À perdre haleine
Onze jours plus tard
De retour au bureau. J’ai l’impression que ça fait des mois que je n’y ai pas mis les pieds. Je me rends compte un peu tard que la machine de la restructuration s’est mise en branle, fauchant ses premières victimes. Tous les freelances ont disparu. Je suis sûre qu’ils reviendront, dès que Cadenca Global en aura fini avec nous. Aucune grosse boîte d’audiovisuel ne peut survivre sans indépendants, mais, pour l’instant, leurs bureaux sont vides, claviers d’ordinateur crasseux et stylos brisés pour seuls vestiges de leur présence éphémère. Les bureaux des freelances n’ont pas grand-chose à voir avec ceux des salariés. Ils sont impersonnels : pas de mascottes, de photos de conjoints et d’enfants, pas de réserve secrète d’en-cas ni de mugs à leurs noms. C’est dû en partie à des raisons pratiques et en partie à un instinct de survie. Dès que vous apportez un objet personnel pour décorer votre bureau, vous êtes ferré. Vous développez une relation affective avec votre lieu de travail, et ça fait un mal de chien quand on vous congédie. Et on finit toujours par vous congédier. Je me rappelle, à mes débuts de productrice indépendante, que je commettais sans cesse l’erreur d’installer ma photo de vacances préférée comme écran de veille sur le PC du boulot. Et à quel point ça me crevait le cœur de la supprimer une fois qu’on se passait de mes services. Maintenant, c’est moi qui suis censée congédier des gens, mais on dirait que la première salve d’éliminations a eu lieu hier, à mon insu, pendant mon jour de repos. Ça m’inquiète un peu, mais je ne tarde pas à comprendre comment ça s’est passé. Quand j’ouvre la porte de mon bureau, je trouve Gary calé dans mon fauteuil, jambes écartées sous la table, d’un air propriétaire, gros doigts refermés sur mon téléphone. Il se relève d’un bond en m’apercevant et repose le combiné, un sourire forcé sur le visage. En fait, qu’il se serve de mon bureau n’a rien d’exceptionnel : l’habitude veut qu’on utilise les box en verre des cadres lorsque leurs occupants attitrés ne s’en servent pas. Mais c’est sa façon de se comporter qui me dévoile ses intentions. On a manigancé dans mon dos.
Une fois Gary parti, je parcours rapidement ma boîte de réception jusqu’à tomber sur une suite de mails expliquant son attitude de petit coq. La plupart des messages émanent des RH, mais la conversation a été amorcée par Julian il y a une semaine, le jour où je suis rentrée de Paris. Le jour où j’ai appris la mort de Bell. Les mails ont été interceptés par Gary qui, semble-t-il, a joué un grand rôle dans l’élimination des indépendants. Je fixe l’écran sans bouger, analysant ces informations.
Il y a deux interprétations possibles. La plus probable est apocalyptique : Julian a décidé de se débarrasser de moi et prépare Gary à ma succession. Sauf que Gary ne colle pas dans l’hypothèse. C’est un tâcheron balourd sans aucune aptitude au management, et Julian le sait. Ce qui me mène au deuxième scénario : Julian veut me garder et se sert de Gary comme d’un bouc émissaire tout désigné, qu’on sacrifiera dès qu’il aura perdu son utilité dans le jeu de la restructuration. Évidemment, il pourrait y avoir un troisième scénario dont seul Julian aurait connaissance. Le temps me le fera découvrir. Une chose est certaine : je ne me laisserai pas faire.
Je demande à Claire de convoquer l’ensemble de l’équipe à une réunion d’urgence à 13 h 30. C’est une heure vache, parce qu’elle empiète sur la pause-déjeuner, mais c’est précisément pour ça que je l’ai choisie : pour prouver que ce qui m’occupe passe avant les occupations des autres. Il est temps de rappeler à tout le monde qui est la patronne. Et d’accueillir à bras ouverts la garce qui est en moi.
Quand la réunion commence, je me sens de nouveau au top de ma forme. C’est avec un immense plaisir que je remets Gary à sa place et rétablis la hiérarchie locale. Autant profiter de mon pouvoir tant qu’il m’en reste. Je sais que je ne suis pas une mauvaise chef. J’ai lu quelque part qu’il existait essentiellement trois types de managers : ceux qui ont besoin qu’on les aime plus que de faire avancer le boulot, ceux qui ont besoin de réussir et se moquent de l’avis des autres, et ceux qui courent après le pouvoir. Et ce sont les assoiffés de pouvoir qui sont les plus efficaces, tenant aussi bien leurs objectifs que leurs équipes. J’aimerais penser que je fais partie de cette troisième catégorie de managers, qui renforcent leur pouvoir en influençant leur entourage. À la fin de la réunion, j’espère avoir assez joué de mon influence pour durer encore quelques semaines, sans avoir besoin de recourir à des mesures plus radicales.
Je passe le reste de l’après-midi à rattraper mon retard dans mes mails, prenant bien soin de mettre Julian en copie chaque fois que ça joue en ma faveur. Je m’apprête à remballer pour la journée quand mon portable sonne. C’est un numéro américain, que je ne connais pas. Une femme avec un accent du Midwest demande à parler à Anna, et, l’espace d’un instant, je crois avoir affaire à une collègue du côté américain – et donc plus prestigieux – de notre entreprise.
« C’est Candice, dit-elle avant de marquer une pause, comme pour me laisser le temps de fouiller dans ma mémoire. Michael m’a donné ton numéro.
— Candice, bien sûr, Bell m’a parlé de toi… » Je bute sur mes mots, gênée. « Je suis tellement désolée… »
Nous gardons le silence, ne sachant pas comment poursuivre.
« Bell est… était très importante pour moi, dit finalement Candice, et j’entends à sa voix qu’elle est au bord des larmes.
— Je sais… Tu l’étais pour elle aussi. Elle m’a beaucoup parlé de toi.
— J’aimerais venir lui dire au revoir.
— Bien sûr », dis-je, réfléchissant à toute vitesse. Jones a-t-elle parlé de nous rendre le corps ? Quand aura lieu l’enterrement ? Il faut que je discute avec Michael…
« L’enterrement est prévu vendredi matin, reprend Candice, comme si elle m’avait entendue penser. J’ai réservé un vol pour ce soir, et j’arriverai à Heathrow demain midi. C’est un peu précipité, mais sinon je raterais la cérémonie.
— Je viendrai te chercher, envoie-moi les détails de ton vol par mail, dis-je – une offre motivée par une vague de culpabilité.
— Oh, ce n’est pas la peine, je peux prendre le métro depuis l’aéroport. J’ai trouvé une chambre sur Airbnb, quelque part dans l’est de Londres. Euh… Leyton ? C’est près de là où elle vivait ?
— Bell habitait à Stoke Newington, ce n’est pas vraiment la porte à côté. Ce serait beaucoup plus simple si je t’hébergeais. D’ailleurs, j’insiste : je viendrai te chercher, et il faut que tu restes chez moi.
— Je ne veux pas te déranger.
— Non, il n’y a aucun problème. C’est le moins que je puisse faire pour… » Qu’est-ce que je devrais dire, la copine de Bell ? Sa compagne ? Son amante ?
« C’est très gentil de ta part, merci. Je t’enverrai un mail avec les détails du vol. »
Je lui donne mon adresse, elle vérifie une dernière fois que sa visite ne me dérangera pas, et je lui réaffirme que non. Quand je repose le téléphone, j’ai terriblement honte de moi. Quel genre de meilleure amie est-ce que je fais ? Comment est-il possible que je n’aie pas su quand aurait lieu l’enterrement de Bell ? C’est moi qui devrais être en train de l’organiser, de contacter Candice, d’appeler les amis de Bell. Qu’est-ce qui m’arrive ? Je ne sais même pas comment je vais faire face à Michael, qui s’est visiblement dévoué pour prendre les choses en main. J’ai vraiment des raisons d’avoir honte.
Sur le chemin du retour, je rumine mon égoïsme. J’étais tellement préoccupée par ma propre survie, mon propre chagrin, que j’ai complètement fait l’impasse sur ce que mes amis devaient endurer de leur côté. Ça me rend malade de voir à quel point je me suis refermée sur mon petit monde. C’est impardonnable, et je sais que Bell m’aurait passé un savon bien mérité. Je me fais la promesse d’être moins égocentrique, d’accorder plus de temps et d’attention à mes amis. Je prendrai des nouvelles de Michael, m’occuperai de Candice quand elle sera là, contacterai les connaissances de Bell, discuterai avec Kate, demanderai à Sue si elle a résisté à l’offre alléchante de la Grande Prêtresse. Je devrais sûrement appeler Nicole pour voir comment elle va et lui demander si elle a prévu de revenir à Londres et de recommencer à promener des chiens.
Il y a une place libre juste devant ma maison, preuve que je ne suis pas si horrible que ça, me dis-je. J’ai dû contribuer au bon karma de l’univers, qui a décidé de me le rendre à cet instant précis. Je suis en train de m’insérer en marche arrière dans l’étroit espace quand j’entends un fracas soudain sur le toit de ma voiture. Je freine d’instinct, me demandant ce qui se passe. Est-ce que j’ai heurté quelqu’un ? Je baisse ma vitre pour jeter un œil dehors. J’aperçois une silhouette familière sur le trottoir, une canette de bière à la main, une écharpe rouge vif autour du cou, qui balance un coup de pied au pneu arrière de ma BMW.
« Alden ! Mais qu’est-ce que tu fais ?
— Yo, bitch ! » crie-t-il, en une mauvaise imitation de Jesse dans Breaking Bad.
Je coupe le moteur et descends de la voiture au moment où il se remet à la frapper du pied.
« Alden, arrête ! »
Il se tourne vers moi, et je me rends compte qu’il est complètement ivre.
« Ah ouais ? Et qu’est-ce que tu feras sinon ? T’appelleras l’autre gouine de flic, pour qu’elle m’interroge encore ?
— Tu es soûl, Alden.
— Et j’ai le droit, nom de Dieu ! J’ai passé la journée à “aider à l’enquête”. » De la bière gicle de sa canette quand il mime des guillemets. « Je suis tellement serviable…
— Alden, rentre chez toi.
— T’es qu’une garce. » Il me regarde avec la lucidité soudaine d’un ivrogne. « Je croyais que tu étais sympa, Anna, mais t’es une mauvaise personne, vraiment. Mauvaise jusqu’au trognon. J’en sais long sur toi.
— Tu ne sais rien sur moi, Alden, dis-je d’un ton aussi aimable que possible, mais ferme. On se connaît à peine. Je te propose de rentrer chez toi, de dormir un peu, et on se retrouvera pour un café quand tu auras dessoûlé, d’accord ? » Je lui tapote le bras.
« Ne me touche pas ! crie-t-il en s’écartant. Espèce de garce, salope !
— Je ne suis pas une garce, mais toi, tu es bourré comme un coing », dis-je, passant sur le « salope ».
Alden ne m’entend pas, trop absorbé par son monologue.
« T’es qu’une traînée, une sale petite fourbe ! Il m’avait prévenu… »
La lumière extérieure de mes voisins s’allume, et Patrick, le comptable indiscret, passe la tête par la porte d’entrée.
« Tout va bien ?
— Oui, merci, Patrick, mon ami va partir. »
La porte se referme en claquant. Avec toutes les allées et venues chez moi ces derniers temps, mes voisins doivent me détester.
« Allez, rentre, Alden, dis-je, insufflant un calme maternel dans ma voix. Rentre chez toi, va dormir. Tout te semblera différent demain, tu verras. »
Je le plante là, et gravis les marches du perron. J’entends Wispa aboyer furieusement derrière la porte fermée. Alden s’appuie sur ma voiture comme s’il allait s’effondrer. Tant pis ; je n’ai qu’une envie, m’éloigner de lui et claquer la porte derrière moi. J’ouvre le battant, bloquant le passage pour que Wispa ne file pas dans la rue. Deux secondes plus tard, je suis dans la maison, en train de verrouiller la porte à double tour. Wispa continue à aboyer et à me sauter dessus, me poussant du museau. Je passe dans la cuisine, me verse un double whisky et l’avale en quelques gorgées, sec. Pendant que sa chaleur descend dans ma gorge pour se lover dans mon estomac, je me précipite dans le salon, et jette un œil derrière les stores tirés. J’ai l’impression qu’Alden est parti, mais la vitre côté conducteur de ma voiture est trempée, des traînées de liquide mousseux dégoulinant de la portière jusqu’au trottoir. Il ne me reste plus qu’à espérer que c’est de la bière.
Je laisse retomber le store puis retourne à la cuisine. À l’évidence, la commissaire Jones a pris notre conversation au sérieux et entrepris d’interroger tous les hommes dont je lui ai parlé. La culpabilité m’envahit aussitôt. Soyons honnêtes, ma déposition servait surtout d’écran de fumée pour couvrir mes rencontres avec le mannequin Dior. Je ne pense pas sérieusement qu’un de ces hommes puisse être un violeur et un tueur. Mais qu’est-ce que je sais des violeurs et des tueurs, après tout ? Pourquoi Alden a-t-il réagi si violemment à son interrogatoire ? Et comment a-t-il réussi à faire le lien avec moi ? Jones a-t-elle évoqué mon nom pendant leur conversation ? Ce ne serait pas très professionnel de sa part, me dis-je, m’appuyant une fois de plus sur ce que j’ai retenu des procédures judiciaires après une overdose d’Experts. Mais ce que je me demande surtout, c’est pourquoi Alden m’a traitée de salope. Est-ce lui qui a tagué l’insulte sur ma voiture et lacéré mes pneus ? Et qui l’a « prévenu » à mon sujet ? Tom ? Je suis vraiment tentée d’appeler Jones pour lui signaler le comportement d’Alden et la disparition du trousseau de clés. Ma volonté de garder le secret à propos du mannequin Dior m’empêche pourtant de le faire. J’ouvre la porte du frigo, mais la bouteille de pinot gris de Bell n’y est plus. Je l’ai terminée l’autre soir. Alors, je compose le numéro de Michael.
« Mon chou, comment ça va ? » Il a l’air content de m’entendre.
Je lui parle de ma journée de travail, et de l’appel de Candice.
« Oui, dit-il. Je lui ai donné ton numéro. Je voulais lui proposer le gîte et le couvert chez moi, mais elle m’a dit qu’elle avait trouvé une chambre sur je ne sais plus quel site.
— Oui, et à Leyton, par-dessus le marché. Je l’ai persuadée de venir à la maison. J’irai la chercher à l’aéroport demain midi.
— Ça a vraiment l’air d’être quelqu’un de bien. C’est tellement triste que Bell ne puisse jamais… » Sa voix se brise.
« … être heureuse avec elle », dis-je, sentant mes yeux s’emplir de larmes.
Nous gardons le silence jusqu’à ce que Michael se racle la gorge.
« Je voulais discuter avec toi de l’organisation des obsèques. Bell souhaitait être incinérée, et qu’on disperse ses cendres du haut des falaises de Beachy Head.
— Beachy Head ? » dis-je, étonnée, avant de me souvenir des histoires de Bell. C’est logique, dans le fond. Quand elle habitait à Brighton, pendant ses études, elle allait très souvent dans le parc des South Downs. Elle disait que ç’avait été la période la plus heureuse de sa vie. « Comment sais-tu que c’est ce qu’elle voulait ?
— Je suis son exécuteur testamentaire.
— Bell a laissé un testament ? » La nouvelle me prend de court. Pourquoi ne m’a-t-elle rien dit ?
« On en avait discuté à la mort de Phil, et je lui avais conseillé d’en faire un, parce qu’elle n’avait pas de famille proche et qu’elle était gay. Je lui avais recommandé mon notaire.
— Pourquoi ne m’en a-t-elle pas parlé ?
— Elle ne voulait pas t’inquiéter. Certaines personnes se braquent un peu quand on se met à parler testament et décès.
— Elle avait raison, j’imagine. Toute cette idée de préparer sa propre mort me fait flipper.
— Je ne pense pas qu’on puisse réellement s’y préparer », dit Michael. Après un nouveau raclement de gorge, il poursuit : « Je me disais qu’on pourrait emporter ses cendres tous ensemble aux falaises samedi. Toi, Candice et moi. Candice doit reprendre l’avion dimanche.
— Bien sûr, c’est parfait. Je conduirai.
— Elle voulait aussi qu’Helen soit là.
— Helen la terreur ? Sa foldingue d’ex ? Celle qui l’a cocufiée et qui sortait toujours avec trois filles en même temps ?
— Elle-même.
— Ma foi, c’est son testament… » Bell ne cessera jamais de me surprendre, même après sa mort.
« Je sais que tu n’as jamais été une grande fan d’Helen, alors je l’appellerai.
— Pas une grande fan, c’est l’euphémisme de l’année. Je te rappelle que c’est toujours moi qui me retrouvais à ramasser Bell à la petite cuillère quand ses copines montraient leur vrai visage de psychopathe. Et la Terreur occupe une place à part sur ce plan-là.
— Je sais, mais il faudra que tu la supportes une dernière fois.
— Tu crois qu’on peut lui faire rencontrer Candice sans risque ?
— Il paraît qu’elle s’est beaucoup améliorée.
— Ça sent le désastre à plein nez, si tu veux mon avis. »
Le bruit de la sonnette me fait sursauter. Wispa se rue dans l’entrée en aboyant.
« Il y a quelqu’un à la porte, Michael, il faut que j’y aille.
— Tu veux que je reste au téléphone ?
— Non, mon chou, merci, ça ira. À plus tard. »
Je gagne hâtivement le couloir, puis m’arrête, apercevant une grande silhouette sombre derrière le vitrail.
« Qui est-ce ?
— Anna, c’est l’inspecteur Kapoor. »
Je déverrouille la porte, retenant Wispa par son collier. L’inspecteur Kapoor a une allure très solennelle en uniforme.
« On nous a signalé une altercation à cette adresse… »
Merci Patrick, mon voisin fouineur.
« Je voulais juste vérifier que tout allait bien.
— Ça va, merci. » J’évalue rapidement le risque que je cours à lui parler d’Alden, et décide qu’il est minime. « Mais entrez donc, que je vous explique. »
Kapoor enlève sa casquette avant de passer le seuil de ma maison. Il tapote la tête de Wispa, qui gambade autour de lui, remuant la queue.
« Je nous fais du thé ? dis-je en lui montrant le chemin de la cuisine.
— Ce serait parfait, merci. »
Nous nous asseyons à table, attendant que l’eau finisse par bouillir.
« C’était Alden, un des hommes dont j’ai parlé à la commissaire Jones, dis-je. Je crois que vous l’avez interrogé aujourd’hui. Et pour une raison ou une autre, il m’en veut…
— Il vous a menacée ? » demande Kapoor, qui sort son carnet de notes et un stylo.
« Non. » Je m’affaire avec le thé, lui tournant le dos. « Il m’a traité de salope et de garce, cela dit. »
Je pose une tasse devant Kapoor, et lui indique le lait et le sucre. Quand il lève les yeux de son carnet, je m’aperçois pour la première fois qu’il est plutôt bel homme, surtout avec cette petite barbe de trois jours.
« Vous savez pourquoi ?
— Non. » Je bois une gorgée de thé. « Je pensais que vous pourriez m’expliquer son comportement. »
Kapoor hausse les sourcils, puis hoche lentement la tête. « Il était un peu agité, quand on lui a parlé aujourd’hui.
— Assez agité pour bourrer ma voiture de coups de pied et me traiter de salope ?
— Nous n’avons jamais évoqué votre nom. Vous voulez porter plainte ?
— Non, dis-je avec un haussement d’épaules. J’ai déjà assez d’ennuis comme ça…
— Des ennuis ? Pourquoi dites-vous ça ? »
Kapoor m’observe d’un air inquisiteur, et j’entends l’écho de la commissaire Jones dans sa voix. On croirait un chien devant un os, me dis-je, avant de hausser les épaules une nouvelle fois.
« C’est juste une façon de parler, Navin. Je peux vous appeler Navin ? » Il acquiesce. Je continue : « Je n’ai jamais autant eu affaire à la police de toute ma vie. Et malgré toute mon affection pour vous et mon respect pour votre chef, je n’ai pas spécialement envie que ça devienne une relation à long terme. »
L’inspecteur Kapoor paraît brusquement troublé. Des gouttelettes de sueur apparaissent sur son front. Qu’est-ce que j’ai dit ? Il se lève, remballe son carnet et va déposer sa tasse dans l’évier.
« Merci pour le thé, Anna. Je suis content que vous n’ayez rien. Si vous changez d’avis quant à votre plainte, passez-moi un coup de fil au commissariat. Il faut que j’y aille.
— Pas de problème. »
Je le suis dans le couloir, interloquée par ce revirement soudain. Je le remercie d’être passé avant de refermer la porte. Drôle d’attitude. Je n’aurais peut-être pas dû lui dire que j’avais de l’affection pour lui. Et si je lui plaisais ? Il a été plutôt gentil avec moi, et s’est occupé de ma chienne, ce qui suffit à en faire quelqu’un de bien à mes yeux. Mais quelle que soit la clé de l’énigme, je n’ai ni le temps ni l’énergie d’essayer de l’élucider. Une courte promenade avec Wispa, un bon bain et mon lit, c’est tout ce qu’il me faut.
Wispa, qui a déjà deviné qu’on allait sortir, m’attend en frétillant de la queue dans l’entrée. Je déniche des sacs pour déjections dans le placard sous l’escalier, attrape sa laisse, les clés de la maison, et déverrouille la porte. Au moment où je descends les marches du perron, une voiture de police s’arrête devant chez moi. Quelqu’un ouvre la portière du côté passager, et je m’attends à voir resurgir l’inspecteur Kapoor. Quoi encore ? Mais c’est un policier très différent qui apparaît, grand et blond, vêtu d’une chemise à manches courtes et d’un gilet noir. Son collègue émerge de l’autre côté de la voiture ; c’est un Indien, maigre et sec, mais ce n’est pas Kapoor.
« Mademoiselle Wright ?
— Oui ? »
Je m’arrête, accroche la laisse au cou de Wispa.
Le policier blond se faufile entre les voitures garées pour m’approcher.
« On nous a signalé une altercation chez vous. »
Sa voix me rappelle celle de Gary Sinise, l’accent américain en moins.
« Encore ?
— Pardon ? Vous êtes bien mademoiselle Wright, n’est-ce pas ? »
Je ne sais pas s’il fait exprès d’être aussi coincé, mais je le prends en grippe immédiatement.
« Oui, c’est bien moi, et c’est mon voisin qui vous a appelés », dis-je, bouillant de colère. Patrick me le paiera. « Je me suis disputée avec un ami devant chez moi. Il a dû prendre ça pour une altercation.
— Alors vous n’avez pas besoin d’aide ?
— Non merci, comme vous le voyez, je vais très bien.
— Nous vous serions reconnaissants de dire à votre voisin d’appeler le 101 à l’avenir, pour les affaires non urgentes.
— Vous n’avez qu’à le lui dire vous-mêmes, puisque vous êtes là. »
Je me dirige à grands pas vers la porte des voisins et appuie sur la sonnette.
« Il s’appelle Evans. Patrick Evans. Sur ce, bonsoir. »
Je tire sur la laisse de Wispa avant de m’éloigner, outrée. Pendant que je traverse la rue, j’entends Patrick ouvrir sa porte, et la voix nasillarde du policier blond qui s’enquiert d’un ton monocorde de la raison de son signalement.
Une belle perte de temps pour la police, me dis-je en descendant Swain’s Lane. Deux interventions en une demi-heure alors que personne n’a besoin d’eux. Puis une autre pensée me force à m’arrêter ; Wispa me jette un regard impatient. Pourquoi sont-ils passés deux fois ? La visite du sosie de Gary Sinise et de son acolyte semblait authentique, mais qu’est-ce que l’inspecteur Kapoor est venu faire chez moi ? Non, je deviens trop méfiante, me dis-je en reprenant ma marche. À l’évidence, Kapoor était en train de patrouiller ; il a dû entendre le signalement de Patrick, reconnaître mon adresse, et décider de passer me voir. Sinise et compagnie, eux, ont été envoyés par le centre d’appels. Voilà, mystère résolu. L’air s’est nettement rafraîchi, et l’odeur lourde de la terre mouillée et des feuilles en décomposition annonce le début de l’automne. Je n’ai même pas remarqué à quel moment les couleurs de l’été avaient commencé à perdre leur éclat et les matins à se voiler de brume.
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