À perdre haleine
Six jours plus tard
C’est aujourd’hui que je suis censée rentrer chez moi. L’équipe scientifique a terminé ce qu’elle était en train de faire à la maison, et le vitrier du quartier a réparé la fenêtre brisée par laquelle les cambrioleurs étaient passés. Michael a appelé Sherie Lou, qui s’est proposé d’annuler ses engagements habituels de la journée pour venir nous aider à nettoyer le bazar. Le temps que Michael et moi arrivions, il n’y a plus aucune trace de l’événement dans la maison.
Pendant que Michael discute avec Sherie Lou dans la cuisine, je déambule de pièce en pièce, à la recherche d’indices prouvant que quelqu’un s’est introduit chez moi. Rien ne me saute aux yeux, et rien ne semble manquer non plus. Tous les objets auxquels les cambrioleurs s’intéressent d’ordinaire – appareil photo, ordinateur, écran plat, iPod, bijoux – sont toujours là. Même ma collection de CD et de DVD est intacte. Peut-être que mes disques ne sont plus assez cool pour qu’on les pique. J’examine mon coffre, dissimulé dans une des armoires de ma chambre, mais il est bien verrouillé, et intact.
Je rejoins Michael et Sherie Lou, qui me décrit l’état dans lequel elle a trouvé l’endroit ce matin. À l’entendre, à part la poudre utilisée par l’équipe scientifique, il y avait surtout un bazar monstre.
« On aurait dit que Wispa s’était déchaînée dans la maison, explique-t-elle ; et en entendant son nom, ma chienne s’approche en trottinant. Tout avait été balayé des étagères et sorti des tiroirs, les livres, les vêtements, les papiers… même tes draps étaient par terre. Une vraie pagaille. Wispa n’aurait jamais fait une chose pareille, ajoute-t-elle en lui tapotant la tête.
— Mais pourquoi s’acharner comme ça ? s’interroge Michael. Est-ce qu’ils cherchaient quelque chose ?
— Je ne vois pas ce qu’on pourrait chercher ici… »
J’ai beau prendre un ton désinvolte, cette histoire me perturbe profondément. Je repense à ce que m’a dit Jones : « Nous avons des raisons de penser que l’incident est lié au meurtre de Mlle Young. » Mais comment ? Est-ce que le tueur est venu chez moi ?
« Ah, au fait, la commissaire Jones va passer, elle veut te parler », me dit Michael, et je sais qu’il se pose les mêmes questions que moi.
Je remercie et paie Sherie Lou, qui me promet de revenir dans quelques jours.
Michael s’affaire dans la maison, préparant du café.
« Tu n’es pas obligé de jouer les baby-sitters, Michael. Je me débrouillerai toute seule.
— Je sais, ma bichette. Tu t’en sors très bien. »
Une fois notre café terminé, Michael s’en va, mais pas avant que j’aie consenti à ce qu’il revienne nous mitonner un petit dîner plus tard.
Je me retrouve seule pour la première fois depuis que j’ai appris le meurtre de Bell. La maison me semble vide et hostile, malgré la présence réconfortante de Wispa. Je me promène de-ci de-là, observant les objets comme s’ils appartenaient à quelqu’un d’autre. Je ne trouve aucune affaire de Bell ; la police doit les avoir emportées. Je sais que je devrais rappeler Claire, me renseigner sur la situation au boulot, faire mon compte rendu à Julian à propos de la réunion à Paris, mais l’abattement qui s’empare de moi à cette idée est si puissant que je ne peux que me recroqueviller sur le canapé, dans un état de stupeur hébétée, entre la veille et le sommeil. Bell. Bell, je regrette tellement… Wispa saute sur le canapé pour s’étendre à mes côtés, comme si elle avait senti que je ne la réprimanderais pas cette fois-ci.
La sonnette me réveille, et, un instant plus tard, je suis dans la cuisine en train de préparer une tasse de café pour la commissaire Jones. Ou Vic, comme elle m’encourage à l’appeler.
« J’ai besoin de votre aide, Anna. Je pense que vous possédez des informations qui peuvent nous aider à arrêter le coupable.
— Je ne suis pas sûre de pouvoir apporter quoi que ce soit à l’enquête…
— Ça vous va, si je vous pose des questions ? »
Je hoche la tête.
« Voyez-vous quelqu’un qui aurait pu en vouloir à Mlle Young ?
— Non, absolument pas. C’était l’une des personnes les plus gentilles, agréables, drôles et généreuses que j’aie connues.
— Pas d’ennemis ? Pas d’ex aigri ?
— Non, dis-je en secouant la tête. Elle était massothérapeute, à son propre compte, elle aidait réellement les gens. Et ça fait un moment qu’elle était célibataire. Enfin, elle avait rencontré quelqu’un il n’y a pas longtemps, mais cette personne vit aux États-Unis. »
Sans trop savoir pourquoi, j’éprouve une certaine réticence à révéler l’homosexualité de Bell. Jones sourit.
« Et vous n’avez aucune raison de croire que cette… personne lui voulait du mal ? demande-t-elle, marquant un temps d’arrêt avant le mot “personne” ; et quelque chose dans son regard et son attitude me laisse penser que la commissaire Jones est peut-être lesbienne elle-même.
— Non, elles venaient de se rencontrer, et elles étaient très amoureuses. En fait, Candice était censée venir la voir dans quelques semaines. Il faut que je trouve son adresse mail et que je la prévienne pour Bell… »
C’en est trop ; de nouveau, les larmes me montent aux yeux. Jones me tend un mouchoir, et attend patiemment que je me reprenne.
« Nous pourrons vous donner ses coordonnées, si vous voulez la contacter », finit-elle par déclarer, et je me rends compte qu’elle savait depuis le début, pour Candice.
Évidemment, puisque la police a saisi le téléphone et l’ordinateur portable de Bell.
« Et vous ? Y aurait-il quelqu’un qui vous voudrait du mal ?
— Moi ? Je ne comprends pas.
— Nous devons étudier le crime sous tous les angles, me dit-elle doucement. Bell s’était installée chez vous, portait votre manteau et promenait votre chien quand on l’a agressée. Il pleuvait des cordes ce soir-là, elle avait sûrement mis sa capuche.
— Oh, mon Dieu, alors c’est vraiment ma faute…
— Non, mais nous devons envisager toutes les possibilités avant de les exclure. »
Jones me fixe de son regard doux mais pénétrant tandis que je réfléchis à toute vitesse à ce que je dois lui dire. Ou omettre, plutôt.
« Je ne vois personne en ce moment. Je viens de me séparer de mon petit ami, et je ne suis pas prête à me remettre en couple. »
Elle hoche la tête.
« Je vous demanderai ses coordonnées – simple formalité. Un collègue qui pourrait avoir une dent contre vous ?
— Eh bien, on est en pleine restructuration, certaines personnes vont perdre leur poste, et ce sera sûrement à moi de le leur annoncer. »
Elle hoche à nouveau la tête.
« Personne d’autre ? Des harceleurs, des gens qui vous passeraient des coups de fil bizarres, des trolls sur Internet ? »
J’ai connu mon lot de tordus, pour le coup, notamment mon ex-mari, qui m’a empoisonné la vie pendant des années ; mais je n’ai pas envie de confier ça à la police pour le moment.
« Je ne vois vraiment pas. »
Quelque part, je suis certaine que la commissaire Jones a flairé mon mensonge. Elle m’observe en silence, comme si elle attendait que je change d’avis, puis se lève pour aller poser sa tasse vide dans l’évier.
« Merci beaucoup pour le café, Anna. Si vous pensez à quoi que ce soit d’autre, n’hésitez pas à m’appeler, à n’importe quel moment, dit-elle en plaçant sa carte de visite sur la table de la cuisine. Même un tout petit détail qui vous semblerait insignifiant pourrait faire avancer l’enquête. »
J’ai comme l’impression qu’elle me réprimande, mais c’est peut-être une pointe de culpabilité qui me pousse à cette interprétation.
« Vous pensez que je suis en danger ? dis-je, en partie pour apaiser ma conscience et prolonger la discussion.
— Nous avons augmenté nos effectifs dans le quartier. Des agents patrouillent dans votre rue. Le commissaire divisionnaire n’habite pas loin, même si ce n’est pas rassurant en soi. Mais si vous voyez ou entendez quoi que ce soit d’alarmant, prévenez-nous immédiatement. » Jones s’exprime d’une manière très protocolaire à présent, et je sais que mon manque de franchise l’a agacée.
Je referme la porte derrière elle, puis retourne à la cuisine. Je m’aperçois qu’elle ne m’a pas dit si elle pensait, oui ou non, que j’étais en danger.
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