À perdre haleine
Treize jours plus tard
Nous nous retrouvons à l’entrée principale du cimetière de New Southgate. Le soleil tape déjà fort ce matin, alors je renonce à l’idée de laisser Wispa dans la voiture. Je suis sûre que l’emmener ne posera aucun problème tant qu’elle reste à l’extérieur de la chapelle. Il n’y a qu’une poignée de personnes, pas plus de vingt, que je connais pour la plupart : Marianne, la vieille copine de fac de Bell, un petit nombre d’amis de l’époque où elle était prof, quelques acolytes de Stokey et deux ou trois ex, dont Helen, qui rôde à la périphérie du groupe en marmonnant dans sa barbe. Ça n’augure rien de bon pour sa confrontation avec Candice. Mon portable se met à sonner, et je farfouille dans mon sac à sa recherche. Reconnaissant le numéro d’accueil du bureau, qui s’affiche toujours à la place de celui des différents postes, je l’éteins. Michael, qui a endossé le rôle de maître de cérémonie, invite l’assistance à passer dans la chapelle où se situe le crématorium. À mon soulagement, je m’aperçois qu’Helen ne parlait pas toute seule : elle ôte un écouteur de son oreille pour le ranger dans sa poche. Tandis que nous remontons l’allée centrale, je suis subjuguée par la beauté dépouillée des pierres tombales victoriennes, le caractère paisible de l’endroit. Il porte en lui la sagesse de l’inéluctable, nous forçant à reconnaître que tous nos efforts pour lutter contre la mort ne l’empêcheront jamais de nous vaincre à la fin. Nous avançons lentement, une bande hétéroclite de personnes endeuillées, unies par le chagrin. Les vieux chênes et châtaigniers éparpillés le long de l’allée ont commencé à perdre leurs feuilles, qui bruissent sous nos pieds. J’attache Wispa à un banc en pierre au-dehors, et nous franchissons les lourdes portes en bois de la chapelle. L’extérieur gothique du bâtiment contraste avec les lignes droites et nues de l’intérieur apaisant.
Alors que nous prenons place sur les bancs, il devient évident que Michael va continuer à jouer les maîtres de cérémonie, et faire un discours. J’éprouve un pincement de remords. Encore une chose que je n’ai pas pensé à préparer, étant bien trop repliée sur moi-même ces derniers temps. Une fois de plus, j’ai le sentiment d’avoir laissé tomber Bell. L’éloge funèbre de Michael est simple, chaleureux, et beau. Il présente Bell comme une excellente amie, une personne pleine de bonté et de générosité. Tout ça est vrai, me dis-je, émue aux larmes par sa voix douce.
« Comme certains d’entre vous le savent, poursuit-il, un événement merveilleux s’était produit dans la vie de Bell il y a peu. Après des années de recherches et de déceptions amoureuses, elle avait rencontré quelqu’un qui allait transformer sa vie. Candice. »
Michael marque une pause pour adresser un sourire chaleureux à Candice, qui le lui rend à travers ses larmes. Du coin de l’œil, je vois Helen s’agiter sur son siège.
« Candice lui avait apporté l’amour et l’espoir. Un espoir placé en l’avenir, en une nouvelle vie dans un nouveau lieu. Je sais que cette nouvelle surprendra la plupart d’entre vous, même ses amis les plus proches, mais Bell avait projeté de s’installer avec Candice aux États-Unis. »
Un murmure d’étonnement parcourt l’assistance. Je suis stupéfaite, et déconcertée. Pourquoi ne m’avait-elle rien dit ?
« Vieux rabat-joie prudent que je suis, j’avais critiqué le côté précipité de sa décision ; mais elle s’était contentée de me répondre qu’elle n’avait plus de temps à perdre. Elle voulait saisir le bonheur tant qu’elle l’avait à portée de main. Je dois dire que ça m’avait rendu envieux, de la voir aussi certaine de ses sentiments. Elle m’avait parlé d’organiser une grande fête pour tous ses amis d’ici, non pas pour se dire adieu, mais pour célébrer le passé, le présent et l’avenir. En triant ses papiers, une triste obligation qui me revient de par son testament, j’ai retrouvé un carnet. Et j’ai découvert que Bell, qui préférait l’encre et le papier au caractère effaçable de l’informatique, avait commencé à noter de brefs messages pour ses amis, dans l’idée évidente de les lire à la fête. Ce sont des fragments de poèmes, des bribes de dialogues ou de paroles de chansons, dédiés à chaque personne qui lui était chère. Je suis sûr que Bell penserait comme moi que le moment est on ne peut mieux choisi pour les lire. »
Michael s’interrompt pour sortir ses lunettes de lecture de la poche de sa veste, puis ouvre un petit carnet Moleskine bleu.
« À Anna, ma meilleure amie. » Il me regarde par-dessus ses lunettes. « Tu te souviens de cette chanson de Madonna, celle qu’on a pratiquement écoutée en boucle sur l’autoradio de ton vieux tacot pendant notre virée dans le Lake District, un été pluvieux ? Celle qui parle de pousser l’autre à adopter un point de vue différent, de le pousser à se remettre sans cesse en question, de le forcer à se relever et continuer à avancer même quand il n’en peut plus ? Merci de m’avoir poussée, Anna, quand j’étais prête à baisser les bras. Cette chanson me fera toujours penser à toi. »
Soudain, les larmes m’aveuglent, ma poitrine se serre sous le coup d’une violente douleur, je ne respire plus. Je me lève d’un bond et me rue vers la sortie, ne voyant quasiment pas où je vais. Lorsque je pousse les lourdes portes, je n’arrive plus à réprimer mes sanglots. Éblouie par la lumière du jour, j’aperçois un homme vêtu d’un sweat à capuche sombre accroupi à côté de Wispa. Il se relève brusquement en m’apercevant et s’éloigne. Je titube à l’aveugle vers le banc pour me jeter au cou de Wispa. Les souvenirs de mes vacances au Lake District avec Bell me reviennent à flots, le chagrin me dévore. Bell n’avait pas arrêté de se moquer de ma passion pour cette chanson, jusqu’à ce qu’elle finisse par devenir le leitmotiv de notre voyage. Mais le fait d’entendre ces paroles lues à haute voix dans la chapelle m’a fait comprendre la véritable nature de notre amitié, un lien unique que je ne pourrai jamais renouer avec personne. Encore plus vivement qu’auparavant, j’ai le sentiment d’avoir laissé tomber Bell, laissé notre amitié me filer entre les doigts parce que je pensais qu’elle allait de soi. Bell est morte en promenant mon chien, vêtue de mon manteau, occupée à me rendre service, comme toujours, alors que j’étais absente et que je ne pensais qu’à moi-même. Je ne me pardonnerai jamais l’égoïsme dont j’ai fait preuve. Est-ce que tenter de me racheter changerait quelque chose ? Ça ne me ramènera pas Bell, et je n’obtiendrai jamais son pardon. Mais est-ce qu’essayer de devenir une meilleure personne m’apporterait la moindre consolation ? Je devrais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour aider la police à retrouver son assassin. Il faut que je parle du mannequin Dior à la commissaire Jones, me dis-je, accablée de remords. De la musique émane de la chapelle à présent, et je me force à quitter le banc pour retourner à l’intérieur, essuyant mes larmes. La voix de velours d’Annie Lennox s’échappe des discrètes enceintes du lieu. Je reconnais le morceau immédiatement : « Lifted », d’Eurythmics, la chanson préférée de Bell. J’ai l’impression que c’est un message qu’elle nous envoie, et quand je regarde les visages de ses amis réunis dans la chapelle, je sais que tout le monde partage mon émotion. Lorsque la musique s’estompe, nous nous levons tous, nous étreignons les uns les autres puis quittons la chapelle à contrecœur, abandonnant notre amie.
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