À perdre haleine
Quatorze jours plus tôt
Tom n’a pas menti : sa maison se trouve littéralement au coin de la rue. Wispa a l’air de connaître le chemin, et arrive à la porte avant moi, frétillant de la queue. Je sonne, et Tom m’ouvre. Il est plus beau que dans mon souvenir, avec ses cheveux noirs bouclés ramenés en arrière avec du gel, son ombre de barbe. Il semble sincèrement heureux de me voir tandis que je lui fourre une bouteille de blanquette de Limoux dans les mains. Wispa est entrée sans m’attendre – j’entends des enfants s’extasier à sa vue. Tom m’emmène dans le salon, une pièce immense dotée de portes-fenêtres donnant sur un jardin. Quelques personnes s’y trouvent déjà : un couple d’âge mûr que je me rappelle avoir croisé dans la rue commerçante, un jeune homme mince aux cheveux longs et à l’air égaré de quelqu’un qui a testé trop de drogues, une grande femme au rouge à lèvres éclatant et deux enfants, un garçon et une fille, occupés à cajoler Wispa qui se repaît de cette attention. Tom me présente à l’assemblée, et il s’avère qu’on est tous voisins. La conversation tourne autour de l’étêtage des arbres, la dernière folie à s’être emparée du quartier.
« C’est une pratique barbare qui devrait être interdite, déclare la femme au rouge à lèvres, une certaine Fiona.
— Ce n’est pas la bonne époque de l’année, de toute façon, il faudrait le faire entre novembre et février, pas maintenant », tempête David, l’homme âgé.
Sa femme et le jeune homme gardent le silence. J’ai l’impression que tout le monde attend mon avis sur le sujet. Je cherche désespérément quoi dire, quand Tom arrive à ma rescousse.
« Anna, je te présente ma femme, Samantha. »
Je me retourne, soulagée de ne plus avoir à endurer ce débat arboricole, jette un bref coup d’œil à Samantha et me fige, horrifiée. Je lui serre la main ; elle sourit et me dit quelque chose. Merde. Merde. Merde. C’est la docteure sympa du centre de dépistage de St Bartholomew. L’humiliation totale. Elle ne laisse pas paraître qu’elle me connaît, et je dois me concentrer très fort pour comprendre ce qu’elle raconte. Elle est en train de me parler de Wispa, expliquant que ses enfants adoreraient avoir un chien mais qu’ils ne pourraient jamais s’en occuper. Je sais qu’elle se souvient très bien de m’avoir auscultée à la clinique, et je lui suis reconnaissante de me donner le temps de me ressaisir. Je reprends peu à peu contenance, et nous papotons joyeusement de chiens et d’enfants pendant un petit moment. Puis elle part s’occuper d’autres invités et je reste seule, ébranlée et honteuse. Je m’éclipse, trouve le chemin de la salle de bains. Je ferme le verrou et me regarde dans le miroir. Qu’est-ce qu’elle peut bien penser de moi ? Est-ce qu’elle va tout raconter à son mari ? « Au fait, cette gentille jeune femme dont tu as retrouvé le chien la dernière fois est une obsédée sexuelle qui se tape des inconnus dans le parc. » Bon, elle n’a aucun moyen de savoir que ça s’est passé dans le parc, mais ça fait plus dramatique. Et évidemment qu’elle n’en parlera pas à son mari, à cause du secret médical et tout ça… mais je me demande s’il n’y a pas que dans les séries policières qu’on voit ça. Je parie que, dans la vraie vie, les médecins passent leur temps à colporter des ragots sur leurs patients. Elle est peut-être en train de parler de moi à tous ses invités en ce moment même : « Anna est un cas intéressant, une nymphomane, mais vous serez contents de savoir qu’elle n’a actuellement aucune MST. » Il faut que j’arrête ces bêtises, que je me donne un coup de pied aux fesses et que je rejoigne les autres. Je m’asperge les poignets d’eau froide, prends une grande inspiration puis ouvre la porte. Quand je regagne le salon, tout le monde est occupé à saluer de nouveaux invités, Francesca et Simon, un couple séduisant dont le charme opère immédiatement sur l’assemblée. Je suis soulagée de voir qu’ils accaparent toute l’attention. Apparemment, Simon est plus ou moins célèbre, un entrepreneur de génie qui s’est bâti une fortune dans le milieu de la pub. Francesca et Simon ont une maison sur la très huppée Bishops Avenue, me confie David dans un chuchotement respectueux. Oh, de vrais millionnaires, me dis-je avant de les observer d’un peu plus près. Je dois admettre qu’ils ont plutôt fière allure, un mélange d’assurance et de charme poussés à l’extrême qui leur confère l’aura privilégiée et glamour de gens évoluant dans une autre dimension. Simon régale l’auditoire avec une anecdote sur Michael Birch, le cofondateur du réseau social Bebo, vendu en 2008 à AOL pour huit cent cinquante millions de dollars et racheté récemment pour à peine un million.
« C’est ce que j’appelle une bonne affaire, commente Simon, comme s’il parlait d’un bibelot dégoté dans une brocante. Et en plus, il l’a annoncé à tout le monde sur Twitter ! » L’histoire l’amuse visiblement, et l’assemblée s’esclaffe à l’unisson.
Je vide mon verre de prosecco et le remplis aussitôt. Que Dieu bénisse les millionnaires avec un compte Twitter, mais l’idée du secret que je partage désormais avec Samantha me met toujours aussi mal à l’aise. Heureusement, Simon enchaîne sur Rupert Murdoch, racontant d’un air goguenard comment il a déboursé cinq cents millions de livres sterling pour acquérir MySpace en 2005, avec pour seul résultat de se faire écraser par Facebook et de devoir le revendre six ans plus tard pour la somme ridicule de trente-cinq millions. Tout le monde trouve ça hilarant.
« Et puis il y a Friends Reunited, bien sûr… », continue Simon.
Les histoires d’investissements ratés dans les réseaux sociaux, ça va cinq minutes ; je décide d’aller chercher des petits-fours dans la cuisine. Je tombe sur Alden, le jeune homme à l’air shooté, en train de donner de gros morceaux de poulet rôti à Wispa. Il se confond en excuses en me voyant, mais je lui pardonne d’avoir gavé ma chienne et le fais rire avec ma description de l’appétit gargantuesque de Wispa. En fait, il est tout à fait charmant et pas shooté du tout. C’est un réalisateur en herbe qui travaille en freelance comme assistant sur les tournages, un boulot qui vous confronte à la dure réalité de la vie et que la plupart des réalisateurs débutants doivent se coltiner pour survivre. Il a rencontré Tom et Samantha sur l’île grecque de Skópelos, avant de découvrir qu’ils étaient voisins à Highgate. Samantha est médecin (à qui le dit-il !) et Tom possède son propre cabinet dentaire à Soho. Ils sont adorables avec lui, s’occupent de ses chats quand il part sur un tournage et l’invitent à manger quand il est dans le coin. La copine d’Alden est chanteuse dans un groupe, et très souvent en tournée, mais il faut absolument que j’aille voir son prochain concert à XOYO, le club de Shoreditch. Il me dégotera des tickets, me dit-il. Puis il m’interroge sur mon travail, et m’écoute pour de vrai quand je lui parle de la crise actuelle. Je le trouverais plutôt séduisant en temps normal, cet adorable gamin coincé dans le corps mince, presque ascétique d’un jeune homme ; mais je m’aperçois que je suis complètement insensible aux charmes des autres mâles en ce moment. Malgré mon obsession évidente pour le mannequin Dior, je suis plutôt contente de discuter avec Alden. Aucun de nous n’a très envie de retourner dans le salon, mais nous finissons par conclure que rester plus longtemps dans la cuisine serait malpoli. Je deviens brusquement impatiente de rejoindre les autres, quand je me rends compte que Samantha a dû remarquer notre absence et en déduire qu’on était en train de forniquer sur la table de la cuisine. C’est de la paranoïa, je sais ; mais dans chaque pensée paranoïaque se cache probablement un fond de vérité.
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