À perdre haleine
Vingt et un jours plus tôt
Samedi, enfin, et je suis réveillée à l’aube, comme toujours. J’enfile ma tenue de sport pendant que Wispa m’observe d’un œil méfiant depuis son panier. Il est trop tôt, même pour elle. Je parviens à l’appâter avec un biscuit pour chien, et nous nous mettons en route, direction Fitzroy Park.
Le parc est vide et calme, à l’exception du raffut matinal des oiseaux. Un léger brouillard plane sur le lac, un voile de brume donnant l’impression que le décor a été retouché à l’ordinateur. Je gravis la colline en ahanant, souffle visible dans l’air. Wispa me suit paresseusement. J’adopte ce rythme qui fonctionne comme une séance de méditation, me plongeant dans la transe de la course, un état hypnotique où je plane sur un nuage d’endorphines, mon corps ronronnant comme une machine parfaite. Une fois au sommet de la colline, je poursuis mon circuit habituel dans les bois.
Je suis sur le point de me retourner pour chercher Wispa quand quelqu’un me pousse violemment dans le dos. Je trébuche, retrouve l’équilibre et manque de percuter un arbre, mes bras tendus amortissant l’impact. Il est juste derrière moi, je sens son odeur quand il me pousse contre le tronc. C’est le mannequin Dior, j’en suis sûre – ce mélange de sueur et de vêtements fraîchement sortis de la lessive me fait tourner la tête. Ses mains sont sous mon tee-shirt, sur mes seins ; il les caresse un instant, puis glisse une de ses mains sur mon ventre, moite de sueur, et dans mon pantalon. Je suis déjà mouillée quand il me touche, ses doigts s’enfonçant avec hâte. Je sens sa queue dure contre mon dos. Il descend mon jogging et me pénètre brutalement par-derrière. J’étouffe un cri. Mon visage heurte l’arbre et l’écorce rugueuse me mord la joue tandis qu’il me prend, égoïstement et sans égards. Je jouis juste avant lui, une humidité poisseuse, la sienne mêlée à la mienne, se répandant sur mes cuisses. Je reprends brusquement mon souffle quand il se retire, et puis il disparaît.
Je m’appuie contre l’arbre, incapable de tenir debout. Je remonte lentement mon pantalon puis me retourne et glisse à terre, dos contre l’écorce. Je ne sais pas combien de temps je reste là, à demi consciente, épuisée. Un joggeur passe à côté de moi, et je fais un effort pour me relever, pour avoir l’air normal. Et puis ça me revient. Wispa. Je pars à sa recherche en titubant entre les arbres, criant son nom. Elle a disparu. Je retourne au sommet de la colline à petites foulées, mais elle n’y est pas. Je regagne les bois et poursuis mon chemin vers Kenwood, l’appelant sans relâche. « Vous n’auriez pas vu mon chien, un labrador chocolat ? » dis-je à un couple de petits vieux en anorak vert, mais ils se contentent de me fixer d’un air soupçonneux en secouant la tête. Je finis par l’apercevoir en bas de la pelouse, tache brune sur l’herbe verte. Je l’appelle encore, mais elle ne bouge pas. Je cours vers elle, puis ralentis l’allure, par peur de l’effrayer. Elle me regarde avec de grands yeux ronds. Je prononce son nom, tends la main vers elle. Elle s’approche lentement, les oreilles rabattues contre le crâne, la queue entre les pattes. Je lui tapote doucement la tête avant de l’embrasser. « Pardon », dis-je dans un murmure. Nous repartons chez nous, deux soldats blessés rentrant du champ de bataille.
À la maison, je me dirige tout droit vers la salle de bains et allume ma douche à haute pression. Je m’examine dans le miroir. J’ai le visage crasseux, et une grande écorchure sur la joue, du sang frais se coagulant là où la peau s’est arrachée. Ça va être marrant à expliquer. Je tamponne l’éraflure avec un produit antiseptique qui me fait un mal de chien. J’entre dans la douche et reste debout sous l’eau chaude, perdant toute notion du temps. Quand le bout de mes doigts commence à se friper, je ressors pour m’essuyer avec une serviette propre. Ma peau est rose et sèche, mais je me sens sale. Une vraie petite cochonne.
Le week-end me file entre les doigts comme du sable. Je ne réponds pas aux appels de Bell. J’ignore les messages de Michael. Je fais un saut au supermarché du coin pour m’acheter des pizzas toutes prêtes, puis passe la plus grande partie de mon temps à regarder des épisodes de Game of Thrones. Une saga de fantasy, voilà exactement ce qu’il me faut pour échapper à la réalité que j’ai créée de mes propres mains.
Arrivé le dimanche soir, je ne tiens plus en place, assaillie par des images de ma rencontre dans le parc. Comment est-ce que je me sens, après ça ? Sale, un peu dégoûtée, et très sexy. Le souvenir du mannequin Dior en train de me prendre contre cet arbre m’excite. Je me rappelle parfaitement l’odeur, les bruits, l’érotisme extrême de la situation. Je me masturbe, là, dans mon salon, sur mon canapé design immaculé, une scène de sexe grotesque de Game of Thrones passant sur l’écran plat.
Alors que je somnole devant la télé réglée à bas volume, une pensée inattendue commence à me tourner dans la tête, comme une guêpe obstinée. Elle me réveille d’un coup. C’était bien le mannequin Dior, non ? Évidemment que c’était lui, j’ai reconnu son odeur, ses mains, j’en suis certaine. Et si je m’étais trompée ? Si ce n’était pas lui, est-ce qu’on m’a violée ? Non, c’était un acte consenti, j’avais envie de cet homme. Mais… j’avais envie du mannequin Dior, pas d’un inconnu. Je me rends compte que je pars du principe que le mannequin Dior n’est pas un inconnu, quelque part. C’est un inconnu, mais un inconnu que je connais. Un inconnu que je connais… l’oxymore pourrait servir de titre à un mauvais thriller. Mais non, c’est absurde. C’était lui, point à la ligne. Il faut que j’arrête d’y penser.
Wispa continue à me fuir ; elle reste couchée dans son panier, dos ostensiblement tourné. Elle est furax, je le sais, mais ça ne me dérange pas autant que d’habitude. Je n’ai même pas envie de la promener ; elle devra se contenter de brèves sorties dans le jardin.
J’appréhende le lundi, appréhende d’avoir à affronter les Américains au boulot, ou n’importe qui d’autre d’ailleurs. Et, évidemment, il y a cette vilaine croûte sur mon visage, qui me vaudra des questions. Je décide d’inventer une histoire de chute spectaculaire pendant mon footing, à base de teckel fou et d’arbre en travers du chemin. Claire ne sera pas dupe une seconde, mais même si elle possédait toute l’imagination du monde, elle ne devinerait jamais comment je me suis fait ça.
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