À perdre haleine
Vingt-six jours plus tôt
L’alarme insistante du réveil me tire du sommeil. On est lundi matin. Je m’assois au bord du lit, prête à affronter cette nouvelle journée, quand je me rappelle les événements de la veille. Le souvenir me tord le ventre. Il faut que je réfléchisse à tout ça de manière rationnelle si je veux pouvoir fonctionner normalement, sans parler de gérer la crise au boulot. C’est le pire moment possible pour prendre un jour de congé, mais l’idée d’aller au bureau maintenant, déstabilisée, nerfs et faiblesses exposés au grand jour, me paraît intolérable. J’ai besoin d’une journée, non, de quelques heures au moins pour me ressaisir, me préparer, avant de me mêler au grand jeu de massacre de l’entreprise. Je laisse un message à Claire pour lui demander d’annuler tous mes rendez-vous de la matinée et de prévenir les autres que je serai de retour après le déjeuner. Wispa, qui m’a pardonné de l’avoir effrayée la veille, a deviné que je restais à la maison, et m’apporte son jouet en caoutchouc en signe de gratitude. Je me prête à notre jeu habituel, lui enlevant le jouet avant de le lui rendre. Sa queue tournoie dans l’air comme les pales d’un hélicoptère. Je la serre contre moi, embrasse son oreille brune. « Maman va aller mieux, dis-je en chuchotant, elle a juste besoin de faire le ménage dans sa tête. »
Sauf que… l’endroit où je me rends quand j’ai un problème à résoudre ou une décision à prendre est Hampstead Heath. Oserai-je y retourner aujourd’hui ? Je décide que oui. Ce sera comme revenir sur la scène du crime, remonter sur son vélo après avoir fait une chute et s’être ouvert le genou. Il faut que j’y retourne. Sauf que je ne suis pas la victime ici, mais l’agresseur. Pourquoi ce sentiment de fragilité, alors ? J’enfile mon pantalon de jogging et un tee-shirt et attrape la laisse de Wispa.
Le parc nous accueille à la manière d’un vieil ami, patient et indulgent, qui n’a peut-être pas toutes les réponses mais pose les bonnes questions. Je suis mon circuit habituel, me forçant à retourner là où ça s’est passé. L’endroit est calme, mais on y croise quelques personnes, des joggeurs pour la plupart, un promeneur de chiens à l’air hagard avec six animaux turbulents en laisse qui le tirent chacun dans une direction différente, et un homme poussant le fauteuil roulant d’une vieille femme aux jambes enflées, chaussée de bottes Uggs.
En quittant le chemin principal pour m’enfoncer dans les bois, je suis frappée de constater à quel point mes pas deviennent silencieux, passant du crissement bruyant des graviers à un tapotement à peine audible sur la terre molle du sentier. Mon cœur bat de plus en plus vite, et je sais que ça n’a rien à voir avec l’effort. J’approche de l’endroit fatidique. À mes pieds, j’aperçois un préservatif usagé, incrusté dans la terre par les chaussures des promeneurs. Quelle ironie : une preuve scientifique, mais pas de mon crime. Je ralentis pour inspecter les alentours. Il n’y a personne. Je repère l’arbre contre lequel j’ai poussé l’homme, m’en approche, pose la main sur l’écorce rugueuse. Qu’est-ce qui m’a pris ? Est-ce que c’est ça, la crise de la quarantaine ? Se laisser aller à n’importe quel caprice qui nous vient sur l’instant ? Vouloir vivre dangereusement, goûter aux émotions les plus extrêmes avant de mourir ? Je reconnais bien ce sentiment d’urgence, cette angoisse qui m’habite depuis la mort de ma mère. On a si peu de temps. J’aurai bientôt l’âge qu’elle avait quand elle est morte. Et si le même gène sommeillait en moi, prêt à frapper, cette mutation du BRCA1 et 2 qui pousse les femmes les plus courageuses à passer sur le billard et se mutiler dans l’espoir qu’il ne restera plus rien à attaquer ? Mais est-ce que ça me donne le droit d’entraîner des inconnus dans ma course personnelle contre la montre ?
Et lui ? A-t-il été choqué, ou avait-il anticipé mon acte ? Est-ce qu’il avait envie de moi ? Peut-être qu’il est gay, et que recevoir les avances d’une femme ne l’intéresse pas ? Je me rappelle le moment où il a posé les mains sur mes épaules. J’y ai vu de l’affection. Mais peut-être qu’il essayait de me mettre à genoux, s’attendant à ce que je lui taille une pipe ? Une nouvelle vague de honte me submerge. J’aperçois mes lunettes de soleil qui gisent au pied de l’arbre. J’ai dû les perdre hier, sans même le remarquer. Je les ramasse. Une des branches pendouille lamentablement sur sa charnière, les verres sont sales et rayés. Peu importe ; je ne les aimais pas, de toute façon. Peu importe, me dis-je encore une fois. J’aimerais que ce soit la réponse à toutes mes questions. Mais ça ne l’est pas.
Il est treize heures passées quand j’arrive au bureau. Je suis saisie par l’atmosphère lourde et étouffante qui y règne, comme si la clim débloquait. Et puis je me rends compte que l’humeur générale est passée de l’enjouement optimiste habituel à une sinistrose apathique. Tout le monde a baissé les bras. Enfin, pas tout le monde : Claire entre dans mon bureau avec son iPad, un grand sourire aux lèvres. Elle me montre sa page Facebook, qu’elle fait défiler jusqu’à un statut récemment publié par Sarah. La première victime du massacre contre-attaque avant même d’avoir été officiellement licenciée. Je parcours la longue diatribe anti-entreprise que Tête de Basset a postée sur sa page. Elle y parle surtout d’elle-même, de toutes ces années de bons et loyaux services consacrées à la boîte, tout ça pour être flanquée à la porte, jetée comme une vieille chaussette. Tant de talent gâché. Tant de compétences, de savoir-faire, de charme dédaignés. La pauvre a complètement perdu la boule, et ce statut causera sa perte. Ah, la beauté des réseaux sociaux… Un problème de moins pour moi.
Le processus de restructuration a débuté pour de bon, et je passe le reste de l’après-midi en réunion. L’été va être long et sanglant. Annoncer aux gens qu’on n’a plus besoin d’eux est une tâche ingrate. Je redoute l’âpreté de l’épreuve, le choc, les larmes, suivis par l’abattement. Les failles commencent déjà à apparaître chez les cadres eux-mêmes, des cliques officieuses se forment spontanément. Mais le réconfort que ces coteries semblent prodiguer n’est qu’une illusion. Tout le monde ne cherche qu’à sauver sa peau, par n’importe quel moyen. Je me demande si la lutte en vaut la peine ; mais qu’est-ce que je ferais, moi, si je perdais mon poste ? Gérer la promotion des programmes à l’antenne pour une boîte d’audiovisuel ne vous prépare pas vraiment à survivre dans le monde réel. Enfin, je pourrais toujours devenir consultante, autrement dit superflue et inemployable. À ma surprise autant qu’à ma déception, je me rends compte que James me manque. Il me conseillerait, m’aiderait à remettre les choses en perspective… Stop ! Où est passée Anna la dure à cuire, l’indépendante ? Je m’en sortirai toute seule.
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