À perdre haleine
Deux jours plus tôt
Les deux jours que je passe en entretiens avec des sociétés de production au centre de Londres sont une perte de temps totale, d’autant plus frustrante que j’ai conscience du travail en retard qui s’accumule au bureau. Mais je ne fais que suivre les ordres de Cadenca Global, ou plutôt une « solution » suggérée par nos « architectes du changement », comme ils aiment à se faire appeler. La solution en question consiste à sous-traiter la production, d’où ma tournée des prestataires de Soho. Mais traîner dans le quartier a ses avantages, et quand Bell m’annonce par texto le jeudi matin qu’elle est de retour et impatiente de me raconter ses aventures à Vancouver, je lui propose un rendez-vous chez Dim T, sur Charlotte Street, notre repaire habituel pour papoter. Mon entretien s’étant terminé plus tôt que prévu, je passe un moment assise à Soho Square à contempler tous ces gens des médias qui s’affairent, pendus à leur portable, coupés du monde qui les entoure. J’étais comme eux, me dis-je ; mais plus maintenant. Certes, j’évolue toujours dans le milieu des médias, mais je me surprends de plus en plus souvent à l’observer comme si je n’en faisais pas partie, avec, en tête, l’idée qu’il y a une vie en dehors de la bulle de l’entreprise. La crise de la quarantaine ? Il paraît que c’est vers quarante-quatre ans qu’elle frappe les femmes, ce qui me laisse de bonnes années devant moi ; cela dit, je me mets à examiner ma vie en quête de signes révélateurs. Casser sa tirelire pour une voiture hors de prix : fait. Prendre des vitamines : fait. Acheter bio : fait. Envisager de partir en thalassothérapie : fait. Avoir au moins trois prélèvements automatiques pour des œuvres de charité : fait. Chercher ses ex sur Facebook : fait, de temps en temps. Forniquer avec un inconnu à Hampstead Heath… J’hésite, avant d’opter pour un point d’interrogation imaginaire. Puis je remonte tranquillement Rathbone Place jusqu’à Dim T, où j’arrive avant Bell. Se pointer en avance à un rendez-vous : fait.
Dès que Bell entre dans le restaurant, cinq minutes plus tard, je sais que son séjour à Vancouver a été un succès. Elle a le teint rayonnant de quelqu’un qui a passé d’excellentes vacances et beaucoup de temps au lit. Nous commandons nos dim sum habituels accompagnés de saké.
« Alors ? » dis-je à Bell, qui reste là à sourire de toutes ses dents.
Elle fouille dans son sac, puis dépose une bouteille en forme de feuille d’érable sur la table.
« Du sirop d’érable canadien, pour toi.
— Tu n’aurais pas dû, dis-je, étudiant cette monstruosité avec un intérêt feint.
— Non, en effet. »
Je la regarde, et nous éclatons de rire.
« Bon, c’était génial. » Elle marque une pause le temps que la serveuse nous apporte notre pichet et nos coupes de saké. « Depuis le moment où j’ai atterri à celui où j’ai décollé.
— Tu veux bien développer ? »
Et comment, qu’elle veut bien développer. Elle me parle de Candice, qui lui ressemble énormément, portée sur un mode de vie actif et sain, la course, le surf, le vélo. Elle est athlétique, intelligente, superbe. Et incroyable au lit.
« Quatre orgasmes en une heure. Chacune, précise Bell, et j’admets que je suis impressionnée.
— Alors, quand est-ce que tu vas à Moscou, dans l’Idaho ?
— Je n’irai pas, dit Bell avec un sourire. C’est elle qui va venir ici. Dans quelques semaines.
— Waouh ! C’est du sérieux, alors.
— Je crois que oui. »
Nous trinquons à cette bonne nouvelle avant d’attaquer notre premier panier de dim sum. Bell me montre des photos de Candice sur son iPhone, et je dois reconnaître qu’elle est très jolie, dans le genre américain. Un grand sourire, des yeux bleus ressortant sur son visage bronzé, un corps mince et musclé.
« Et pas de boulet qui traîne ? Un ex-mari, des enfants, une copine psychopathe qui la suivrait partout ?
— Eh non. Ça fait un moment qu’elle est célibataire. Franchement, Anna, je n’en reviens pas de ma chance.
— C’est elle qui de la chance. »
Bell m’adresse un sourire éclatant, et la voir si heureuse me fait chaud au cœur.
« Quoi de neuf depuis que je suis partie ? »
Je lui parle de l’agression à Hampstead Heath, de ma nouvelle dog-sitter et de ma visite chez Kate dans le Norfolk.
« Et puis j’ai rencontré quelqu’un », dis-je, l’air de rien.
Bell repose ses baguettes, attendant la suite.
« Il est plutôt bel homme, charmant, et… coiffeur. »
Le gloussement que je retenais finit par s’échapper, et Bell, après un silence interloqué, éclate de rire à son tour.
« Il a son propre salon à Islington. Et il est hétéro, aucun doute là-dessus… enfin, je crois. On ne s’est vus qu’une fois, il ne s’est rien passé, mais il me plaît. Il est tellement… différent, tellement rafraîchissant…
— Ma foi, dit Bell en levant sa coupe de saké, si avoir un mec qui peut vous faire un brushing est assez bien pour l’ex-Première ministre australienne, c’est assez bien pour mon Anna. »
Nous trinquons à ces mots, un des très nombreux toasts de la soirée.
« Il est marié ? Il a des enfants ?
— Tu sais quoi ? Aucune idée. Je n’ai même pas pensé à lui demander… La vache, je commence à être un peu handicapée, socialement parlant.
— Ou nombriliste, tu veux dire. »
C’est sûrement vrai, mais la remarque ne me fait pas l’effet d’une critique, venant de Bell. C’est plutôt une affirmation objective, et elle a souvent raison.
Bell et moi nous quittons à la sortie du restaurant ; comme d’habitude, elle va prendre le 73 pendant que je hèle un taxi. Je me rends compte que j’ai oublié d’aller chercher ma voiture, qui aurait dû être prête ce soir. N’ayant pas reçu de message de Daniel ni de Ray, j’en déduis que les réparations ont dû prendre du retard et note dans un coin de ma tête de passer un coup de fil au garage le lendemain matin. Mais en descendant du taxi dans ma rue, je repère ma voiture, garée à sa place habituelle, juste devant chez moi. Je l’examine soigneusement : le pare-chocs arrière est comme neuf. Puis je remarque quelque chose sur le pare-brise. C’est une rose rouge, coincée sous l’essuie-glace. Décidément, cet homme est adorable. Quand j’ouvre la porte de la maison, je trouve les clés de ma BMW sur le sol. Il a dû les faire passer par la fente de la boîte aux lettres. Adorable, et prévenant, en plus.
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