À perdre haleine

Aga Lesiewicz · Chapitre 20 sur 51

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À perdre haleine

Dix jours plus tôt

 

 

Pas de parc pour moi ce matin, j’ai une migraine d’enfer et je ne me sens pas bien. Ça ne m’empêcherait pas de courir d’habitude, mais l’idée qu’un psychopathe rôde dans les buissons pour se jeter sur la première femme venue ternit mon image de Hampstead Heath. Je sais que ce sentiment finira par passer, mais pour le moment, le parc a perdu tout son charme. Même le mannequin Dior ne réussira pas à m’y attirer.

Au travail, l’enfer de la restructuration s’abat sur nos crânes avec toute la dureté du monde de l’entreprise. Nous, et par « nous » j’entends les échelons supérieurs responsables du Grand Changement, au rang desquels je m’inclus à contrecœur, venons de buter sur la première pierre d’achoppement dans une longue série d’obstacles structurels. Nous, les heureux élus, nous rassemblons dans une petite salle de conférences au dernier étage pour un discours d’Anthea, la directrice des RH, qui semble au bout du rouleau. Étonnamment, les représentants de Cadenca Global ne sont pas là. L’origine de cette pierre d’achoppement, nous explique-t-elle d’une voix monocorde et barbante, réside dans la politique antinépotisme activement défendue par l’entreprise. Et pourquoi cette pratique hautement vertueuse – en théorie, du moins – pose-t-elle problème ? Parce que le Grand Changement va faire trembler les fondations mêmes de notre structure, provoquant un gigantesque remaniement, une avalanche de mutations, de promotions et de rétrogradations ; ce qui pourrait déboucher sur des cas de « népotisme involontaire » dans lesquels des couples qui n’avaient aucun lien professionnel jusqu’alors se retrouveraient dans une relation chef-subordonné. Dieu merci, je n’ai jamais été tentée de chercher l’amour au boulot, me dis-je en consultant discrètement les messages sur mon iPhone. J’ai un message vocal de Sherie Lou, ma femme de ménage philippine ; elle passe à la maison une fois par semaine, et c’est son jour. J’écouterai ça plus tard. Étant donné que notre entreprise n’interdit pas à ses employés de se fréquenter, continue à marmonner Anthea, nous devrions envisager des restrictions de mutation sur les deux postes concernés et mener des entretiens d’évaluation dans le cas des couples préexistants, par mesure de précaution. Je n’ai rien à ajouter tandis qu’une discussion démarre au sujet des risques accrus de litiges.

Aussitôt la réunion terminée, je retourne à mon bureau pour répondre aux mails qui semblent se multiplier comme des lapins sous acide. Sherie Lou m’a laissé un nouveau message. Je consulte mon répondeur. Elle a l’air ébranlée, se perd dans une histoire décousue à propos de verre brisé dans la maison. Ne comprenant pas bien ce qu’elle raconte, je la rappelle.

« J’ai cassé un verre dans l’entrée hier soir, mais je pensais avoir ramassé tous les morceaux, dis-je. Je ne voulais pas que Wispa se coupe avec.

— Non, non, Anna, c’est dans la cuisine. J’ai trouvé le vase brisé en mille morceaux par terre. Il y avait de l’eau et des roses partout. Je ne veux pas que tu penses que je l’ai cassé, je l’ai trouvé comme ça. »

Là, je comprends.

« Ne t’inquiète pas, Sherie Lou. Tu as pu tout nettoyer ?

— Oui, oui, il n’y a aucun danger pour Wispa.

— Merci. Je me demande comme il est tombé…

— Aucune idée. Peut-être à cause de Wispa, ou d’un courant d’air quand j’ai ouvert la porte ? Je suis désolée, Anna, mais je t’assure que je n’y suis pour rien.

— Pas de problème, Sherie Lou, ne t’en fais pas. L’important, c’est que tu aies pu enlever tous les morceaux. »

Elle m’assure que tout est en ordre dans la cuisine, je la remercie encore une fois puis raccroche. La pauvre, elle se fait toujours un sang d’encre quand quelque chose est endommagé ou cassé quand elle travaille chez moi.

Je retrouve une maison étincelante de propreté, comme toujours après le passage de Sherie Lou. La cuisine est impeccable, tous les restes du vase brisé escamotés. Les roses sont posées sur la table dans un seau à champagne en argent. Bien pensé, Sherie Lou. Prise d’un élan maniaque, je replace le seau au centre exact de la table. Avec toute cette eau et ces fleurs à l’intérieur, il est lourd. Trop lourd pour qu’un petit courant d’air le fasse chuter. Un frisson d’appréhension me parcourt. Que s’est-il passé ? J’aurais dû laisser Witness tourner sur mon Mac avant de partir au boulot ce matin. C’est Michael qui m’a installé ce programme sur mon ordinateur portable, le but principal étant de surveiller Wispa quand je ne suis pas à la maison. Le logiciel transforme votre ordinateur en caméra espion qui s’active en cas de mouvement et enregistre trente secondes d’action à chaque fois. Il envoie aussi une alerte sur votre iPhone. Malheureusement, je ne l’utilise pratiquement jamais, peut-être parce que je sais très bien ce que fait Wispa en mon absence : elle ronfle tranquillement. Je trouve une bouteille ouverte de malbec, me verse un verre et vais m’installer sur le canapé du salon.

Ces roses mystérieuses… c’est un cadeau à forte valeur affective, qui me perturbe encore un peu. Qui les a déposées ? James ? Je n’ai pas eu de nouvelles de lui depuis qu’il est passé me rendre mes clés après notre discussion téléphonique. Il doit être occupé à séduire la blonde avec qui Sue l’a croisé. Je vois un ou deux autres types qui seraient capables d’un geste aussi théâtral, dont mon cinglé d’ex-mari. Heureusement, ça fait des années qu’il n’a pas donné signe de vie. C’était peut-être bien Tom, après tout ? Je repose mon verre de vin. Le charmant dentiste au sourire en or. C’est vrai qu’il semblait un peu trop enthousiaste pendant notre footing le matin où on a déposé les roses, mais il essayait peut-être seulement d’être sympa. Et puis, il n’irait pas faire quelque chose d’aussi romantique à deux pas de chez lui, juste sous le nez de sa femme. Ce qui me rappelle la délicieuse Samantha, gardienne de mon vilain secret. J’enfouis mon visage dans mes mains en poussant un gémissement. Depuis que je l’ai vue à l’hôpital, j’ai eu une autre aventure dans le parc, et je n’envisage même pas de retourner faire un dépistage. J’avais complètement oublié le test du VIH. Encore dix semaines à attendre. Comment ai-je pu devenir aussi insouciante, en si peu de temps ? Je sais que je joue à la roulette russe avec ma santé en continuant ces rencontres avec le mannequin Dior. Le mannequin Dior… et si c’était lui, le mystérieux livreur de roses ? Il ne connaît pas mon adresse. Mais il aurait pu me suivre depuis le parc. Non, ça gâcherait complètement le principe de ces rencontres. Quel est-il, ce principe ? Je ne le sais pas bien moi-même. Tout ça vient d’un instinct viscéral, un besoin primaire qui ne s’exprime pas. La sonnerie de mon téléphone me fait sursauter. C’est Bell.

« Je voulais juste te dire au revoir, bichette. Je prends l’avion à l’aube.

— Bon voyage, ma belle. Tu as besoin que je te dépose à l’aéroport ?

— Non, merci, c’est bien trop tôt pour que je te tire du lit. J’ai réservé un taxi.

— J’espère que tu passeras un super moment. Et que Candice est quelqu’un de bien.

— J’espère aussi. Je te tiendrai au courant. Pas la peine de venir arroser mes plantes, je serai de retour jeudi. Tiens, en parlant de ça, tu as récupéré les clés de James ? »

La revoilà en mode mère poule…

« Eh bien oui, figure-toi.

— Bonne fille, dit-elle sans tenir compte de la pointe d’agacement dans ma voix. Et promets-moi une chose…

— Quoi ?

— Ne va pas à Hampstead Heath tant que je ne suis pas rentrée.

— Bell…

— Je suis sérieuse, Anna. N’y va pas ce week-end. Va courir à Waterlow Park, si tu y tiens. Promis ?

— D’accord, promis », dis-je à contrecœur. Je ne suis pas sûre de tenir parole.

Après avoir reposé le téléphone, je me verse un nouveau verre de vin. Une phrase de Bell m’a mise mal à l’aise. Les clés. James m’a rendu son trousseau, mais il aurait très bien pu en faire faire un double. Un scénario glaçant se dessine dans ma tête. Pour une raison ou une autre, James décide de passer à la maison ce matin. Wispa, qui le connaît, ne bouge pas d’un poil quand il arrive. James voit les fleurs. Il est jaloux, furieux. Il fracasse le vase. Repart avant que Sherie Lou arrive… Stop, on s’arrête là ! Est-ce que je ne serais pas un tout petit peu jalouse depuis que je sais que James m’a remplacée ? Suis-je en train de développer le syndrome de l’empêcheuse de tourner en rond ? Est-ce que, au fond, ça ne me déplairait pas qu’il vienne briser du verre à la maison pour me montrer qu’il tient encore à moi ? Le problème, c’est que James n’est pas du genre jaloux. Il ne piquerait jamais une crise pareille. Je deviens parano. Mais l’incident du vase m’a mis les nerfs à vif, et ne serait-ce que pour retrouver ma tranquillité d’esprit, je décide de faire changer les serrures. Ce serait trop pénible de devoir remplacer toutes les clés ; la serrure à mortaise principale suffira. Je me lève, me dirige vers la porte d’entrée et accroche la chaîne.

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