À perdre haleine

Aga Lesiewicz · Chapitre 48 sur 51

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À perdre haleine

Vingt et un jours plus tard

 

Il fait encore nuit quand je me réveille, suffoquant sous le poids de ma couette en duvet d’oie de Sibérie, le cœur battant à tout rompre. Persuadée d’avoir été alertée par un bruit dans le jardin, je reste pétrifiée dans mon lit, en sueur, guettant un signe d’intrusion. Mais la maison est silencieuse, et Wispa ronfle paisiblement dans son panier à côté de la porte de la chambre. Je jette un œil à mon iPhone. Cinq heures du matin. J’ai lu quelque part que c’était l’« heure de l’angoisse », lorsque notre taux de cortisol est au plus haut et notre glycémie au plus bas. L’hormone du stress incite notre cerveau à produire des pensées anxiogènes et négatives qui exacerbent la fébrilité et l’affolement. Tandis que les souvenirs de la veille commencent à me revenir, mon stress et mon angoisse augmentent encore. Il faut que je contacte la commissaire Jones, que je me renseigne sur la situation. Mais il est trop tôt pour appeler qui que ce soit. Je me sens terriblement seule, et impuissante. Qu’ai-je fait de ma capacité habituelle à rebondir, de la combativité qui m’a si bien servie toutes ces années ? Enfin, il n’y a qu’à voir où ça m’a menée, me dis-je avec amertume. Je suis au chômage, insignifiante, célibataire, et un dentiste me harcèle. Mon ex est porté disparu, ma meilleure amie a été assassinée et mon amant clandestin de Hampstead Heath est mort. Et je n’arrive pas à me défaire du sentiment que tous ces drames tournent autour de moi, d’une certaine manière. Mais pourquoi, et comment ? Je ne me sens plus tellement à l’abri dans mon lit. Je me lève et traverse la maison plongée dans le noir jusqu’à la cuisine, où m’attendent les restes calcinés des aubergines alla parmigiana. Le plat qui les contient est irrécupérable. J’emballe le tout dans un sac plastique, que je jette à la poubelle. Puis je m’assois à la table de la cuisine pendant que la machine à café se met en route. Pourquoi Jones ne m’appelle-t-elle pas ? me dis-je en fixant mon téléphone. Mais il n’est même pas six heures, et mon portable restera muet pendant quelques heures encore. Voilà donc à quoi j’en suis réduite : attendre le coup de fil d’une femme que je connais à peine, une femme qui ne s’intéresse à moi que par devoir professionnel. C’est auprès de ce genre de personne que je cherche du réconfort, maintenant ? Je suis devenue bien pitoyable, et bien seule.

Le café est prêt, et j’avale la première gorgée de ma ration quotidienne de caféine. Tandis que le liquide me brûle l’estomac et me secoue les nerfs, mon corps émerge lentement de sa torpeur. Il faut que je me dépêtre de cette humeur morose, que j’essaie de réfléchir de manière rationnelle à la situation. Dans mon état d’esprit actuel, je ne me vois pas retrouver du travail. En tout cas pas un travail qui me permettrait de garder le même niveau de vie. Il faut que j’envisage de vendre ma maison, de migrer vers une banlieue plus abordable, du côté de Finchley ou de Southgate, peut-être, de troquer ma BMW contre une voiture moins coûteuse, une Ford ou une Vauxhall. Pour reprendre l’affreux jargon des entreprises américaines, il va falloir dégraisser. Déménager ne serait pas une si mauvaise idée, dans le fond ; ça m’aiderait peut-être à mettre un frein à la folie furieuse qu’est devenue ma vie privée ces derniers temps. Oui, l’anonymat de la banlieue, c’est exactement ce qu’il me faut, me dis-je en ouvrant mon ordinateur portable. Une recherche rapide sur les sites de logement refroidit mon enthousiasme à quitter Highgate. Je me rappelle toutes les raisons qui m’ont poussée à m’installer dans ce quartier il y a trois ans, au prix d’un emprunt immobilier ridiculement élevé. Rien n’a changé depuis. Avec un budget serré, on peut acquérir un studio dans la banlieue lointaine d’Erith ou « investir dans un superbe projet de développement » dans le patelin encore plus paumé de Purfleet. Je frissonne rien que d’y penser, avant de m’apercevoir que je suis frigorifiée. Le chauffage, programmé à une heure plus tardive le week-end, ne s’est pas encore mis en route, et il fait un froid de canard dans la maison. Je regagne lentement mon lit et me glisse sous la couette. Alors que mon corps commence à se réchauffer, je m’endors, rêvant d’agents immobiliers et de vendeurs de voitures tout droit sortis de l’enfer.

Un air de piano me réveille, la sonnerie de mon iPhone. C’est Michael. Il me demande comment je vais, puis nous passons à l’incident rocambolesque de la veille.

« Il y a du nouveau, dit Michael d’un ton léger. Tom porte plainte.

— Quoi ?! » Je n’en crois pas mes oreilles.

« Contre Giorgio, pour coups et blessures.

— Ce n’est pas possible !

— Eh bien si. C’est un peu plus grave qu’une simple agression, et la peine encourue va jusqu’à cinq ans de prison ou une amende – à condition qu’on le mette en examen, bien sûr.

— Mais c’est absurde ! D’accord, Tom a fini le nez cassé, mais ça se justifiait.

— Je sais, c’est assez dingue ; il prétend avoir subi un traumatisme cervical à cause de Giorgio. Et attends, il y a encore mieux : il l’attaque pour dommages psychologiques.

— Mon Dieu, ce type est complètement cinglé. Qu’est-ce qu’il fabriquait chez moi, d’abord ?

— Je ne sais pas ce qu’il a inventé. Je suis sûr que sa femme lui a concocté une excuse plausible. Elle le soutient entièrement, à ce qu’il paraît. Et je dois dire qu’ils ont un bon avocat.

— Je suis vraiment désolée, Michael. Je m’en veux terriblement. Rien de tout ça ne serait arrivé si…

— Ne t’en fais pas, mon chou, ça va aller. Je suis sûr qu’on trouvera ça hilarant après coup.

— Ça ne me fait pas rire, là.

— Tout ira bien. Écoute, ça te dirait de passer chez nous ce soir ? On organise une petite fête avec Giorgio.

— Merci beaucoup, c’est gentil, mais je pense que j’ai besoin de rester un peu seule. Pour faire le point…

— Au lieu de boire du vin, dit Michael en riant. Je comprends tout à fait. Mais n’hésite pas à passer, si tu changes d’avis.

— Ça marche, merci. »

Avant de reposer mon portable, je regarde l’horloge. La vache, il est bientôt onze heures. J’ai dormi cinq heures. Étonnant que Wispa ne soit pas venue me réclamer sa promenade. Je saute du lit, poussée par la culpabilité. Avant d’aller courir avec ma chienne, je passe un coup de fil à la commissaire Jones. Je tombe sur son répondeur, mais ne laisse pas de message. Je ne sais pas trop quoi lui dire.

C’est une magnifique journée d’automne, et Wispa et moi prenons le chemin de Hampstead Heath. Pendant que nous descendons Fitzroy Park à petites foulées, mon esprit commence à s’éclaircir et je parviens à me concentrer sur les événements de ces dernières vingt-quatre heures. Pourquoi Tom essayait-il de s’introduire chez moi ? Il m’a toujours fait l’effet d’un type gentil, sympa. Et puis il y a Samantha, le pilier discret de la famille Collins, prête à soutenir son homme pour le meilleur et pour le pire. La femme qui connaît mon secret. Sauf que ce n’est plus un secret depuis que j’ai tout raconté à Jones. J’ai l’intuition que tous ces éléments sont liés d’une manière ou d’une autre, qu’une logique tordue explique ce qui m’est arrivé ces derniers temps ; mais quelle qu’elle soit, elle m’échappe encore.

Quand je pénètre dans le parc, sa beauté automnale me laisse sans voix. L’étang scintille sous la lumière chaude du soleil, des foulques noires apparaissant çà et là à la surface. L’endroit fourmille de gens, des promeneurs de chiens, des joggeurs, des familles avec des enfants, qui profitent tous des derniers rayons avant que la morosité de l’hiver s’abatte sur le paysage. Je remonte la colline à toute allure, puis ralentis pour tourner dans les bois. Il fait beaucoup plus sombre, ici, et l’endroit est quasiment désert, la plupart des promeneurs préférant rester au soleil. Un frisson me parcourt, et je m’arrête brusquement. L’air humide et froid charrie une odeur de feuilles pourrissantes, de matière en décomposition, de moisissure. L’odeur de la mort. Quelque part dans ces bois, le mannequin Dior a vécu ses derniers instants, luttant pour survivre, tentant désespérément de respirer, sombrant dans l’inconscience, les ténèbres se refermant autour de lui. Je ne sais pas comment il est mort ; la police n’a pas révélé les détails, et je n’ai rien demandé à Jones. Je ne veux pas le savoir. Je veux me souvenir de lui tel qu’il était de son vivant. J’ai très froid, tout à coup, malgré mon cœur qui bat la chamade. Je n’arrive pas à me défaire de l’impression que quelqu’un est tapi dans l’ombre des fourrés, en train de m’observer, d’épier mes moindres gestes. Je sais qu’un violeur et un meurtrier rôdent encore dans les parages, et pourtant je reste attirée par cet endroit, incapable de lui résister. Je siffle doucement pour appeler Wispa, qui farfouille dans les feuilles humides un peu plus loin. Elle revient aussitôt en remuant la queue. Ça ne doit être que le fruit de mon imagination, alors, mais le sentiment de danger persiste. Je jette un coup d’œil par-dessus mon épaule, et entreprends de repartir à reculons vers la partie claire et dégagée du parc. Je continue de fixer les fourrés sombres, l’oreille tendue, me préparant à l’événement terrible qui ne va pas tarder à se produire, j’en suis certaine. Une branche craque sous mon pied, je glisse dans la boue et bascule en arrière, atterrissant durement sur le sol. Je me relève immédiatement, le souffle court, tremblante. L’espace découvert de la pelouse, où je serai en sécurité parmi d’autres gens, n’est qu’à quelques pas. Je me retourne et m’élance dans sa direction, suivie d’une Wispa bondissante. La lumière et la chaleur du soleil m’accueillent, mais je continue à courir à toute allure jusqu’à ce que j’aperçoive du monde – un ado avec un cerf-volant, une joggeuse en survêtement rose, un vieux couple avec un vieux chien, une famille avec des enfants piailleurs. Je cours vers le bruit et le mouvement, vers la sécurité et la vie.

Je ne m’arrête qu’une fois de retour à côté des étangs, où un petit groupe s’est rassemblé près d’une tente de l’association de protection des oiseaux. Je me dirige vers le panneau d’affichage, dans le seul but de me rapprocher d’autres gens. Au milieu de la communauté rassurante des ornithologues amateurs, je fixe le panneau sans en distinguer aucun détail, me concentrant sur ma respiration et mon rythme cardiaque. Lorsque mon pouls s’est apaisé, je repars vers Merton Lane, veillant à rester dans le champ de vision des promeneurs.

Une fois chez moi, je cherche le numéro du serrurier du quartier pour réclamer une intervention d’urgence. Ils ont l’air très occupés, mais quand je leur annonce que je suis prête à payer le déplacement deux fois son prix pour que les serrures soient changées le plus vite possible, ils acceptent de m’envoyer quelqu’un sur-le-champ. Il faudra aussi que j’appelle Dennis, mon homme à tout faire, pour qu’il jette un œil à la gouttière endommagée pendant la bagarre d’hier soir. Je le chargerai d’examiner la palissade du jardin, et peut-être de poser du fil barbelé aux endroits les plus vulnérables. Je sais que ça n’empêchera personne de s’introduire chez moi, mais le fait de prendre des mesures pour renforcer la sécurité de ma maison me rassurera.

Le serrurier est le même que celui qui est passé la dernière fois. S’il est surpris par la fréquence à laquelle je change mes serrures, il ne le montre pas, se mettant simplement au travail. Vingt minutes plus tard, il me tend un nouveau trousseau de clés, récupère mon chèque et me dit : « À bientôt », avec un grand sourire. Je tire le verrou derrière lui, vérifie que les portes donnant sur le jardin sont bien fermées aussi, puis monte prendre une douche. Je reste sous le flot d’eau chaude jusqu’à ce que les miroirs se couvrent de buée et que la salle de bains se transforme en sauna. Le reste de la maison paraît glacial, en comparaison. Je redescends dans la cuisine pour me préparer des œufs brouillés au chorizo et aux champignons. Rassasiée par ce petit plat, je commence enfin à me détendre. Je suis bien décidée à passer un samedi normal, à prendre des nouvelles de mes amis, mitonner un dîner tout simple et regarder un film sur la plateforme VOD de la BBC.

Mon rythme cardiaque s’accélère à nouveau quand on sonne à la porte. Wispa se précipite vers l’entrée en aboyant, mais elle remue la queue. C’est quelqu’un qu’elle connaît. J’accroche la chaîne, puis entrebâille la porte. La commissaire Jones se tient devant moi, vêtue de sa polaire du week-end. J’aperçois sa Mini rouge garée derrière ma voiture quand je lui ouvre. Elle s’excuse d’arriver à l’improviste, mais je lui assure que ça ne me dérange pas. Je lui propose un café, qu’elle accepte avant de s’installer à la table de la cuisine.

« Tom Collins est en garde à vue, m’annonce-t-elle de but en blanc.

— Tiens ! Ça m’étonne que sa femme n’ait pas encore réussi à le faire sortir. Comme vous le savez sûrement, elle a porté plainte contre le copain de Michael pour coups et blessures.

— Oui, répond Jones avec un haussement d’épaules quasiment imperceptible. Anna, ce que je vais vous dire n’a pas encore été annoncé officiellement. Mais je pense que vous avez le droit de le savoir. »

Elle marque une pause ; je retiens mon souffle. Son téléphone émet un bip, mais elle n’y prête pas attention.

« Nous avons envoyé un échantillon d’ADN de Tom aux laboratoires de la section scientifique. Ils peuvent analyser les prélèvements urgents en huit heures. Nous venons de recevoir les résultats. »

Elle s’interrompt à nouveau, et j’attends qu’elle poursuive, ne sachant pas bien ce qu’elle va m’annoncer.

« C’est le même ADN, Anna. Le même que celui du violeur de Hampstead Heath. »

Je la dévisage, bouche bée. Ce n’est pas possible.

« C’est très sérieux, Anna. Nous sommes en train de vérifier ses alibis pour toutes les dates en question, mais il semble que Tom soit le violeur du parc.

— Mais c’est impossible. Il a une femme et des enfants… Il est dentiste… » Dès que la phrase sort de ma bouche, je me rends compte à quel point elle est ridicule.

« Je sais, dit Jones avec un sourire triste. La plupart des violeurs semblent parfaitement ordinaires et inoffensifs. Jusqu’à ce qu’ils passent à l’acte.

— Est-ce que… ? Est-ce qu’il… ? »

Je n’arrive pas à lui demander s’il est aussi coupable des meurtres, mais Vic devine ma question.

« On ne le sait pas encore, mais c’est probable.

— Oh, mon Dieu. » Une lassitude extrême me submerge. Je ne suis pas choquée, ni en colère, juste affreusement triste. « Si seulement j’avais su… J’aurais pu l’arrêter.

— Non, Anna. » Vic me pose la main sur l’épaule. « Vous n’auriez rien pu faire. Ne vous en voulez pas.

— Mais pourquoi ?

— Pourquoi les gens commettent-ils des actes violents ? » Elle soupire. « Il y a mille réponses possibles. Parce que c’est la nature humaine ?

— Qu’est-ce qui va se passer, maintenant ?

— La procédure habituelle : il sera mis en examen, et restera incarcéré jusqu’à l’audience.

— On ne le relâchera pas sous caution ?

— Ça m’étonnerait, vu la gravité des crimes.

— Vous pensez vraiment qu’il est coupable ? »

Je n’arrive toujours pas à me faire à ce qu’elle vient de dire.

« C’est ce qu’affirment les preuves. » Son portable émet un nouveau bip, et cette fois, Jones le regarde. « Désolée, mais je dois y aller. C’est une journée chargée. »

Je referme la porte derrière elle, puis retourne dans la cuisine. Tom est le violeur du parc. Je ne m’attendais pas à ça, même après son intrusion inexpliquée de la veille. Je ne sais pas si je devrais me laisser aller au soulagement. Ces derniers mois ont été tellement mouvementés… Ressortira-t-il un jour quelque chose de bon de cette période de ma vie ? J’en doute.

Je déverrouille la porte du jardin pour sortir sur la terrasse pavée. L’endroit semble paisible, bien qu’un peu négligé. À part les morceaux de gouttière que quelqu’un a soigneusement empilés près de la palissade, il ne reste quasiment aucun signe de la bagarre d’hier soir. On croirait qu’il ne s’est rien passé. C’est ça, la vie, me dis-je : on efface toute trace de chaos, on fait disparaître ses blessures sous un tissu cicatriciel, on guérit. Je me rappelle que Pia doit passer demain pour son traitement de choc. Après sa visite, le jardin paraîtra encore plus tranquille, immaculé, une toile vierge prête à être peinte par mes humeurs. Sauf qu’elle n’est pas vierge, en réalité. Elle a beau avoir l’air presque parfait, elle garde le souvenir de l’altercation d’hier, de sa fureur, de son agressivité. Je retourne dans la cuisine en refermant la porte derrière moi, mais cette sensation ne me quitte pas. La maison me paraît oppressante et froide, chargée d’ondes menaçantes, comme si un inconnu qui me haïssait s’y était installé à mon insu. Je mets le chauffage en route, allume la chaîne hi-fi. Le son fluide et jazzy du Hidden Orchestra envahit les pièces, mais ne parvient pas à alléger l’atmosphère lugubre. J’ai besoin de sortir, de me vider la tête, de m’imprégner de l’énergie positive d’autres personnes. Je prends mes clés de voiture et quitte la maison, sans trop savoir pourquoi je le fais ni où je vais. Wispa me suit de près, et je n’ai pas le cœur de l’abandonner. Nous montons toutes les deux dans la voiture, une des rares occasions où Wispa est autorisée à s’installer sur le siège passager, la place qu’elle préfère. Je démarre, manquant de percuter une autre voiture qui doit freiner brusquement pour me laisser passer. Nous descendons Highgate Hill, négocions les méandres du rond-point d’Archway Road puis continuons sur Holloway Road. Chose étonnante pour un samedi après-midi, il y a très peu de circulation, et nous traversons Highbury Corner, Islington et Shoreditch en un rien de temps pour bientôt atteindre ma destination improvisée, Brick Lane. C’est le quartier que je fréquentais à l’époque où j’étais une productrice free-lance toute fraîche et passionnée, sans un sou en poche mais avec du temps et des idées à revendre qui devaient me mener jusqu’au tapis rouge du festival de Cannes. Le tapis rouge s’est envolé ; mes rêves de jeunesse ont succombé au pragmatisme d’une vie confortable en entreprise.

Je laisse ma voiture dans une petite rue, devant un bâtiment délabré décoré d’une magnifique fresque de street art, un mélange de collages, de peinture à la bombe et de tags. Tenant fermement Wispa en laisse, je passe devant des boutiques avant-gardistes tout juste rénovées avant de me mêler à la circulation piétonne de Brick Lane. Il y a du monde dans la rue, la foule bigarrée des habitants du coin se mêlant aux touristes épatés qui photographient la vie londonienne dans ce qu’elle a de plus vivant et de plus authentique. Je mets d’abord le cap sur le magasin de bagels en haut de la rue, commande leur sandwich spécial au pastrami avec une grosse cuillerée de moutarde et le déguste dehors sur un petit banc, à côté d’un vieil homme coiffé d’un chapeau melon qui a toujours fait partie du décor, d’aussi loin que je m’en souvienne. C’est le jour de chance de Wispa : elle a droit à un gros morceau de bœuf qu’elle avale en une bouchée goulue. Une fois repues, nous descendons tranquillement Brick Lane, en regardant les vitrines. Je m’arrête dans une boutique de vêtements décalée tenue par deux Italiens qui commercialisent leur propre ligne de pantalons sarouels. Encouragée par Marco, le moustachu, j’en achète trois sur un coup de tête, avec différents tissus et motifs. Il est temps que je me débarrasse de mes oripeaux d’employée de bureau pour retrouver un peu de mon ancien style urbain branché. Après ça, je jette mon dévolu sur deux superbes vestes dans le magasin d’en face. Cette séance de thérapie par le shopping terminée, je me dirige vers le café du Vintage Emporium sur Bacon Street, un salon de thé de style victorien et l’un des rares endroits du quartier à accepter les chiens. Wispa se lie immédiatement d’amitié avec le lévrier ébouriffé de la maison, pendant que je commande un cappuccino et une part d’un gâteau au café et aux noix qui m’a l’air succulent. Tandis que je m’absorbe dans l’atmosphère bohème du lieu, refusant de regarder mon téléphone, je sens l’angoisse qui me tenait en étau ces derniers jours commencer à lâcher prise. Voilà ce qui m’a manqué toutes ces années passées derrière mon bureau d’employée. Et voilà ce que je vais reconquérir. J’ouvrirai une galerie, c’est décidé. Il y a encore un tas d’endroits libres à louer dans le coin. Je chercherai des artistes qui n’entrent dans aucune case, et monterai des expositions d’art urbain, graffitis, collages, pochoirs, peinture, installations… J’organiserai des ateliers, créerai un lieu de travail et de rencontres pour les artistes. Voilà ce que je vais faire. J’arriverai peut-être à enrôler Michael dans le projet. Sue serait peut-être tentée aussi, même si je ne la vois pas renoncer à la sécurité d’un emploi à temps plein à cause d’Olive. Alors que l’apport de sucre commence à faire effet, je me sens prête à prendre ma nouvelle vie à bras-le-corps.

Quand Wispa et moi ressortons du Vintage Emporium, le temps s’est gâté, il commence à pleuvoir. Nous retournons à la voiture au pas de course, et l’atteignons trempées comme des soupes. J’allume le chauffage à pleine puissance, savoure la chaleur qui monte de mon siège. La circulation londonienne fluctue selon la météo ; qui dit pluie dit embouteillages immédiats. Nous repartons vers Old Street à une allure d’escargot, une odeur de chien mouillé dans la voiture.

Au bout d’une heure interminable, nous atteignons Highgate, après avoir roulé à une moyenne de dix kilomètres heure sur tout le trajet, si l’on en croit l’ordinateur de bord. J’adore les week-ends à Londres, mais le temps qu’on perd dans les bouchons réussit presque à tuer le plaisir de la promenade. À cause de cette pluie déprimante, il ne reste plus une seule place libre dans ma rue. Je pousse jusqu’à la rue commerçante avant de décrire une petite boucle pour rentrer chez moi. Toujours rien. Je repars pour un plus grand tour, et m’aperçois tout à coup que je suis dans la rue de Tom et Samantha. Je jette un coup d’œil à leur maison en passant devant. Elle m’a l’air sombre et abandonné. Peut-être que Samantha a emmené les enfants chez des parents à la campagne, me dis-je. C’est ce que font les épouses des hommes tombés en disgrâce dans les romans policiers, non ? Une voiture arrive dans l’autre sens, ce qui signifie que l’une de nous deux va devoir faire marche arrière jusqu’au bout de la rue pour dégager le passage. J’ai horreur de ce genre de manœuvre, alors je me contente de m’arrêter en espérant que l’autre conducteur sera plus accommodant. L’autre voiture s’immobilise aussi, allume ses phares. C’est mal parti. Je suis en train d’examiner mon rétroviseur pour voir si je ne peux pas reculer en fin de compte, quand l’autre véhicule fait un bond en avant, s’arrêtant à quelques centimètres de mon pare-chocs. Je distingue le visage de la conductrice, pâle et déformé par la rage. C’est Samantha. Elle me fixe d’un air haineux, et je lui rends son regard, sans trop savoir comment réagir. Puis elle ouvre sa portière pour descendre. Je vérifie d’instinct que le système de verrouillage de ma voiture est enclenché. Wispa lâche un aboiement d’alarme lorsque Samantha s’approche de nous. Elle tire sur la poignée de ma portière, puis abat sa paume sur la vitre.

« Ça y est, tu es contente ? me crie-t-elle derrière la fenêtre. Tu es venue nous narguer ? »

Je sursaute quand elle se remet à frapper la vitre.

« Tout est ta faute, sale garce manipulatrice ! Tu l’as détruit ! »

Je reste pétrifiée sur mon siège, alors que Wispa aboie furieusement contre Samantha, essayant de me grimper dessus pour atteindre la fenêtre.

« Ce n’est pas ta première victime, hein ? C’est ta méthode habituelle, c’est ça ? Tu t’amuses avec des hommes honnêtes, tu les aguiches, jusqu’à ce qu’ils perdent la tête ! Je parie que ce n’était pas la première fois que tu venais à la clinique non plus ! » Un crachat s’écrase sur la vitre, à quelques millimètres de mon visage. « Si seulement tu n’avais jamais fait irruption dans notre vie ! Si seulement tu étais morte ! Sale traînée, vipère ! »

Je passe la marche arrière et entreprends fébrilement de reculer dans la rue, tentant d’échapper à Samantha. Elle me suit, frappant le capot de ma voiture avec ses poings. J’écrase l’accélérateur, ma voiture fait une embardée sur la gauche et mon rétroviseur accroche un des véhicules garés le long du trottoir. Des éclats de verre et des bouts de plastique craquent sous mes roues pendant que je continue sur ma lancée, jusqu’à atteindre l’autre bout de la rue. En me retournant, j’aperçois Samantha, qui se tient immobile au milieu de la route. Quelqu’un court vers elle, le doigt pointé dans ma direction. Je fais marche arrière dans la rue principale avant de repartir. Il me faut un moment pour reprendre mes esprits. Je suis en train de dévaler Hampstead Lane, bien au-dessus de la limite de vitesse, les deux mains sur le volant, jointures blanchies. Quand j’essaie de décrisper les doigts, je me rends compte que je tremble. Wispa m’observe depuis son siège, gémissant doucement. Je ralentis, me gare sur le bas-côté et coupe le moteur. Mais pourquoi suis-je passée dans leur rue, bon sang ? Je veux croire que c’était bel et bien une erreur, et pas un coup tordu de mon inconscient. Non, je ne savais vraiment pas où j’allais, je cherchais seulement une place de parking. Quel désastre. Je parie que Samantha va me dénoncer à la police ; Dieu seul sait quel mensonge elle inventera. Il ne manquait plus que ça. Comme si ça ne suffisait pas qu’elle m’estime responsable du comportement de Tom, elle va pouvoir ajouter un nouveau méfait d’Anna Wright, la harceleuse folle, à sa liste d’accusations. Il faut que j’appelle Jones pour lui donner ma version de l’histoire avant que Samantha porte plainte. Je parie qu’elle a la police au bout du fil en ce moment même. J’ai intérêt à m’activer. En remettant le contact, je me souviens de la voiture que j’ai heurtée pendant ma manœuvre. Je ferais mieux d’aller arranger ça. Je n’ai aucune envie de m’aventurer une nouvelle fois sur le territoire de Samantha, mais c’est inévitable. Je me gare quelques rues plus loin, griffonne un mot d’excuse accompagné de mon numéro de téléphone sur une vieille carte postale retrouvée dans ma boîte à gants, laisse Wispa dans la voiture et pars en mission commando. Au moins, il ne pleut plus. Je jette un coup d’œil prudent à la rue de Tom et Samantha. Elle m’a l’air déserte. Je remonte rapidement la file des voitures garées jusqu’à apercevoir des débris de rétroviseur sur le sol. Par chance, le véhicule endommagé est toujours là. Je me dépêche de glisser mon mot sous un essuie-glace puis repars à toute allure. Je ne m’arrête qu’une fois de retour à ma voiture, où Wispa m’accueille avec euphorie.

« Allez, on rentre », lui dis-je, et elle semble d’accord.

Cette fois, j’arrive à trouver une place juste devant chez moi. Sans même vérifier si ma voiture n’a pas été endommagée, je me dirige vers la porte d’entrée.

Il fait froid et humide dans la maison. Je tourne le verrou puis accroche la chaîne. Ça va, j’ai assez vu le monde extérieur pour aujourd’hui. J’allume le chauffage, et tandis que les radiateurs commencent à émettre des tintements annonciateurs de chaleur, je m’enfouis sous les couvertures du canapé, un verre d’Aberlour bien rempli à la main. Je sais que je devrais appeler Jones, mais je n’en ai pas le courage. La chaleur réconfortante du whisky se propage dans mon ventre, détendant tout mon corps. Alors que je reprends une gorgée, mes paupières commencent à s’abaisser, les contours des meubles de la pièce se brouillent, et je m’endors.

À travers les brumes du sommeil, j’entends mon téléphone sonner ; mon corps semble quasiment paralysé, mes membres trop lourds pour remuer. J’essaie d’ouvrir les yeux, mais ce geste aussi semble me demander trop d’efforts. Je dérive à nouveau, avant d’être réveillée par un aboiement d’avertissement de Wispa. Elle n’a pas bougé de sa place au pied du canapé, mais ses oreilles sont tendues, ses yeux intelligents sur le qui-vive.

« Qu’est-ce qu’il y a ? »

Ma question est un marmonnement à peine audible. J’ai la tête qui tourne, le corps toujours trop pesant pour me déplacer. Wispa émet un grondement sourd, fixant la porte ouverte du couloir. J’essaie de me concentrer, mais il fait trop sombre pour que je distingue quoi que ce soit. Mon cœur bat de plus en plus vite, je me force à me redresser, mais mes jambes se dérobent quand je tente de me lever. Je retombe sur le canapé, haletante. Quelque chose ne va pas ; je fais peut-être une intoxication alimentaire, ou alors une attaque. Dans tous les cas, j’ai besoin d’aide. Je cherche fiévreusement mon portable, et le retrouve par terre, à côté des pattes avant de Wispa. Il me faut un moment pour faire la mise au point sur l’écran, mais je réussis enfin à composer le numéro des secours. Quand l’opérateur me demande quel service je cherche à joindre, je ne réussis qu’à émettre une longue plainte. Désespérée, j’appuie maladroitement sur le bouton pour raccrocher. Je repose mon téléphone, essaie de parler. Au bout d’un moment, je parviens à prononcer quelques mots, plus ou moins intelligibles. Wispa me fixe, les oreilles dressées, d’un air curieux et perplexe. Quand j’arrive à me concentrer sur mon portable, je parcours tant bien que mal la liste des contacts jusqu’à retrouver le numéro de Jones. Elle me répond aussitôt, et écoute patiemment mes divagations laborieuses sur ce qui m’arrive. Puis elle me dit que les inspecteurs Kapoor et Montgomery sont en route. Je raccroche, soulagée d’avoir réussi à m’exprimer assez clairement pour qu’elle me comprenne. Wispa s’est recouchée à mes pieds. Je ramène la couverture sur moi et ferme les yeux. Après une seconde ou deux, à ce qu’il me semble, la sonnette retentit, son bruit violent transperçant ma torpeur. Mon cœur se remet à battre la chamade. Wispa se rue dans le couloir en aboyant. Que faire, maintenant ? Je suis en train de récupérer mon portable, quand j’entends quelqu’un crier par la fente de la boîte aux lettres.

« Mademoiselle Wright ? Anna ? C’est l’inspecteur Kapoor ! »

L’inspecteur Kapoor ? Qu’est-ce qu’il fait là ?

« Oui, dis-je dans un coassement.

— Anna, ouvrez-nous, s’il vous plaît ! »

J’essaie de me lever, mais la pièce tangue et tourne autour de moi. Je me raccroche au canapé jusqu’à ce que le roulis s’arrête, puis me dirige laborieusement vers le vestibule, les jambes lourdes et ankylosées.

« Anna ! » L’inspecteur Kapoor tambourine à la porte.

« Une minute », je marmonne.

Une fois dans le couloir, je longe lentement le mur jusqu’à la porte d’entrée. J’aperçois une forme floue derrière la vitre, et Wispa qui aboie en remuant la queue. Je mets une éternité à détacher la chaîne pour ouvrir la porte. Il y a une policière derrière l’inspecteur Kapoor. Elle est grande et blonde, longs cheveux noués en queue de cheval sévère.

« Bonjour, Anna, je suis l’inspecteur Montgomery. Vous permettez qu’on entre ? »

Je hoche la tête ; parler serait trop pénible. Les deux policiers me conduisent avec précaution à la cuisine, où ils me font asseoir sur une des chaises.

« Vous pouvez essayer de nous raconter ce qui s’est passé ? »

C’est difficile, parce que je ne le sais pas vraiment.

« Vous avez bu, Anna ? demande Montgomery. Vous avez pris quelque chose ? »

Je la regarde sans comprendre.

« Je ne sais pas.

— D’accord, ne vous inquiétez pas. » L’inspecteur Kapoor me pose la main sur l’épaule. « Nous aimerions que vous veniez avec nous, Anna.

— Je suis en état d’arrestation ?

— Non, dit-il avec un sourire. Je voudrais qu’un médecin vous examine. » Il parle lentement, et fort. Trop fort. « Ne vous en faites pas. Mais ce serait bien que vous veniez avec nous tout de suite. Vous pouvez faire ça pour moi ?

— Oui, dis-je, parce que je l’aime bien. Mais Wispa…

— Je m’en occuperai, pas de souci. Vous pouvez vous lever ? »

Au moment où je prends appui sur la table pour tenter de me redresser, le monde se remet à tanguer et sombre dans le noir.

Je me réveille dans une position inconfortable. Je suis avachie sur une chaise bleue rigide, encadrée de chaque côté par Kapoor et Montgomery. Nous nous trouvons dans une pièce étouffante peuplée de gens assis sur des rangées de chaises bleues. Sur le mur en face de moi, un écran plasma diffuse ce qui ressemble à une pub pour du double vitrage.

« Où suis-je ?

— Aux urgences de l’hôpital Whittington, dit Kapoor avec un sourire rassurant.

— J’ai eu un accident ?

— Tout va bien. Nous voulons juste qu’un médecin vous examine.

— Pourquoi ? »

Avant que l’inspecteur me réponde, une porte battante s’ouvre sur la droite et une infirmière en tenue bleue apparaît, prononçant mon nom. Kapoor et Montgomery me remettent sur mes pieds, et on me fait traverser un couloir jusqu’à un petit box. À mon grand soulagement, il y a un lit à l’intérieur. L’infirmière me prend le pouls et la tension, puis m’introduit un thermomètre dans l’oreille. Ça fait du bien d’être allongée.

J’ai dû m’assoupir, parce que c’est quelqu’un d’autre qui me réveille. L’homme est grand et a la mine chiffonnée d’une personne qui n’a pas dormi depuis des jours.

« Bonjour, Anna, je suis le docteur Duval, et je vais vous examiner, dit-il avec un accent français à couper au couteau.

— Où suis-je ? Je suis malade ?

— Les deux sympathiques policiers qui vous ont amenée s’inquiètent un peu pour vous.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— On va faire quelques analyses, et on en saura plus. Ne vous en faites pas, Anna. »

Il prend mon visage entre ses mains et me regarde droit dans les yeux. C’est vraiment bizarre, mais je me laisse faire. Puis il se tourne vers l’infirmière pour lui dire quelque chose à voix basse. La fatigue me submerge, et je ferme les yeux.

Je me réveille dans une autre pièce, sur un autre lit. Le silence règne, la lumière est faible. J’ai une perfusion reliée au bras ; un sac pendouille sur une perche de métal au-dessus de ma tête, un liquide translucide s’écoule dans le tube. Je suis à l’hôpital. Dans la pénombre, je distingue d’autres lits ; il y a cinq personnes dans la pièce. La femme près de la fenêtre ronfle comme un sonneur. Ma voisine est une vieille dame toute racornie, visage fripé et fatigué, corps minuscule à peine visible sous les draps. Je me rendors, jusqu’à ce qu’une voix forte me réveille. Elle émane du lit d’à côté.

« Et je repartirai dans ma Ferrari », dit la vieille femme.

Une infirmière de garde apparaît près d’elle sans un bruit.

« Vous n’irez nulle part, Margaret. Vous êtes à l’hôpital.

— Oh, pardon, mon chou. » La vieille dame a l’air parfaitement lucide.

« Pas de problème, Margaret. Essayez de vous rendormir.

— D’accord, mon chou. »

L’infirmière vérifie ma perfusion, puis disparaît dans le couloir. Je me rendors.

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