À perdre haleine
Quinze jours plus tard
Le dimanche commence tôt. Candice doit prendre le vol United de 11 h 05 pour Chicago, et c’est moi qui l’emmène à l’aéroport. L’alarme de mon iPhone me réveille à 6 h 45, et je gagne la cuisine à pas lourds, les yeux à peine ouverts, épuisée, encore sous le choc du déluge d’émotions de la veille. Candice, assise en pyjama à la table de la cuisine, se réchauffe les mains autour d’une tasse de café fumante. Elle m’indique une seconde tasse sur la table.
« Je viens de la préparer. Ta machine Nespresso est géniale. »
Je m’empare du café avec gratitude et en bois une gorgée. Puis je me glisse sur une chaise à côté de Candice, et nous restons là en silence, nous raccrochant à nos tasses comme si elles contenaient les solutions à tous les problèmes du monde.
La journée d’hier a été traumatisante. Après le rituel de la dispersion des cendres, nous nous sommes arrêtés pour un déjeuner tardif au Golden Galleon près de Seaford. Mauvaise idée. Apparemment, c’était le repaire de Bell à l’époque où elle étudiait à l’université du Sussex et sortait avec Helen. Au moment où on nous apportait nos plats, Helen a piqué une nouvelle crise, nous accusant de piétiner la mémoire de Bell avec nos fausses émotions, et s’en est allée en claquant la porte. Trois heures plus tard, fatigués de l’attendre et sachant que Candice devait prendre l’avion tôt le lendemain, nous avons décidé de rentrer à Londres sans Helen. Puis, me sentant une certaine responsabilité envers elle dans sa détresse, j’ai parcouru de long en large l’A259 et Beachy Head Road pour finalement la retrouver en train d’errer sans but au bord du parc communal d’East Dean. Il a fallu une bonne dose de persuasion pour la faire monter dans la voiture, mais elle a fini par céder, et a observé un silence glacial pendant tout le voyage. C’est avec soulagement que je l’ai déposée près de son appartement à Walthamstow, en me demandant pourquoi Bell l’avait supportée toutes ces années.
« Merci d’avoir pris soin de moi pendant mon séjour, dit Candice, rompant notre silence pensif.
— Il n’y a pas de quoi. Je suis désolée que tout ne se soit pas passé exactement comme prévu…
— Non, c’était bien. Je suis contente d’être venue.
— Moi aussi. Et je suis contente de t’avoir rencontrée. »
Nous quittons la maison à 7 h 45, et arrivons à l’aéroport bien avant neuf heures. Chose étonnante, il n’y a qu’une courte file devant les comptoirs d’enregistrement, qui progresse rapidement. J’accompagne ensuite Candice jusqu’à l’entrée du hall d’embarquement, où nous nous séparons sur une étreinte.
« Tu penses qu’on gardera contact ? me demande-t-elle.
— Ce serait bien. Ça ne tient qu’à nous, non ? dis-je, sachant que même les meilleures intentions du monde échouent souvent à prolonger une amitié.
— Oui, dit-elle, et je devine qu’elle pense la même chose que moi. Essayons de faire ça. »
Elle se retourne une dernière fois et me salue de la main, avant de disparaître derrière les portes automatiques. Je l’imite, en me demandant si je la reverrai un jour.
De retour chez moi à dix heures, je décide qu’il est encore assez tôt pour un footing. Ça fait trop longtemps que je délaisse mon corps, qui réclame à grands cris sa dose d’adrénaline et d’endorphines. Ce n’est pas une journée idéale pour courir, le temps est humide et nuageux, mais tant qu’il ne pleut pas des cordes, ça devrait aller. Le fait de dire adieu à Bell a entraîné un changement dans ma façon d’envisager Hampstead Heath. Je crois que je suis prête à y retourner. Wispa lâche son os en cuir quand elle me voit enfiler mes vêtements de sport. Elle se poste à côté de l’entrée, remuant la queue avec excitation. C’est parti, ma fille ; la perspective d’un footing digne de ce nom dans un magnifique espace naturel m’emplit le cœur de joie.
Mes jambes semblent reconnaître le chemin tandis que nous dévalons Fitzroy Park. Malgré les teintes de l’automne, Hampstead Heath paraît étrangement monochrome, vu à travers le prisme coloré de l’humidité qui plane dans l’air. Même les amoureux purs et durs du parc se font rares aujourd’hui. Je sens que j’ai perdu la forme, mais je m’obstine à remonter la colline, me trouvant ridicule à côté des foulées tranquilles de Wispa. À mi-chemin de la pente, je commence à me remettre dans le rythme, ma respiration devient plus régulière, la première décharge d’endorphines me monte à la tête. Je tourne à droite en direction de Kenwood, empruntant d’instinct mon circuit préféré. Ça me fait du bien, de revenir ici. Je suis le sentier qui traverse les bois, bordé d’une couche souple de feuilles humides, puis franchis le portail du domaine. Je ralentis pour négocier un passage boueux, avant d’atteindre l’espace dégagé de la pelouse ouest. Cette myriade de nuances vertes, jaunes et rouges déployées me coupe le souffle. C’est l’une des plus belles vues du parc. Je m’éloigne du sentier pour courir sur la pelouse en prenant soin d’éviter les terriers de lapin. Wispa me dépasse, galopant à travers l’herbe mouillée.
Un sentiment d’angoisse me rattrape soudain quand j’entends des pas derrière moi. Non, ça ne peut pas recommencer, me dis-je alors que mes jambes vacillent et que mon souffle devient rauque. Je continue à courir, trop effrayée pour regarder en arrière.
« Anna ! » Une voix s’élève, pressante.
Sans ralentir, je me tourne à moitié, et découvre le mannequin Dior. Il est à une vingtaine de foulées derrière moi, une expression intense sur le visage.
« Non ! »
Je le chasse d’un geste en poursuivant ma course. Je ne veux pas le voir. Je ne veux pas replonger dans cette folie.
« Anna, attends ! »
Un mélange de peur et de colère me propulse en avant, mes pieds touchent à peine le sol tandis que je dévale la pelouse. Peur de ne pas arriver à lui résister s’il me rattrape, colère parce que dans ma tête, il apparaît tout à coup comme l’origine de toutes les catastrophes de ma vie. Je repère un portail devant moi : si je parviens à l’atteindre, il y aura des gens de l’autre côté. À travers le martèlement du sang dans mes oreilles, j’entends sa voix à nouveau.
« Anna, il faut qu’on parle ! »
Je glisse dans la boue, me rétablis, arrive au portail, l’ouvre le temps que Wispa le franchisse puis la suis vers Kenwood House. Ma prière silencieuse a été exaucée : il y a des gens au loin, ils m’entendront sûrement si je hurle. Et s’il s’approche de moi, je hurlerai, c’est sûr. Un crissement mécanique retentit derrière moi, j’aperçois une grande masse verte du coin de l’œil et manque de m’encastrer dans la voiturette électrique d’un employé du parc.
« Dites donc, vous êtes suicidaire ou quoi ? »
Le gardien, un type âgé vêtu d’un uniforme vert, est manifestement furieux. Je me plie en deux, essayant tant bien que mal de reprendre mon souffle.
« Il faut faire attention, ma petite dame ! Vous ne pouvez pas foncer dans le tas comme ça ! Vous pourriez vous faire mal ou blesser quelqu’un.
— Je suis vraiment désolée… J’ai l’impression d’avoir vu un exhibitionniste par là-bas… » J’improvise, avec un geste vague dans la direction d’où pourrait surgir le mannequin Dior.
« Un exhibitionniste ? répète l’employé, qui me dévisage avec un intérêt soudain.
— Je crois qu’il me courait après », dis-je, développant mon mensonge.
J’envisage brièvement de lui décrire le mannequin Dior, puis change d’avis. La présence d’un gardien à l’affût d’un exhibitionniste devrait suffire à le dissuader de m’approcher.
« Ça m’a l’air sérieux, madame. » L’homme observe les alentours, se demandant visiblement quoi faire. « Je… euh… Je ferais mieux d’aller voir ça. » Il saute de sa voiturette et sort un talkie-walkie de sa poche. « Il faut que je signale l’incident… »
Il commence à s’éloigner vers la pelouse, avant de se retourner vers moi.
« Pourriez-vous rester près du véhicule, madame ? J’aurai besoin d’une description de cet homme. »
J’opine du chef avec enthousiasme. Dès qu’il disparaît dans les fourrés avec son talkie-walkie crépitant, je tourne les talons, appelle Wispa en sifflant et m’enfuis vers Kenwood House. Le château n’a pas la même allure que d’habitude ; un réseau d’échafaudages couvre la façade du bâtiment principal. Tandis que je gravis la colline à petites foulées, l’adrénaline de la course-poursuite se dilue peu à peu. J’ai l’impression d’avoir les jambes en coton, brusquement. J’arrive sur l’allée centrale. On dirait que les travaux de rénovation tant attendus ont commencé pour de bon. Je me dirige vers le Brew House Café, toujours ouvert, à mon grand soulagement. Il me faut à tout prix une dose de sucre. Heureusement, je garde un billet de dix livres réservé aux urgences bien plié dans une petite poche du sac contenant les sachets à déjections de Wispa. Les chiens n’étant pas admis dans le café, je laisse Wispa à côté de la porte avant d’entrer. Je choisis une part de cake au citron parmi l’impressionnante sélection de desserts et de plats salés, accompagnée d’une tasse d’English Breakfast. Puis je pose mon plateau sur une table isolée dans un coin du café et m’affaisse sur la chaise en bois.
Il m’a appelée Anna. Il connaît mon prénom. Il sait sûrement qui je suis et où j’habite. Je me rends compte que ma main tremble quand je soulève ma tasse. Une fois que le sucre de mon gâteau émousse mon stress, je commence à réfléchir d’une façon plus rationnelle. Où a-t-il appris mon nom ? Au commissariat, ce serait la réponse la plus évidente. C’est bien lui que j’ai vu là-bas, escorté par les policiers qui enquêtent probablement sur les viols de Hampstead Heath. Je me demande encore une fois s’il y était en tant que suspect ou témoin. S’il faisait partie des suspects, il ne pourrait pas se promener librement dans le parc à l’heure qu’il est. À moins qu’on l’ait relâché faute de preuves… Mon côté spécialiste des Experts prend le pas. Une explication plus plausible voudrait que ce soit un témoin, comme moi. Il se serait présenté de son propre chef au commissariat et aurait entendu par hasard une personne liée à l’enquête évoquer mon nom… Mais non, ça n’a ni queue ni tête. Ce qui me laisse une dernière possibilité, bien plus glauque. C’est un harceleur. Je repose ma tasse avec un grand bruit. Une vieille dame assise à la table jouxtant la mienne me jette un coup d’œil réprobateur. Son maquillage est parfait ; son audition aussi, apparemment. Si le mannequin Dior est un harceleur, il sait tout de moi. Pourquoi attendrait-il que j’aille dans le parc pour m’aborder, dans ce cas ? Il a sûrement eu bien des occasions de m’accoster, de me faire du mal, de me tuer, même… Oui, il aurait pu me tuer. Pourquoi suis-je encore en vie, alors ? Ce scénario ne tient pas debout non plus. « Il faut qu’on parle », m’a-t-il dit. Qu’on parle ? Mais qu’on parle de quoi ? Qu’on compare nos impressions sur nos parties de jambes en l’air dans les buissons ? C’est la première fois depuis des jours que je me permets de revenir là-dessus. Tout ce que j’éprouve, c’est de la gêne et de la honte. Le côté érotique un peu osé que je trouvais tellement irrésistible s’est complètement évaporé. Je ne veux plus jamais revoir ce type. Ce qu’on a fait me paraît sordide, terni par la violence qui s’est déchaînée dans le parc. Pourquoi ne me laisse-t-il pas tranquille ? Mon Dieu, ai-je amorcé sans le vouloir l’engrenage insensé d’une attraction fatale ? Je repousse mon gâteau à moitié mangé, et la vieille femme me décoche un nouveau regard.
« Vous pouvez le finir », dis-je en la plantant là, raide et accusatrice.
Dehors, Wispa m’accueille comme si j’avais disparu pendant des jours. Sa joie me rassure, et l’espace d’un instant je me dis que tout va bien, que rien n’a changé. Et puis je me souviens de l’employé du parc et de mon mensonge. Merde, il est sûrement en train de me chercher. Il pourrait même avoir appelé la police. Il faut que je débarrasse le plancher, et fissa. Au moment où je me penche pour retirer la laisse de Wispa, j’aperçois une chose blanche attachée à son collier. Je me jette sur ma chienne, qui pousse un jappement surpris. C’est un petit bout de papier. Un mot.
« Appelez-moi, s’il vous plaît », a-t-on écrit, au-dessus d’un numéro de téléphone.
Dans un éclair de rage, je froisse le papier et le flanque dans la première poubelle que je trouve. Pourquoi ne me fiche-t-il pas la paix ? J’imagine qu’il m’a suivie jusqu’ici. Ça ne m’étonne pas que Wispa l’ait laissé attacher le mot à son collier. Elle aime tellement se faire câliner que je me dis parfois qu’elle serait prête à suivre n’importe quel péquin s’il la gratouillait suffisamment derrière les oreilles. Mais l’idée que cet homme ait touché mon chien me donne l’impression d’avoir été violée. C’est fou, ce décalage chez moi. Je laisse ce type me baiser dans les fourrés, mais quand il caresse mon chien, c’est une autre histoire. Cette réflexion désinvolte passée, la terreur s’insinue. Qu’est-ce qu’il me veut ? Je fais semblant d’appeler Wispa pour observer discrètement les alentours. Il n’est nulle part en vue, évidemment, mais je sais qu’il m’observe. Quel cauchemar ai-je lâché dans la nature ? Mon cœur bat à tout rompre, je tremble de nouveau. Je ne me sens pas capable de retraverser le parc, alors j’appelle Wispa d’un sifflement et nous partons à petites foulées vers le portail donnant sur Hampstead Lane. Il nous faudra plus de temps pour rentrer, mais j’espère que le passage régulier de voitures me rassurera. En atteignant Hampstead Lane, j’aperçois un bus 210 qui arrive en direction de Highgate, et pique un sprint pour l’attraper. Le conducteur prend pitié de moi quand je fais mine de chercher ma carte de transport et nous laisse monter sans payer.
Nous arrivons à la maison en un temps record. Je claque la porte d’entrée derrière moi avec un soupir de soulagement. Le monde extérieur me semble de nouveau étranger et menaçant. Mais là dans le couloir, alors que je regarde Wispa trottiner vers la cuisine, je me rends compte que même ma maison ne me paraît plus si sûre.
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