À perdre haleine
Vingt-huit jours plus tôt
Samedi matin, il est sept heures, et j’ai les yeux grands ouverts. Pas la peine d’essayer de me rendormir, ça ne fera que me donner la migraine. Je sors du lit et enfile mes vêtements de sport. Wispa est extatique.
Sur le chemin de Hampstead Heath, nous passons devant le magasin caritatif, et je remarque que l’ours en peluche a disparu de la vitrine. J’espère qu’il a trouvé un bon foyer. Je descends Fitzroy Park à petites foulées tandis que Wispa me suit sans sa laisse, langue pendouillant joyeusement.
Quand nous pénétrons dans le parc, sa beauté me subjugue tellement que je dois m’arrêter. La brume matinale flotte sur l’étang, le soleil effleure la cime des arbres, baignant le paysage d’une lumière chaude. Wispa tente mollement de chasser une foulque, et je lui crie de la laisser. Un héron se tient sur une branche tombée du côté de l’étang aux Oiseaux, impérial et immobile. Tout est parfait.
Nous remontons la colline à une allure tranquille, et je me sens grisée par les endorphines, savourant l’instant, savourant ma vie, ce qui se rapproche le plus du bonheur pour moi. Je tourne à droite au sommet de la colline, vers Kenwood. Et le voilà, qui court dans ma direction. Le mannequin Dior. Ses jambes musclées avancent en rythme, son tee-shirt est trempé de sueur. Il est absolument sublime. L’humidité fait briller ses cheveux blonds, qui frisent légèrement, ses lèvres sont pleines et sensuelles. L’ombre de barbe sur ses joues est plus foncée que ses cheveux, ce qui lui donne un air un peu canaille. Mais c’est la douceur de ses traits, cette perfection juvénile combinée à la force adulte de la masculinité qui me séduit le plus chez lui. Mes jambes fléchissent, je ralentis et me plie en deux, comme prise d’un point de côté.
« Ça va ? » J’entends sa voix, mais il ne ralentit pas.
« Oui », dis-je dans un souffle rauque, incapable d’ajouter quoi que ce soit.
Il poursuit sa course et disparaît. Mes jambes ne me portent plus. Je suis obligée de m’asseoir là, par terre. J’inspire profondément, et reprends peu à peu contenance. Mais c’était quoi, ce truc ? Une attaque ? La ménopause précoce ? Je me pose toutes ces questions idiotes, alors que je connais très bien la réponse. J’ai été foudroyée à la vue d’un parfait inconnu, qui n’a même pas ralenti pour me jeter un regard. C’est la deuxième fois que je le croise, toujours au même endroit. Est-ce une coïncidence ? Je me relève et me mets en marche. Je n’ai plus envie de courir. Wispa me suit de près, comme si elle sentait mon trouble. Évidemment que c’était une coïncidence. Tout le monde a ses petites habitudes. J’emprunte chaque fois le même circuit dans le parc, et lui aussi, visiblement. C’est un lieu public, des gens viennent y courir tous les jours. Je dois sûrement croiser les mêmes personnes tout le temps sans même m’en rendre compte. J’ai remarqué cet homme parce qu’il est incroyablement beau ; lui n’a sûrement pas fait attention à moi. Il n’a vu qu’une joggeuse bizarre avec un point de côté. Fin de l’histoire.
Sauf que ce n’est pas la fin, parce que je n’arrête pas d’y penser. Je n’arrête pas de penser à cet homme, à son tee-shirt mouillé collé à ses pectoraux. C’est n’importe quoi. Ça ne fait même pas une semaine que j’ai rompu avec James, bien trop tôt pour me mettre à sauter sur tout ce qui bouge. Je rentre d’un pas vacillant, incapable d’avancer plus vite. Wispa ne cesse de prendre de l’avance, avant de revenir voir ce que je fais, préoccupée par ma vitesse d’escargot. Oui, je sais, ça ne me ressemble pas. Je n’y comprends rien non plus. Qu’est-ce qui m’arrive ?
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