À perdre haleine
Douze jours plus tôt
On est lundi matin, et je crois que je suis prête à retourner dans le parc. Wispa m’observe d’un œil incrédule pendant que j’enfile mon jogging. Enfin, elle sort de son panier, s’étire et va m’attendre à côté de la porte d’entrée. Quand j’ouvre la porte, je reste bouche bée. Un bouquet de roses rouges est posé sur le seuil. Pas de papier autour, pas de carte, rien que des fleurs magnifiques, épanouies, avec de longues tiges. Il y en a quinze sur le même modèle. Je retourne dans la maison et choisis le vase en cristal adéquat pour mettre les fleurs dans l’eau. Je le laisse sur la table de la cuisine, en me disant que je lui trouverai un meilleur emplacement ce soir.
Wispa et moi sommes toutes les deux un peu rouillées, et il nous faut un moment pour prendre notre rythme. Nous tournons dans Fitzroy Park quand un autre joggeur me dépasse, puis ralentit et se retourne vers moi. C’est Tom. Wispa le fête comme un ami perdu de vue. Quelle coïncidence…
« Ça vous dérange si je cours avec vous ?
— Pas du tout. On risque d’être un peu lentes, par contre. Ça fait un bout de temps que je n’ai pas couru, et je le sens bien. On le sent toutes les deux », dis-je en regardant Wispa, qui halète joyeusement.
Tom se met à rire, et je remarque qu’il a des dents incroyablement blanches et droites. Et puis je me rappelle qu’il est dentiste.
« C’était vraiment chouette, cette petite soirée. Merci de m’avoir invitée.
— Tout le plaisir était pour nous. On est ravis d’avoir une nouvelle amie dans le quartier, Sam et moi. »
Quelque part, j’ai du mal à croire que Samantha soit ravie de me savoir proche de chez elle et de son mari ; mais je ne relève pas.
Nous pénétrons dans le parc, où il devient clair que Tom a l’intention de me suivre tout le long du parcours. Et je me rends compte que ça m’agace. Il a beau être sympa, sa compagnie me plaît moins que mon circuit. Je n’ai pas envie de le partager avec lui, comme si Tom empiétait sur mon territoire personnel. En arrivant au sommet de la colline, je tourne à gauche au lieu de prendre à droite comme d’habitude, avançant à petites foulées vers Parliament Hill au lieu de Kenwood. J’ai l’impression que la présence de Tom gâcherait le caractère intime de mon trajet habituel. Je veux le garder pour moi toute seule, je ne veux pas de Tom à mes côtés. Au cas où je croiserais le mannequin Dior ? J’ai quelques doutes sur mes motivations, mais, en tout cas, Tom m’énerve. Il me suit obstinément, apparemment insensible à mon changement d’humeur. Pire, il me rattrape pour discuter.
« Tu as entendu parler de cette pauvre femme qui s’est fait agresser ? Ça devait être quelque part dans le coin, dit-il avec un geste en direction de Parliament Hill.
— Oui, j’ai entendu ça, c’est horrible. »
Je fais semblant d’être à bout de souffle pour couper court à la conversation. Mais il insiste :
« Et ça s’est passé dans la matinée, alors qu’il y avait du monde partout, des joggeurs comme toi et moi… »
Il ne m’arrachera pas un mot de plus. Il attend ma réaction, puis finit par ajouter :
« C’est terrible. Ils devraient augmenter le nombre de gardiens dans le parc. »
J’acquiesce, ahanant de manière théâtrale pour qu’il la boucle. Raté.
« Si jamais tu as besoin de quelqu’un avec qui courir, histoire de te sentir un peu plus en sécurité, n’hésite pas à m’appeler. Sam ne court pas trop, elle préfère aller à la gym. Je serais ravi de te servir d’escorte pour un footing », dit-il avec un rire, en réponse de quoi j’émets un vague grognement.
Il saisit enfin le message, et nous terminons notre course en silence. Quand nous nous séparons en haut de Fitzroy Park, une idée me vient : et si c’était lui qui m’avait envoyé ces mystérieuses roses ? Non, me dis-je : il aurait déjà vendu la mèche. C’est une pipelette, il serait incapable de rester bouche cousue aussi longtemps.
Je m’aperçois que je suis vraiment furax contre lui. J’ai l’impression qu’il a envahi mon sanctuaire. En même temps, je sais que ce sentiment n’a aucun fondement ; il a juste agi de manière naturelle, en bon voisin. C’est un type bien, me dis-je : arrête de te comporter comme s’il t’avait piqué ton jouet préféré. Mais j’ai beau essayer de me raisonner, je sens que ma mauvaise humeur ne me quittera pas de la journée. Même le spectacle des fleurs splendides sur la table de la cuisine ne parvient pas à me dérider.
Mais sur le trajet du bureau, mes pensées reviennent à ce cadeau anonyme. M’était-il bien destiné ? Sûrement, puisque je l’ai trouvé sur le pas de ma porte. Ça ne peut pas être la bourde d’un livreur d’Interflora, quelqu’un s’est clairement chargé de les déposer en personne. Reste donc deux questions : à qui dois-je ces fleurs et que signifient-elles ? Une recherche rapide sur mon iPad pendant que je poireaute dans les bouchons : quinze roses veulent apparemment dire « pardon ». Qui me demande pardon et pourquoi ?
Les roses tombent aux oubliettes dès que j’arrive au travail. Un abruti a garé son vieux tacot sur ma place de parking, et les agents de sécurité mettent une éternité à m’en trouver une autre. Je suis à peine installée à mon bureau que Karen passe la tête par la porte.
« Je peux te parler deux minutes ?
— Pas de problème. » Ça m’arrange autant qu’un talon cassé sur un escarpin. « Entre. »
Elle referme soigneusement la porte et s’assoit dans un fauteuil en face de moi.
« Qu’est-ce que je peux faire pour toi, Karen ?
— C’est à propos de JJ. » Elle est au bord des larmes. « Il me harcèle. »
Je la regarde, médusée. JJ ? Le type qui passe la plupart de son temps à planer tellement haut qu’il ne reconnaîtrait pas sa propre mère ?
« Il te harcèle ? Comment ça ?
— Il n’arrête pas de m’appeler sur mon portable.
— Qu’est-ce qu’il te dit ?
— Rien. C’est juste des appels silencieux terrifiants depuis un numéro masqué.
— Comment sais-tu que c’est lui, alors ?
— Oh, j’en suis sûre… » Elle essuie une larme. « C’est cette façon qu’il a de me regarder tout le temps au bureau… »
Aux dernières nouvelles, JJ regardait surtout dans le vide. Peut-être que Karen s’est accidentellement retrouvée dans son champ de vision.
« Tu es sûre ?
— Certaine. »
Un sanglot lui échappe. Allons bon.
« Qu’est-ce que tu voudrais que je fasse ?
— J’en sais rien ! gémit-elle.
— Bon, Karen, voilà ce que je te propose, dis-je d’une voix douce, comme si je m’adressais à un jeune enfant. D’abord, tu vas bloquer tous les appels masqués sur ton portable. Je suis sûre que ton opérateur propose ce service, c’est instantané et ça ne coûte pas grand-chose. Si ça ne change rien, je demanderai aux RH de te recevoir pour te donner quelques conseils. Ça te va ?
— Oui, dit-elle en se tamponnant les yeux avec un mouchoir roulé en boule. Merci.
— De rien. »
Je lui adresse un sourire amical, puis regarde l’heure sur mon portable. Comprenant l’allusion, Karen extrait sa large masse du fauteuil et regagne la porte. Après son départ, je lâche un soupir exaspéré. Comme si tout ce bazar ne suffisait pas, il faut que je me coltine ces chamailleries de gamins.
Je rentre tard chez moi, ouvre une bouteille de malbec argentin et réchauffe un plat préparé de chez Marks & Spencer. En attendant que le micro-ondes finisse de tourner, je contemple les roses qui trônent dans leur vase sur la table de la cuisine. J’adorerais savoir qui les a envoyées, mais j’ai d’autres soucis en tête pour le moment. Entre les réunions et les mails du jour au boulot, je me suis rendu compte que j’étais devenue accro à mes aventures dans le parc. Ma réaction à l’intrusion sympathique de Tom ce matin m’a convaincue que j’avais un problème à régler. La vérité, c’est que je n’arrête pas de penser au mannequin Dior. Je suis quasiment certaine qu’il n’a rien à voir avec le viol de Hampstead Heath. Je refuse d’inclure cette agression dans l’équation, qui comporte déjà bien trop d’éléments conflictuels pour que je la complique davantage. Les faits, selon moi, sont les suivants : 1) J’adore courir à Hampstead Heath, c’est un endroit qui me restaure l’âme et l’esprit, et je refuse d’y renoncer. 2) Je suis accro au mannequin Dior, qui a un lien avec le parc. 3) Le scénario que j’ai créé moi-même ne peut pas se poursuivre dans sa forme actuelle.
À la moitié de la bouteille de malbec, je tiens une solution. Il faut que je démasque le mannequin Dior, que je démystifie la situation, que je rompe l’obsession née du fait que j’ignore son identité. Il faut que je lui parle, que j’en apprenne plus à son sujet. Une fois qu’il aura cessé d’être un inconnu, le frisson sexuel se dissipera et toute l’affaire se tassera d’elle-même, sombrant dans l’oubli. Quand je vais me coucher, mon plan est clair.
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