À perdre haleine
Seize jours plus tard
Prendre la voiture pour aller au travail ce matin me fait l’effet d’un répit bienvenu après l’inertie claustrophobe de la veille. J’ai passé quasiment toute la journée pelotonnée sur le canapé avec une bouteille de malbec, à essayer de comprendre ce qui m’arrivait. Le vin m’a détendue et a fait naître des interprétations surprenantes des événements de la matinée. Après un verre, j’envisageais d’appeler la commissaire Jones et de tout lui dire sur mes rencontres avec le mannequin Dior. Après deux verres, j’étais prête à retourner au parc pour récupérer son numéro de téléphone et m’expliquer avec lui. Après trois, je m’apitoyais sur mon sort en sanglotant, inconsolable, jusqu’à ce que le quatrième verre commence à agir. À partir de là, j’ai entrepris de parcourir la maison d’un pas chancelant pour vérifier que toutes les fenêtres étaient fermées et barricader la porte d’entrée, bien décidée à ne plus jamais remettre les pieds dehors. Les souvenirs du cinquième et du sixième verre sont flous, mais la bouteille de vin vide que j’ai trouvée près du canapé ce matin semble indiquer que j’ai réussi à boucler la boucle de ma paranoïa avinée.
Je ne me souviens pas d’être allée me coucher, mais je me rappelle m’être réveillée en plein milieu de la nuit, trempée de sueur, le cœur tambourinant sous l’effet de l’abus d’alcool et d’un cauchemar. Dans mon rêve, je cours sur le sentier longeant la falaise des Seven Sisters. Quelqu’un me pourchasse, et pendant que je tente de m’enfuir, le sentier se transforme en marais, mes pieds s’enfonçant de plus en plus dans la vase. Je sens le souffle de mon poursuivant dans mon cou et soudain je me retrouve au bord de la falaise, aux prises avec le mannequin Dior, qui veut me précipiter dans la mer. Je lui laboure le visage de mes ongles, sa peau s’accroche à mes doigts. Je retire ma main et son visage part avec, révélant les traits d’une autre personne en dessous. Je suis brusquement en train de remporter la lutte, il ne se défend pas lorsque je le pousse de la falaise et au moment où il bascule, je me rends compte que ce n’est plus le mannequin Dior : c’est Bell. Elle me regarde en tombant, calme et résignée, et me dit quelque chose que je n’entends pas, le fracas des vagues noyant ses paroles. C’est ce fracas qui m’a réveillée ; pas celui des vagues, mais celui du sang battant dans mes tempes.
Il m’a fallu une éternité pour retrouver mon calme et me rendormir, et quand je me suis réveillée à six heures du matin, c’était avec l’impression que mon crâne allait exploser et ma cervelle gicler sur les murs bleu-gris de ma chambre. Une douche brûlante, deux comprimés de Codoliprane et trois capsules Arpeggio de Nespresso ont apporté un peu de baume à mon corps et mon âme endoloris, et, à huit heures, je me sentais assez téméraire pour m’asseoir au volant de ma BMW sans craindre de tacher les sièges en cuir.
Il est 8 h 37, et j’entre dans le parking du bureau, excitée par le mélange de caféine et de codéine. Un curieux spectacle m’accueille dans les locaux. Un petit groupe d’hommes en costard-cravate arpente les lieux, examinant les murs et les bureaux, prenant des notes sur des papiers clipsés à une planchette. Claire est là et me fournit une explication : ce sont des experts d’Utispatial, une entreprise mandatée par Cadenca Global pour mettre en place un nouvel environnement de travail pour optimiser notre organisation, encadré par un logiciel de gestion de l’espace. En d’autres termes, on va nous forcer à partager nos bureaux. Dissimulant mon profond agacement, je demande à Claire de m’envoyer le responsable du projet. Après un certain temps, l’un des larbins à planchette frappe à ma porte. Je devine à son comportement qu’il n’est pas très haut placé dans la hiérarchie mais qu’il meurt d’envie de faire ses preuves et d’obtenir une promotion. Discuter avec lui ne sera qu’une perte de temps, mais ma curiosité prend le dessus. Je lui demande de m’expliquer le processus de transformation de notre environnement de travail, et pendant les vingt minutes qui suivent, il me dépeint le nouveau monde merveilleux de la répartition et de la gestion de l’espace. Il enchaîne sur la simplification du flux de travail, l’encadrement optimisé des déplacements des employés, la réduction des coûts et le niveau accru d’efficacité. Quand il tente de m’éblouir avec l’idée d’une base de données centralisée concernant l’occupation des locaux, j’interromps son monologue.
« Et donc, combien de bureaux y a-t-il à cet étage à l’heure actuelle ?
— Cent soixante-dix, répond-il sans hésiter.
— Et à combien comptez-vous réduire ce chiffre ?
— Cent.
— Ce qui nous laisse soixante-dix personnes sans poste de travail, c’est bien ça ?
— Oui, mais ce sont surtout des employés hors bureau.
— Hors bureau ?
— Soit ils travaillent chez eux, soit ils sont mobiles.
— Vous savez ce qu’on fait dans ces bureaux, au juste ? »
Il se tortille nerveusement, feuilletant des papiers sur sa planchette. « Vous fabriquez des programmes télé ? » Sans son vocabulaire spécifique à l’espace de travail, il a l’air un peu paumé.
« Vous savez ce que ça implique, précisément ? » Je n’ai pas la moindre envie de le lui expliquer.
« Euh… filmer, faire du montage… » De toute évidence, il n’en a aucune idée.
« Vous voyez ce bureau vide, là ? » Je lui indique un endroit derrière la paroi de verre, et il suit mon doigt comme un chiot attendant qu’on lui jette une balle. « C’est celui de Gary, qui, si je ne m’abuse, est sur un tournage aujourd’hui. Les tournages sont rares, et Gary passe beaucoup de temps au bureau. » Trop, d’ailleurs, me dis-je avant de poursuivre : « À côté, c’est Caroline. Comme vous pouvez le constater, elle n’est pas à son poste non plus parce qu’elle travaille en salle de montage, deux étages plus bas. Mais elle reviendra tout à l’heure pour préparer les scripts d’une session d’enregistrement qui aura lieu demain. Et tiens tiens, qui avons-nous là ? dis-je de ma voix la plus condescendante. C’est Linda ! Elle passera un moment à son bureau, pour régler les détails d’une bande-son et s’occuper de la paperasse qui accompagne chaque promo, mais il est possible qu’elle s’absente cet après-midi pour un rendez-vous dans une agence de graphisme. Qui sait combien de temps ça lui prendra… » Je regarde l’homme. « Vous voyez où je veux en venir ? Cette entreprise n’est pas un centre d’appels lambda. Ce n’est pas une boîte de compta. C’est un environnement créatif, en perpétuelle évolution. On a du mal à prévoir les “déplacements des employés”, comme vous dites. Un système informatisé de gestion de l’espace ne fonctionnerait pas. Alors je vous suggère de rappeler gentiment vos collègues, de leur dire de remballer leurs blocs-notes et de ficher le camp. Et quand vous retournerez dans vos locaux qui sont, je n’en doute pas, à la pointe de la gestion organisationnelle, vous pourrez dire à votre responsable de se fourrer sa base de données où je pense. C’est clair ? »
Le type acquiesce, et bat en retraite. Je le vois parler aux autres costards-cravates, puis ils rangent leurs planchettes et quittent le bâtiment. Une bonne chose de faite. Je pousse un soupir d’aise, décroche mon téléphone et demande à Claire de descendre me chercher un double latte allégé à la cafétéria. J’ai la migraine, et ma vessie est à deux doigts d’exploser après tout le café ingurgité chez moi. Je file aux toilettes, où j’aperçois mon reflet dans l’impitoyable miroir éclairé au néon. Mes yeux sont injectés de sang, mon visage bouffi, j’ai les mains qui tremblent. Le chemisier que j’ai enfilé ce matin est d’un vilain vert gueule de bois. La journée va être rude.
Je passe le reste de la matinée à répondre à mes mails, qui semblent proliférer comme des microbes dans une cuvette de WC. À midi, Claire apparaît dans mon bureau pour m’annoncer que Julian veut me voir. Sur-le-champ. L’arrière-goût amer laissé par mes trop nombreux cafés est aussitôt agrémenté d’un mauvais pressentiment au creux de mon estomac. Dans l’ascenseur, je remarque le poids de mon téléphone au fond de la poche de mon pantalon. Je le passe en mode silencieux avant de le ranger. Il n’y a rien que Julian déteste plus qu’être interrompu par le portable de quelqu’un d’autre.
Il m’accueille par une poignée de main cordiale avant de me faire asseoir sur son canapé en cuir. Il semble parfaitement à l’aise dans son bureau de Londres ; je me demande combien de temps il y a passé ces derniers jours. Il s’enquiert gentiment de mes nouvelles, m’interroge sur les obsèques. Je lui décris en quelques mots la cérémonie et notre excursion sur la côte, omettant la crise de nerfs d’Helen, et le fait d’en parler me procure un soulagement inattendu. Julian est un auditeur attentif, qui donne l’impression de s’intéresser sincèrement à ce que je lui dis. Il n’a pas volé son salaire à six chiffres, après tout. Puis l’échange de civilités se termine, et Julian passe aux choses sérieuses :
« Il paraît que tu as eu un petit accrochage avec nos amis d’Utispatial ce matin. »
Tiens, ce sont « nos amis », maintenant.
« Je leur ai dit d’arrêter ce qu’ils étaient en train de faire et de plier bagage.
— C’est assez fâcheux », commente-t-il en jouant avec sa montre Breitling. Curieux ; je l’aurais plutôt cru du genre Rolex.
« Ah oui ? J’ai pourtant bien expliqué à Cadenca Global, à de nombreuses reprises, que le partage de bureaux ne convenait pas pour notre environnement de travail. Après, je ne sais pas qui a pris cette décision… »
Il m’interrompt d’un geste.
« C’est moi, Anna. »
J’en reste sans voix.
« La mise en œuvre d’un nouveau système de répartition et de gestion de l’espace va de pair avec notre projet de restructuration, et Cadenca Global soutient entièrement l’idée. Il ne s’agit pas seulement d’économiser de l’argent, Anna, beaucoup d’argent, mais aussi d’optimiser l’efficacité du personnel, d’éviter toute perte de temps et de ressources. Utispatial va nous aider à créer un nouveau centre de production en bas, une infrastructure flambant neuve qui rassemblera tous les équipements nécessaires, des cabines de montage, des studios d’enregistrement, un espace de création graphique. C’est une étape essentielle, qui nous fera entrer de plain-pied dans le vingt et unième siècle, Anna. Nous en serons fiers. Et Utispatial joue un grand rôle dans ce processus. »
Je ne sais pas quoi dire. Julian prend ce projet très à cœur, et on dirait que j’ai mis les pieds dans le plat. Dois-je admettre que j’ai commis une terrible erreur ?
« Je comprends, Julian. Je ferai en sorte qu’on demande à l’équipe d’Utispatial de revenir expertiser nos locaux. »
Julian balaie ma phrase d’un geste. « C’est déjà fait. Ils seront de retour après leur pause-café. Et si tu prenais un peu de temps pour potasser tout ça, histoire d’être à jour sur tous les aspects de la restructuration ? »
Il me prend la main d’un air condescendant, et la tapote doucement.
« Comme l’a dit quelqu’un de très sage : “Accroche-toi à l’ancien tant qu’il est bien, précipite-toi sur le neuf dès qu’il est mieux.” »
C’est sa manière de me congédier. « Potasser », me dis-je alors que les portes de l’ascenseur se referment sur moi. Ça fait donc si longtemps que je ne suis pas venue au bureau ?
Je passe le reste de l’après-midi à potasser de fond en comble toutes les notes de service reçues ces dernières semaines. À la fin de la journée, j’ai l’impression de m’être remise à peu près au courant de ce qui se trame dans l’entreprise « à cette étape essentielle », comme dirait Julian. Il est quasiment neuf heures du soir. L’heure d’aller retrouver Wispa à la maison. En préparant mon sac, je m’aperçois que mon téléphone a disparu. Puis je me rappelle l’avoir senti vibrer dans ma poche quand j’étais assise sur le canapé de Julian. Il a dû glisser. Je prends mes affaires, ferme la porte de mon bureau et monte à l’étage de la direction. Il fait sombre, mais les plafonniers s’allument lorsque je traverse le couloir vers le bureau de Julian. Je pousse la porte en verre, priant pour qu’elle ne soit pas fermée. Mon mouvement active la lumière, et je me dirige vers le canapé en cuir. Un hoquet m’échappe en trouvant quelqu’un assis dessus. Il y a deux hommes, en fait, dont l’un se tient maladroitement agenouillé devant l’autre. Sûrement aussi surpris que moi, ils s’écartent d’un bond et pivotent dans ma direction. C’est Julian. Et Gary. Ne sachant pas comment réagir, je me retourne vers la porte.
« Anna. » La voix de Julian m’arrête.
Il s’approche de moi, m’empêchant de voir Gary, toujours assis sur le canapé.
« Mon téléphone…, dis-je dans un murmure.
— Oui, tu l’as laissé ici, répond-il, l’air parfaitement maître de lui-même. Je voulais demander à Laura de te le rapporter, mais ça m’est sorti de l’esprit. »
Il pousse le culot jusqu’à me sourire, avant de récupérer le téléphone sur son bureau pour me le rendre.
« Merci, dis-je à voix basse.
— De rien, répond-il d’un ton détendu et amical. Et bonne soirée. »
Alors que je m’éloigne vers la porte, il ajoute :
« Sois prudente sur la route. »
Dieu merci, l’ascenseur est toujours là, et s’ouvre immédiatement. J’écrase le bouton du sous-sol et m’appuie à la paroi pendant que la cabine entame sa descente vers le parking. Puis je grimpe dans ma voiture, ferme la portière et pousse un soupir de soulagement. Quand je mets le contact, mon cerveau s’efforce encore d’assimiler la scène à laquelle je viens d’assister à l’étage. Julian et Gary. Alors ça ! J’allume la radio, augmente le volume de la musique pour étouffer le gloussement qui monte dans ma poitrine. J’éclate de rire si fort que je suis obligée de m’arrêter juste après la sortie du parking. Et puis la chanson se termine, cédant la place aux infos. Un autre meurtre a eu lieu à Hampstead Heath. La police n’a communiqué aucun détail pour le moment. Je coupe le moteur et reste assise au volant de ma voiture, hébétée, incapable de bouger. Quand je me remets en route, je fais à peine attention au trafic autour de moi. Mon portable n’arrête pas de sonner, les haut-parleurs de ma voiture amplifiant insupportablement le bruit. Je rentre chez moi comme un automate, gravis laborieusement le perron et pénètre dans la maison. Wispa m’accueille à la porte, mais sans son numéro de bienvenue habituel. Quelques battements de queue et elle regagne son panier. Bizarre. Elle m’en veut peut-être d’être restée si longtemps au travail.
On m’a laissé plusieurs messages sur mon répondeur, mais je ne les écoute pas. Je me dirige tout droit vers le salon, me pelotonne sur le canapé et m’endors. Je me réveille au milieu de la nuit, monte tant bien que mal à l’étage, me jette sur le lit et me rendors aussitôt, mon cerveau s’enfonçant dans le néant d’un sommeil sombre et sans rêves.
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