À perdre haleine

Aga Lesiewicz · Chapitre 34 sur 51

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À perdre haleine

Cinq jours plus tard

 

 

Je me réveille dans la chambre d’amis de Michael, alourdie par le somnifère qu’il m’a donné hier soir. Pendant un bref et merveilleux instant, je me demande ce que je fais là ; et puis les affreux souvenirs de la veille commencent à affluer. Je reste couchée, fixant le plafond, incapable de bouger. Bell est partie. Au fond de moi, je me raccroche encore à l’espoir que tout ça ne soit qu’un terrible malentendu qu’on dissipera bientôt. Peut-être qu’en restant au lit, en empêchant la réalité de m’atteindre, je pourrai la maintenir en vie dans mon esprit. J’entends une sonnette retentir au loin, quelqu’un bouger au rez-de-chaussée, la porte d’entrée s’ouvrir et se refermer. Puis des pas légers dans l’escalier, et un petit coup à la porte. Wispa, couchée au pied de mon lit, lance un bref aboiement.

« Anna ? » C’est Michael.

« Oui ? »

Il entrebâille la porte. Wispa se lève pour l’accueillir, remuant la queue.

« C’est pour toi. » Michael pose une petite boîte sur ma table de nuit.

« Qu’est-ce que c’est ?

— Ton nouveau portable. Claire s’est occupée de tout.

— Oh, Claire… » La réalité m’appelle, et je sais que je vais devoir me lever et affronter le monde.

« Je t’attends en bas, avec le café », dit Michael en refermant la porte.

Je me force à sortir du lit, et gagne la salle de bains d’un pas vacillant. J’évite de me regarder dans le miroir parce que je sais que j’ai une tête de déterrée. De retour dans la chambre d’amis, je récupère des vêtements propres dans ma valise pour Paris, puis rejoins la cuisine de Michael en suivant le son de la radio, Wispa sur les talons. Michael est assis à table, en train de pianoter sur son ordinateur portable, qu’il referme quand j’entre dans la pièce.

« Ton café, mon chou. »

Il pose une tasse devant moi pendant que je m’assois.

« Tu veux un croissant frais avec ?

— Non, merci, le café suffira.

— L’inspecteur Kapoor va passer te chercher. » Il me parle d’une voix douce, comme s’il s’adressait à un enfant malade.

« L’inspecteur Kapoor…, dis-je, en me rappelant ce qui m’attend aujourd’hui.

— Tu veux que je vienne avec toi ?

— Non, c’est très gentil, mais ça ira, merci. » Il faut que je me ressaisisse, je le sais.

« Je peux t’aider à faire quelque chose, passer des coups de fil ?

— Non, ça ira, vraiment, dis-je, essayant d’avoir l’air sûre de moi.

— Et la nouvelle copine de Bell ? »

C’est vrai, Candice.

« Il faut qu’on la prévienne, dit Michael.

— Tout ce que je sais, c’est qu’elle vit à Moscou, dans l’Idaho, et qu’elle travaille à l’université là-bas.

— On la trouvera. »

Je me rappelle ma dernière conversation avec Bell.

« Elle est censée venir dans quelques semaines. C’est pour ça que Bell faisait repeindre son appart… Elle était tellement heureuse… » Les larmes me montent aux yeux. « Oh, Michael, tout est ma faute…

— Chut. » Il passe un bras autour de mes épaules. « Tu n’y es pour rien, absolument pour rien. »

Nous gardons le silence un long moment. La chaleur de l’étreinte de Michael rend la douleur un peu moins vive. Finalement, il jette un œil à l’horloge de la cuisine et se relève.

« Il faut que tu sois prête pour l’inspecteur. Tu peux laisser Wispa ici aujourd’hui, je travaillerai à la maison. »

Il sort un petit flacon brun d’un placard de la cuisine et glisse un comprimé vers moi sur la table.

« Du Xanax, dit-il. Je m’en sers pour les longs voyages en avion. Prends-en un. »

J’obéis, gobant le comprimé avec une gorgée de café froid.

Lorsque Kapoor arrive, le monde me semble lointain et assourdi, la culpabilité et le chagrin presque supportables. Je sais qu’ils reviendront, mais c’est de cette insensibilité que j’ai besoin en ce moment.

Les quelques heures qui suivent me font l’effet d’un mauvais rêve, mais d’un rêve tout de même, le Xanax émoussant le tranchant de la réalité. L’inspecteur Kapoor, Navin de son prénom, me conduit jusqu’à un bâtiment quelconque où la commissaire Jones m’attend déjà. Ils m’emmènent dans une petite salle, et je me retrouve seule avec Bell, même si je sais que Jones se tient à mes côtés. Puis j’entre dans une autre salle avec elle. Elle me dit quelque chose d’une voix douce, à propos des vêtements de Bell. Elle me montre un imperméable vert, et je suis étonnée de le voir là, parce que c’est le mien.

« C’est ce que Bell portait quand on l’a retrouvée dans le parc », me dit Jones.

La signification de ce détail m’apparaît lentement, et je fonds en larmes. Bell et moi passions notre temps à nous échanger des vêtements, parce qu’on avait des silhouettes presque identiques.

« Elle est morte à cause de moi, à cause de moi », dis-je encore et encore, refusant de m’arrêter.

Et puis je suis de retour chez Michael, en train de pleurer contre le cou soyeux de Wispa, pendant que Jones parle à voix basse à Michael dans le couloir.

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