À perdre haleine

Aga Lesiewicz · Chapitre 26 sur 51

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À perdre haleine

Quatre jours plus tôt

 

Le jour suivant disparaît dans une valse de mémos et de réunions. Je n’abats pas autant de travail que je l’avais espéré et angoisse à l’idée d’avoir à partir tôt pour déposer ma voiture au garage. Quelle plaie ; comme si je n’avais que ça à faire, me trimbaler jusqu’à un coin paumé de Tottenham. La dernière réunion de la journée s’éternise, et je sais que je ne serai jamais au garage avant dix-huit heures. Aussitôt sortie de cette réunion, je préviens Ray de mon retard par texto ; aucun problème, me répond-il, ils m’attendront. Il n’y a pas trop de circulation, heureusement, et, avec l’aide de mon GPS, j’arrive au garage dix minutes seulement après la fermeture. La première chose que j’aperçois dans la cour est ma voiture, ou plutôt la voiture de Ray, copie conforme de la mienne à l’exception de son pare-chocs avant enfoncé. Pendant que je me gare, Ray sort du bureau, et je suis frappée par sa beauté. Un autre homme le suit, tout aussi séduisant, avec de longues jambes, de larges épaules et le même sourire charmeur. En leur serrant la main, je commence à me dire qu’ils doivent être frères. Nous examinons les dégâts, puis Daniel, le sosie de Ray, m’annonce que ma voiture sera prête jeudi soir. Je lui laisse mes clés en priant pour que tout ça ne soit pas une arnaque alambiquée pour me piquer ma voiture, puis lui demande le numéro d’une société de taxis locale. Ray ne veut rien entendre ; il tient absolument à me raccompagner.

« C’est la moindre des choses. En fait, dit-il après un silence, comme s’il venait d’avoir une idée lumineuse, laissez-moi vous offrir un verre pour m’excuser. Je sais que ça vous a causé pas mal d’ennuis. »

Son sourire est irrésistible, il faut le dire. La journée a été dure, j’ai besoin de m’amuser ; alors j’accepte. J’ai comme l’impression qu’une soirée avec Ray ne peut qu’être amusante. Nous nous mettons bientôt en route pour le secret le mieux gardé de Hackney, le Nightjar.

« En fait, ce n’est plus un secret du tout, me confie Ray. C’est officiellement le troisième meilleur bar du monde, d’après le classement annuel de Drinks International. Les gens s’y précipitent depuis les quatre coins de la planète.

— Et le gérant est un bon ami à vous, dis-je.

— Comment avez-vous deviné ? » répond-il en éclatant de rire, un rire sonore de bon vivant. C’est contagieux, et je me mets à pouffer aussi.

Effectivement, le Nightjar tient ses promesses. Et comme compagnon, Ray offre un mélange délicieux d’esprit, de charme et de séduction subtile. Après un Shrubbler, un Jungle Bird et un London Mule accompagnés d’excellentes tapas, la conversation coule avec une fluidité merveilleuse.

« Alors, Ray, dis-moi, qu’est-ce que tu fais dans la vie ?

— Si je te le disais, tu ne me croirais pas.

— Tu vends de la drogue. » La phrase m’échappe sans que j’aie eu le temps d’y penser.

Il éclate de rire, absolument pas vexé par ma mauvaise blague. « Et j’ai la voiture qui va avec. Comme toi, d’ailleurs. Tu deales aussi ? »

Je m’excuse de ma remarque stupide.

« D’accord, j’arrête les devinettes… » Il marque une pause pour ménager son effet : « Je suis coiffeur.

— Waouh », dis-je platement, essayant de dissimuler ma surprise. Ce n’est pas du tout ce à quoi je m’attendais.

Ma réaction le fait rire. « J’ai mon propre salon. »

Il me raconte comment il a commencé en bas de l’échelle il y a vingt ans en reprenant le local d’un marchand de journaux dans le quartier alors délabré d’Islington, puis développé peu à peu son affaire jusqu’à finir par racheter la boutique voisine pour agrandir la sienne. Aujourd’hui, le salon tourne à plein régime, et Ray a lancé sa gamme exclusive de soins pour les cheveux l’année passée. En l’écoutant, je ressens toute la fierté et la passion qu’il met dans son travail, et ça m’impressionne. Il s’avère qu’il parle couramment français, ayant appris la langue sur le tas à Paris quand il était adolescent. C’est là qu’il a fait ses premières armes, ou ses premières paires de ciseaux, si vous voulez, en travaillant comme apprenti dans les meilleurs salons parisiens.

« Mais je ne suis pas tout à fait Raymond Bessone », dit-il avec un accent français à couper au couteau. Voyant que je ne comprends pas la référence, il m’explique : « Bessone était une vraie célébrité dans les années soixante, il avait un salon complètement délirant à Londres, avec fontaines de champagne, coupes bouffantes à la Diana Dors et faux accent français absolument atroce. »

Si on oublie le sieur Bessone, sa véritable source d’inspiration est Oribe, encore un nom dont je n’ai jamais entendu parler.

« On en discutera une autre fois, dit Ray, parce que maintenant, je veux tout savoir de toi. »

Avec réticence, d’abord, je lui décris ma carrière dans le milieu de la télé en commençant par mes débuts comme productrice junior pour une chaîne locale. Mais Ray m’écoute avec un intérêt tellement sincère que je me laisse prendre au jeu, saupoudrant mon récit d’anecdotes croustillantes du passé. Quand je regarde ma montre, il est quasiment vingt-trois heures, et je me lève d’un bond, pensant à Wispa.

« Je suis vraiment désolée, Ray, il faut que je rentre promener ma chienne, ou elle réduira toute la maison en charpie. »

Wispa ne réduirait jamais rien en charpie, mais j’exagère pour ne pas avoir l’air trop gaga de mon chien. Ray comprend, bien sûr ; il a lui-même un schnauzer nain appelé Roller.

Après avoir garé sa voiture devant chez moi, il descend et me raccompagne jusqu’à ma porte.

« Merci, dis-je, j’ai passé une très bonne soirée.

— C’est moi qui te remercie. C’était vraiment sympa. On pourrait peut-être remettre ça une autre fois ? »

Il se penche vers moi pour m’embrasser doucement sur la joue. Un vrai gentleman. Le charme est rompu lorsque Wispa se met à aboyer et à gratter la porte de l’intérieur, m’obligeant à lui ouvrir. Alors que ma chienne surexcitée nous accueille avec son os en plastique dans la gueule, je regarde Ray faire semblant de vouloir le lui enlever. S’il est aussi adorable avec Wispa, c’est forcément quelqu’un de bien, me dis-je. Le chemin du cœur d’une femme passe par son labrador chocolat, à l’évidence. Ray finit par repartir dans sa BMW noire, et je me rends compte que je n’ai pas pensé une seule fois au mannequin Dior ce soir. Merci, Ray.

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