À perdre haleine

Aga Lesiewicz · Chapitre 31 sur 51

Pages du PDF

À perdre haleine

Deux jours plus tard

 

Le taxi m’emmène à St Pancras par Euston Road. Nous longeons le nouveau bâtiment pas très folichon de la British Library, puis la façade grandiose du Renaissance Hotel, un des édifices les plus romantiques et les plus élégants de Londres. L’architecture virtuose de l’hôtel contraste avec le côté fonctionnel typiquement victorien de la gare, mais quelque part, les deux bâtiments s’accordent bien.

« Heureusement qu’ils ont fini ces interminables travaux de restauration, dis-je au chauffeur de taxi, qui se révèle être un expert sur tout ce qui concerne Londres et se lance aussitôt dans l’histoire du chef-d’œuvre architectural de George Gilbert Scott.

— Ils ont été obligés de fermer le Midland Grand Hotel cinquante-neuf ans après l’inauguration de 1876. Et vous savez pourquoi ? Parce qu’il n’y avait que huit salles de bains pour trois cents chambres. Imaginez un peu le truc, quand vous avez une envie pressante… Les toilettes modernes n’ont été inventées que six ans après sa construction, du coup, si vous me passez l’expression, l’hôtel était dans la merde depuis le début. »

Mais il m’assure que les salles de bains ne manquent plus aujourd’hui, tout en marbre et en verre. Il vante les mérites de l’endroit comme s’il en était le propriétaire.

Après avoir passé le portique d’enregistrement en scannant mon iPhone, il me reste assez de temps pour prendre un café rapide et un croissant dans le salon business. L’embarquement commence à l’heure, et je suis bientôt installée dans mon siège Club Duo, dépliant le Guardian. Les voyages en train me donnent toujours l’impression d’être en vacances, et, même si c’est loin d’être le cas cette fois-ci, je ne résiste pas au plaisir de lire le journal tranquillement de bout en bout. Néanmoins les nouvelles du jour sabordent rapidement mon humeur de vacancière. Une femme politique a reçu un déluge de tweets injurieux, allant jusqu’aux menaces de viol et de mort, pour un message que les trolls n’ont pas apprécié. Suit une série d’articles sur l’acharnement misogyne de certains harceleurs sur Twitter et l’effet dévastateur que leurs attaques peuvent avoir sur leurs victimes. Un psychologue explique le concept de « désinhibition », quand l’anonymat du Web incite les gens à se comporter comme ils ne le feraient jamais face à quelqu’un. Je n’ai pas de compte Twitter, mais ces articles me ramènent à mes dernières expériences. Est-ce que la visite de la femme de Tom pourrait être considérée comme une forme de harcèlement ? Le fait qu’elle me demande de ne pas m’approcher de son mari relève-t-il du comportement naturel d’une épouse inquiète, ou bien d’une jalousie maladive comme on en voit dans les émissions de télé-réalité ? Puis je me rappelle que Samantha est au courant de mon secret, un secret qui pourrait me faire passer pour une femme sans foi ni loi à ses yeux, une prédatrice. Une autre interprétation des événements me vient à l’esprit : peut-être qu’elle a parlé à Tom de ma visite à la clinique et qu’elle a peur qu’il s’intéresse à moi à cause de son indiscrétion ?

Le chariot du petit-déjeuner qui arrive en cliquetant interrompt mes réflexions, et je prends mon deuxième café croissant de la journée. Alors que le train s’engouffre dans le tunnel, j’observe les autres passagers pour tuer le temps. La plupart sont des hommes d’affaires britanniques qui vont passer la journée à Paris, occupés à répondre à leurs mails et à peaufiner des feuilles de calcul sur leurs ordinateurs portables. Le train du matin en provenance de Paris est sûrement rempli de leurs homologues français. L’homme assis en face de moi, dont les incessants coups de fil en français ont été interrompus, Dieu merci, par notre entrée dans le tunnel, reluque mes jambes d’un air admirateur. Cela dit, son regard à quelque chose de tellement insistant qu’il me met mal à l’aise. Ce n’est plus un compliment, c’est une intrusion. Mais puisqu’on est dans le cadre sûr et civilisé de l’Eurostar, je passe outre, ferme les yeux et m’endors aussitôt. Je me réveille juste à temps pour apercevoir la splendide vue des toits de Paris à ma gauche avant qu’on pénètre dans la banlieue taguée de partout et que le chef de bord annonce en français, puis dans un anglais qui ressemble toujours à du français, que nous arriverons à la gare du Nord dans quelques minutes.

Le bruit et l’odeur de l’endroit me frappent de plein fouet dès ma sortie du train. Quelques personnes sont venues attendre des passagers au bout du quai. Des jeunes hommes déambulent dans la gare, en quête de clients pour leurs motos taxis. J’aperçois mon chauffeur, qui tient une pancarte à mon nom. Il récupère ma valise et me guide jusqu’à sa voiture. Puis il démarre, rapide et efficace, et je profite du voyage le long des larges boulevards peuplés de cafés et de boutiques, flanqués d’élégants immeubles haussmanniens. Bientôt, nous sommes au cœur de Paris, sur la verte avenue Montaigne, le chauffeur tend ma valise au portier de l’hôtel et on m’accueille à l’intérieur comme une amie trop longtemps perdue de vue. Ma chambre Deluxe au Plaza Athénée est un extravagant bijou Art déco donnant sur l’avenue. Elle est tellement gigantesque qu’on pourrait se perdre sur le chemin de la salle de bains.

Un déjeuner professionnel est prévu avec d’autres participants de la réunion dans le restaurant de la cour intérieure. Je connais déjà la plupart d’entre eux pour les avoir croisés à des rassemblements d’entreprise au fil des années : les Américains tapageurs, les Scandinaves décontractés, les Allemands pointilleux, les Italiens hyperactifs, les Français irascibles, les Slaves solennels. Dans l’après-midi, je parviens à négocier un peu de temps libre pour un massage à l’institut Dior. L’ironie de mon propre choix ne m’échappe pas. Après une heure de pur délice, j’enchaîne sur le dîner officiel au restaurant étoilé d’Alain Ducasse, une vraie débauche qui se prolonge au-delà de minuit. J’ai l’impression d’avoir plutôt bien préparé le terrain pour ma présentation de la vision de Julian demain matin. Je remonte dans ma chambre, jette un œil à l’horloge, et comme il est une heure de moins qu’en Angleterre, je décide qu’il n’est pas trop tard pour appeler Bell. Je tombe sur son répondeur, et lui laisse un message pour lui demander si elle est bien installée et si la patte de Wispa va mieux. Je lui décris rapidement l’hôtel fabuleux où je me trouve, en lui promettant tous les détails à mon retour.

OceanofPDF.com