À perdre haleine

Aga Lesiewicz · Chapitre 3 sur 51

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À perdre haleine

Trente-quatre jours plus tôt

 

 

Le lendemain matin, c’est une gueule de bois carabinée qui m’accueille dans la chambre d’amis de Bell. Wispa me traîne dehors pour une brève et laborieuse promenade autour de Clissold Park. J’achète des croissants chauds sur Church Street, et lorsque je retourne chez Bell, je la trouve debout dans la cuisine à côté de sa machine à café. Sa mine défaite reflète bien mon sentiment. On ne parle pas beaucoup, ce qui me convient. C’est bon d’avoir une amie avec qui on peut rire, mais aussi garder le silence quand on en a envie.

Je reprends la route aux alentours de midi, sachant déjà que ça ne va pas être un de ces dimanches productifs et revigorants dont on ressort tout content de soi et persuadé d’être au sommet de sa forme. Ça va plutôt être une journée gâchée du style « bof, trop la flemme ». Pas grave, tout le monde en a besoin de temps en temps. C’est ce que j’appelle mes dimanches Wispa. Elle adore, parce qu’elle peut m’avoir pour elle toute seule pendant que je traînasse chez moi en vieux jogging.

La maison sent le renfermé. J’ouvre les fenêtres pour aérer, mais, avec le vent et la pluie, l’humidité me glace aussitôt jusqu’aux os. Je suis tentée d’allumer le chauffage, même si le calendrier me le déconseille. Aucune personne saine d’esprit n’allume le chauffage à cette époque de l’année dans ce pays. C’est censé être l’été, bon sang ; sauf que non. Et, comme on nous l’annonce joyeusement à la météo, ça va continuer comme ça pendant dix ans, si on a de la chance. Sinon, ça pourrait être vingt. Je décide de faire abstraction du temps pour me réchauffer d’une autre manière. Je m’emmitoufle dans un ciré vert déniché dans le magasin nautique d’un petit village côtier à l’occasion d’un week-end dans le Norfolk avec James, et sors sous la pluie. Il fait vraiment un temps de cochon, mais je pousse jusqu’à Hampstead Heath, avec Wispa qui se dandine derrière moi comme un phoque guilleret.

Je m’attendais à trouver le parc désert, mais j’y retrouve un petit nombre de promeneurs endurcis qui ont bravé les éléments. J’opte pour notre circuit habituel, et Wispa et moi prenons une allure tranquillement rythmée. En arrivant dans les bois, je me souviens des deux hommes que j’ai vus hier. Aucune chance de tomber sur eux par ce temps. Pourtant, quelqu’un arrive en face de moi, descendant le sentier qui mène à Kenwood. C’est un homme de haute taille vêtu d’un ciré gris Barbour, et, à son approche, je m’aperçois qu’il est extrêmement beau. Nous échangeons un bref regard au passage, et il me rappelle ces mannequins ténébreux des pubs pour Dior. Sûrement gay, me dis-je. Je suis distraite par Wispa qui trottine vers moi en remorquant une branche couverte de mousse humide. Je réussis à la lui extirper de la gueule et la jette loin dans les buissons, pour qu’elle ne puisse pas l’atteindre. Quand je me retourne, l’homme a disparu.

Nous remontons la colline jusqu’à Fitzroy Park avant d’arriver au Village, trempées comme des soupes. Alors que nous passons devant le magasin caritatif, un objet attire mon regard. Je pile net, étranglant provisoirement Wispa avec sa laisse. Au milieu de la vitrine, parmi les verres en cristal poussiéreux et la vaisselle jaunie par le temps, au pied d’un mannequin sans tête vêtu d’une robe à fleurs, trône mon ours en peluche ! Je me rapproche pour l’observer. On dirait bien l’ours de James ; pas le genre de vieux jouet avec une patte tordue et de la fourrure emmêlée qu’on s’attendrait à trouver dans une boutique d’occasion : un ours en peluche flambant neuf, propre et impeccable. Mais ce n’est pas possible, on a volé le mien dans ma voiture, me dis-je, essayant de rester logique. Et si… Non, non, non, c’est absurde. Pourquoi quelqu’un fracasserait-il la vitre d’une voiture pour voler un jouet et en faire don sur-le-champ à un magasin caritatif ? Je m’éloigne de la vitrine, certaine qu’il ne s’agissait que d’une coïncidence, résultat d’un surplus inexpliqué d’ours en peluche dans le nord de Londres. Mais une pensée insistante me tourne dans la tête. Et si c’était James, après tout ? Non, impossible. Ça ne lui ressemblerait vraiment pas. Je n’en dirais pas autant d’Andrew, mais il est sorti de ma vie depuis des années, Dieu merci. James ne ferait jamais un truc aussi flippant. Pendant que nous redescendons la rue, Wispa tire sur sa laisse comme une forcenée. Il y en a au moins une qui est prête pour le dîner.

En ouvrant la porte d’entrée, je me rappelle qu’il faudrait que je récupère le double de mes clés chez James. Je décroche mon téléphone et compose son numéro. Il répond presque aussitôt.

« Anna ? Quelle charmante surprise.

— Comment ça va ? »

Il m’affirme qu’il se porte comme un charme, qu’il a pris de nouvelles résolutions, commencé un nouveau programme sportif.

« Tu sais, histoire de brûler toute cette graisse, prendre un peu de muscle, remodeler mon corps…

— Mais ton corps est très bien !

— Bah, on peut toujours faire des progrès. »

Il le dit d’une façon comique, qui nous fait rire tous les deux. J’aime son rire.

Nous continuons à discuter, et je me sens de plus en plus mal à l’aise en pensant à la véritable raison de mon appel. Quand la conversation finit par se tarir, je suis obligée de me jeter à l’eau.

« James… Je sais que ça a l’air mesquin dit comme ça, mais c’est vraiment pas ça, c’est juste que… tu crois que tu pourrais me rendre mes clés ? »

J’enchaîne sur des explications vaseuses à propos de mon homme à tout faire qui en aurait besoin pour quelques réparations dans la maison. Je sais que j’ai l’air d’une imbécile, et désagréable, en plus. Mais sa réaction arrange tout. Bien sûr, dit-il, comme s’il s’en voulait de ne pas y avoir pensé, il passera les déposer dans ma boîte aux lettres. Ça ne le dérange pas du tout, m’assure-t-il. Je me confonds en remerciements, beaucoup trop longtemps, puis nous raccrochons en nous souhaitant bonne continuation.

Une vengeance ? Qu’est-ce que j’allais chercher ? C’est quelqu’un de bien. Non, me dis-je sévèrement : ne pense pas une seconde à te remettre avec lui. C’était sympa tant que ça a duré, mais tu as besoin de te recentrer un peu sur toi-même, de rester célibataire un moment, ordonne la voix de Bell dans ma tête.

« D’accord, ma cocotte », dis-je, moitié pour moi-même, moitié à Wispa, avant d’entrer dans la cuisine pour remplir sa gamelle.

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