée, je l’avais vu gisant sur la terrasse en contrebas, couché sur le dos, une flaque de sang noir s’échappant de son corps. Le mannequin Dior.

Je n’ai pas souvent fait de cauchemars depuis mon enfance. Mais, à l’époque, je rêvais sans cesse de monstres tapis sous mon lit, prêts à s’emparer de moi dès que je sortirais ne serait-ce que d’un millimètre la jambe de sous la couette. Ces cauchemars devenaient si affreux que j’avais recommencé à faire pipi au lit, jusqu’au jour où ma mère m’avait apporté un petit flacon brun orné d’une étiquette jaune. « Spray antimonstre », était-il écrit sur l’étiquette, ainsi que des instructions détaillées sur la quantité de produit à utiliser en fonction de la taille et de l’espèce du monstre. J’en aspergeais copieusement ma chambre tous les soirs, et ç’avait fonctionné à merveille. Les monstres avaient disparu, et mes draps restaient secs. Il m’avait fallu des années pour me rendre compte que le spray ne contenait que de l’eau de lavande fabriquée par ma mère. Aujourd’hui encore, le parfum de la lavande me rappelle ma chambre d’enfant, débarrassée de ses monstres. Je regrette de ne plus avoir ce spray maintenant.

Je mets des heures à retrouver le sommeil, et quand mon réveil sonne à six heures et demie, je suis épuisée. Je me force tout de même à sortir pour un rapide footing, pendant lequel je me sens triste et seule sans Wispa, puis je prends une longue douche chaude, me limite à deux capsules Arpeggio et arrive au bureau une demi-heure avant mon rendez-vous avec Julian, ce qui me laisse tout juste le temps de parcourir les intitulés de mes mails et d’en ouvrir quelques-uns qui me paraissent urgents.

Julian m’accueille avec chaleur, m’enveloppant dans un nuage d’après-rasage. Comble de l’ironie, j’ai bien l’impression que c’est Eau sauvage de Dior. Alors qu’il m’emmène vers son canapé en cuir immaculé, une vision de Gary et lui me traverse l’esprit. Est-ce pour ça qu’il m’a fait venir ? Pour conclure une sorte de pacte à propos de ce que j’ai vu lundi soir ?

« Anna, me dit-il d’une voix pleine de compassion. Je suis désolé, mais j’ai une assez mauvaise nouvelle à t’annoncer. »

Il s’interrompt, et je m’arme de courage, attendant la suite.

« Ton poste a été supprimé.

— Pardon ? »

Je pense d’abord que c’est un canular, et que dans une seconde, on s’esclaffera tous les deux. Mais Julian ne rit pas ; il n’y a pas l’ombre d’un sourire sur son visage, rien qu’une satisfaction cruelle.

« Ton poste n’est plus viable dans notre nouvelle structure.

— Je ne comprends pas. »

Il soupire, et ouvre les mains en un geste d’impuissance qui ne cadre pas du tout avec son expression.

« Je sais. Ç’a été une décision extrêmement difficile, tu peux me croire. Nous attachons une grande valeur à ton expérience, tes compétences, ton honnêteté et ta franchise, et ce sera une grande perte pour notre entreprise. Ainsi que pour moi, à titre personnel. Ç’a été un vrai plaisir de travailler à tes côtés et je suis très triste de savoir que tu vas partir. Mais c’est l’époque qui veut ça. Elle exige des changements, des mesures d’austérité radicales, une nouvelle structure optimisée, et même le départ de nos meilleurs éléments. »

Je fais abstraction de son discours pour tenter de comprendre les retombées de ce qu’il vient de m’annoncer. Julian continue de parler, et je contemple son visage de pierre, ses yeux durs et insensibles, ses lèvres fines qui remuent avec éloquence, prononçant ma condamnation.

« … une tâche ingrate, poursuit-il. C’est un processus éprouvant, et nous avons pris des mesures pour t’aider à y faire face. Je t’ai prévu un rendez-vous de suivi avec les RH ce vendredi. Anthea passera tous les détails en revue avec toi, notre offre d’indemnités et ce à quoi tu as droit, évidemment. Tu verras comme nous avons apprécié tes efforts », dit-il – une phrase formulée comme une promesse, qui me fait plutôt l’effet d’une menace. « D’ici là, rentre chez toi, prends un peu de temps pour réfléchir à l’avenir. Pas la peine de venir demain. Anthea te recontactera pour vendredi. »

Il se lève, et je suis bien obligée de l’imiter. De toute évidence, l’entretien est terminé. Julian prend ma main dans les siennes et me regarde droit dans les yeux, avec la compassion d’un alligator.

« Je suis vraiment désolé, Anna, mais tu verras que c’est mieux comme ça. »

Sous le choc, je quitte son bureau et m’engage dans le couloir menant à l’escalier de secours à l’arrière du bâtiment. Je passe mon badge dans le lecteur avant de tirer la lourde porte. L’escalier est le havre de paix du bureau, fréquenté à de rares occasions seulement par les agents d’entretien et quelques mordus de sport qui préfèrent les marches aux divers ascenseurs situés à l’entrée du bâtiment. On peut y passer des heures sans croiser âme qui vive. Je m’assois sur le palier tapissé de vinyle. À mesure que le choc initial s’atténue, la réalité de ma situation m’apparaît. C’est assez simple, dans le fond. J’ai perdu mon boulot. Comme ça, d’un coup. Et il me faut à tout prix une cigarette. Ça fait des années que je n’ai pas fumé, mais cette envie soudaine me pousse à descendre jusqu’au local de la sécurité, dans le parking souterrain. Je pique une Marlboro light à l’un des agents et vais me poster devant la sortie des voitures, inhalant goulûment la fumée. Dès que la nicotine me monte à la tête, je commence à me sentir mieux. Je suis prête à affronter le monde. Enfin, presque. Je regagne mon bureau par l’escalier. Passant devant ma porte, Gary me salue d’un geste. Je me demande s’il est au courant. Peu importe, de toute façon. Bientôt, tout le monde le sera, et les ragots et les conjectures iront bon train. Mieux vaut partir dès que possible, Julian a raison. Je me déconnecte de ma session, remballe mes affaires, récupère la photo de Wispa qui trône sur mon bureau depuis que j’ai commencé à travailler dans cette boîte puis referme la porte derrière moi. Coup de chance, Claire n’est pas à son poste, ce qui m’évite de devoir inventer un mensonge pour justifier mon départ précipité.

Une fois que je me mets à conduire, l’effet de la nicotine se dissipe, et je me retrouve soudain au bord des larmes. Je continue à rouler, cherchant un endroit où me garer. Mais les rues sont encombrées, il y a des gens partout, et le seul endroit où j’imagine pouvoir trouver un peu de réconfort est Hampstead Heath. Je rejoins le parc en pilotage automatique, avant de laisser ma voiture près de Highgate Road. Je me rappelle que je porte mes vêtements et mes chaussures de bureau, pas ce qui se fait de mieux pour marcher, mais je m’en moque. Un sentier que j’emprunte sans y penser me mène au sommet de Parliament Hill. C’est une journée fraîche et venteuse, les nuages passent rapidement au-dessus des toits de la ville. Je contemple le panorama encadré d’arbres automnaux qui va du Gherkin à gauche jusqu’à la tour BT à droite, un spectacle qui m’emplit le cœur de joie, en temps normal, m’éblouissant par la beauté de cette ville folle, tentaculaire. Mais aujourd’hui, je n’arrive à penser qu’aux occupants de tous ces bureaux qui s’étendent à perte de vue. Ensemble, ils forment le réseau serré et vibrant de la population active : luttant, réussissant, gagnant, perdant, toujours pressés, à jamais prisonniers de la routine. En observant le décor, je commence lentement à comprendre que ce réseau vient de m’expulser ; je suis un petit rouage cassé, inutile, abandonné. Où est passé mon esprit combatif, qu’ai-je fait de mon énergie habituelle ? Ils reviendront un jour, j’espère ; mais, pour le moment, je me sens vaincue.

Je fouille dans mon sac pour récupérer mon téléphone, et appuie sur la touche correspondant au portable de Bell. Ce n’est que lorsque le message d’erreur de l’opérateur s’enclenche que je me rends compte de ce que j’ai fait. Refoulant mes larmes, je range mon portable. Tu me manques, Bell, plus que jamais.

Une minuscule touriste chinoise emmitouflée dans des vêtements en laine colorés me demande de la prendre en photo avec son appareil. Je m’exécute, et je sens qu’elle meurt d’envie de papoter.

« Tu es habillée comme femme d’affaires, tu travailles pas ? me demande-t-elle.

— Non, je ne travaille pas, lui dis-je – ce qui en fait la première personne à apprendre ma nouvelle situation professionnelle.

— Tu viens souvent ici ?

— Oui, souvent. »

Elle me fixe de ses yeux rieurs, pétillants. Puis le rire disparaît.

« Tu es seule dans ton âme, déclare-t-elle.

— Oui, peut-être, lui dis-je, interloquée.

— Londres est endroit sombre. » Elle joint ses minuscules poings. « Les gens poussent, les gens se battent. Mais ici, c’est bon pour l’âme. Laisse entrer la lumière dans ton âme et tu vois l’harmonie. »

Elle a retrouvé son sourire. Elle range son appareil photo dans son sac, me tapote le bras et fait demi-tour. Je la regarde s’éloigner, petit point coloré dans un paysage de plus en plus gris. Elle a peut-être raison, mais même le parc ne parvient pas à illuminer mon âme aujourd’hui. Je scrute les environs, à la recherche de Wispa, avant de me rappeler où elle est. Par pitié, faites qu’elle s’en sorte. Je n’ai jamais autant eu besoin d’elle qu’à cet instant.

Le temps que je regagne ma voiture, je suis frigorifiée. J’allume le chauffage à pleine puissance et rentre chez moi en grelottant. Il n’y a plus une seule place libre dans ma rue ; je sillonne le quartier jusqu’à en avoir assez de chercher, puis abandonne ma voiture à Highgate Hill. Je remonte la colline, bras croisés sur la poitrine pour me protéger du vent, et, en arrivant devant chez moi, j’aperçois un homme debout devant ma porte. Mon cœur s’emballe aussitôt. Je m’apprête à appeler au secours quand l’homme se tourne vers moi, révélant un énorme bouquet de fleurs entre ses mains.

« Mademoiselle Wright ? » Un sourire soulagé se peint sur son visage lorsque je hoche la tête. « Une livraison pour vous, de chez Liberty. »

Je lui prends le bouquet avant d’ouvrir la porte. Les fleurs sont magnifiques, un mélange d’hortensias violets, de roses mauves, de dahlias pourpres et de clématites violettes. « Wild at Heart », disent les lettres sur le ruban d’argent qui les noue. Je sors une petite enveloppe glissée entre les fleurs. « Très bonne continuation, Julian. » Je remets le mot dans l’enveloppe et ressors avec les fleurs qui atterrissent tête la première dans la poubelle. Je claque la porte d’entrée, entre dans la cuisine et me verse un verre d’Aberlour. Je tremble, non plus de froid, mais de colère. Comment ose-t-il, cette espèce de cyborg maléfique, s’immiscer dans ma souffrance privée ? Après quelques gorgées supplémentaires d’Aberlour, ma fureur s’atténue, cédant place à un nouveau sentiment : la détermination. On ne m’aura pas comme ça.

Je prends mon téléphone, parcours mes contacts jusqu’au numéro de Sue et appuie sur la touche « appel ». Elle décroche presque aussitôt.

« Sue, je te dérange ?

— Non, pas de problème. Olive a un petit rhume, je travaille à la maison. Comment ça va ?

— J’ai besoin du meilleur avocat spécialiste en licenciement de la ville. »

Il y a un long silence, pendant lequel j’entends le bruit distant d’une télé en arrière-fond.

« On t’a licenciée ? Quand ?

— Ce matin.

— Merde. Ils ne t’avaient pas prévenue ?

— Eh non.

— C’est quand, ton dernier jour ?

— Aujourd’hui, j’ai l’impression…

— Ils t’ont mise en congé sans préavis ? C’est rude. »

Je ne dis rien, commençant à me sentir plus attristée par mon sort qu’en colère. Sue détecte mon changement d’humeur :

« Ne t’inquiète pas, ma vieille. Laisse-moi faire. Je vais mener mon enquête, et je te rappellerai. D’ailleurs, ça te dirait de venir dîner ce soir ? Je ne pense pas que la crève d’Olive soit contagieuse.

— Ce serait super, merci. »

Nous fixons le rendez-vous à dix-neuf heures, puis je raccroche. Et maintenant ? En observant ma cuisine, une impression de désœuvrement m’envahit. À croire que toutes ces tâches urgentes que je repoussais sans cesse à cause du boulot ont disparu d’un coup et qu’il ne me reste plus rien à faire. Je n’ai même pas la force d’appeler mes amis pour leur annoncer la nouvelle. Quoi d’autre, alors ? Wispa. Je passe un coup de fil à la clinique. Bonne nouvelle : Wispa Wright va beaucoup mieux. Le vétérinaire est optimiste. Si son état continue à s’améliorer, je pourrai peut-être la ramener à la maison d’ici un jour ou deux. Je raccroche. Et maintenant ? Les programmes télé de la journée. Je m’installe dans le salon et allume le poste. Je passe sur quelques jeux avec des candidats déprimés affublés d’un badge à leur nom, regarde un bout de match de tennis, me distrais un moment avec les intrigues idiotes de NCIS, puis tombe sur une rediffusion de ce festival de nostalgie seventies qu’est Kojak. Une fois que le super chauve a réussi à arrêter un psychopathe à Manhattan, je zappe de chaîne en chaîne jusqu’à tomber sur les infos. Une conférence de presse est diffusée en direct. D’après un bandeau fort utile en bas de l’écran, la personne qui s’exprime, le commandant Bob Rowland, rend hommage au commissaire divisionnaire Mark Thomas. Je monte le son.

« Le meurtre d’un membre de la police est un crime particulièrement horrifiant, qui frappe au cœur même de notre société. En tant que policiers, notre devoir est de protéger la population et d’appréhender les criminels qui vont à l’encontre de tout ce que nous défendons. C’est un métier difficile, dangereux, et nous sommes pleinement conscients des risques auxquels nous nous exposons au quotidien. Nous savons que certains d’entre nous devront payer le prix fort. Le commissaire divisionnaire Mark Thomas était un excellent chef, un officier respecté et estimé, un mari dévoué, un père aimant… »

J’attrape la télécommande pour couper la télé au moment où une photo du mannequin Dior en uniforme de police s’y affiche. Je contemple l’écran vide, abasourdie. Un père aimant. Voilà l’information que Jones m’a cachée quand je l’ai interrogée à son sujet ; voilà pourquoi elle me méprisait tant. Il avait un enfant, ou peut-être des enfants, qui n’ont désormais plus de père. Un sentiment de culpabilité et de honte intense s’abat sur moi. Je vais me resservir un verre d’Aberlour à la cuisine. Puis je m’assois à la table, sirotant mon whisky, me haïssant moi-même, attendant que l’alcool émousse mes sens. La sonnerie de mon portable me tire de mon hébétude. C’est Sue, qui se lance illico dans un monologue.

« Ma fille, je t’ai trouvé la meilleure spécialiste en licenciement de la ville. Elle a aidé Giles Welsh quand il s’est fait virer l’année dernière, et il a suffi d’une seule lettre de sa part pour que ses employeurs doublent leur offre d’indemnités. Apparemment, c’est un génie. Même les pires requins du monde des affaires la craignent. Je l’ai déjà appelée, et elle peut te recevoir demain matin à dix heures. C’est un sacré coup de bol, parce qu’elle a un emploi du temps de ministre. Ma poule, on va leur botter le cul si fort qu’ils ne pourront plus s’asseoir pendant des mois. Je te donne ses coordonnées, tu as un stylo ? Elle s’appelle Gillian Foster… »

J’émets quelques grognements pendant que je cherche de quoi écrire.

« Ça va, mon chou ? »

J’ai besoin de toute mon énergie pour me concentrer.

« Ça va, Sue. Merci de ton aide, vraiment.

— Tu viens toujours ce soir ?

— En fait, j’étais en train de me dire que je ferais mieux de rester à la maison et de me coucher de bonne heure…

— Tu es sûre que tu veux rester seule ?

— Oui, dis-je, tâchant de prendre un ton aussi enjoué que possible. J’ai besoin de digérer tout ça, de me faire une idée complète de la situation…

— D’accord, je comprends. Mais n’hésite pas à m’appeler si jamais tu changes d’avis. »

Elle me donne les coordonnées de l’avocate, que je griffonne sur un bout de papier, et me promet de me passer un coup de fil demain matin. Je raccroche, puis me sers un verre d’eau du robinet. L’appel de Sue m’a remis les pieds sur terre. L’ironie de ma situation ne m’échappe pas : moi qui n’avais aucun scrupule à virer les autres, me voilà qui pousse des cris d’orfraie sitôt mon tour venu. Est-ce que je ne serais pas un tantinet hypocrite ? Ma foi, tel est pris qui croyait prendre. Ça ne veut pas dire que je dois me laisser faire sans broncher.

OceanofPDF.com