À perdre haleine
Quatre jours plus tard
Comme je le pensais, le train du matin à destination de Londres est peuplé d’hommes d’affaires français en partance pour une journée de travail de l’autre côté de la Manche. Je grignote mon petit-déjeuner tout en rédigeant un compte rendu de la réunion pour Julian. Je suis censée le voir à onze heures, ce qui signifie que tout doit être prêt avant ma descente du train. Le retour semble plus rapide que l’aller, et sans que j’aie le temps de dire ouf, nous voilà à St Pancras. Je laisse les hommes d’affaires se précipiter vers la sortie puis récupère mes affaires et quitte le train. Je me joins au flot de passagers qui descendent dans la gare par un escalator avant de suivre le troupeau dans la queue de la douane et du contrôle des passeports. Personne ne se fait arrêter, mais je remarque un duo de types en civil à l’air officiel qui scrutent la foule. Je suis sur le point de les dépasser quand j’entends mon nom.
« Mademoiselle Wright ? »
Je me retourne et les regarde.
« Oui ? »
Le plus grand des deux hommes, cheveux châtain clair et regard fatigué, me présente son badge.
« Je suis l’inspecteur-chef Brown, et voici l’inspecteur Kapoor. Je me demandais si vous pouviez nous accompagner au poste de police de la gare.
— C’est à propos du vol de mon téléphone ? » Je jette un œil à ma montre, en me demandant comment ils l’ont appris si vite. « Il faut que je sois au bureau à onze heures.
— Je regrette, mais c’est assez urgent », répond Brown.
Les deux hommes gardent le silence pendant que je les suis dans la gare jusqu’au local de la police des transports britannique. Nous pénétrons dans une petite pièce meublée d’une table et de quatre chaises. L’inspecteur-chef Brown m’en avance une, et nous nous asseyons les uns en face des autres.
« Je suis désolé de vous avoir interpellée comme ça, mais ayant appris qu’on vous avait volé votre téléphone à Paris, nous n’avions pas d’autre moyen de vous contacter. »
Ah, ils sont donc bien là pour mon portable, me dis-je avec soulagement. Brown se racle la gorge, puis continue.
« Il s’agit d’un meurtre, malheureusement. »
Il marque une pause, comme pour me laisser le temps d’encaisser la nouvelle. Mais je ne vois toujours pas ce que je viens faire là-dedans.
« Nous avons cru comprendre que vous étiez une amie de Mlle Belinda Young.
— Bell ? Il est arrivé quelque chose à Bell ?
— Son cadavre a été retrouvé à Hampstead Heath hier matin. »
Je ne saisis pas tout de suite ce qu’il vient de dire. Je le regarde, m’attendant à moitié à ce qu’il sourie, s’excuse de cette très mauvaise blague et m’assure que Bell n’a rien. Mais ses yeux fatigués sont graves, son expression lugubre.
« Nous aimerions que vous nous accompagniez au commissariat.
— Je suis en état d’arrestation ? dis-je bêtement.
— Non, bien sûr que non. » Un sentiment transparaît à présent dans son regard, de la compassion, peut-être. « Mais votre aide serait inestimable pour notre enquête. »
Une vague de faiblesse me submerge tout à coup, et l’espace d’un instant, je crains de m’évanouir. L’inspecteur Kapoor, un homme mince à la peau sombre et aux grands yeux tristes, me tend un gobelet d’eau. J’en prends une gorgée. L’eau est tiédasse et sent la poussière, mais elle m’aide à reprendre contenance.
« Et mon travail ? dis-je, trop ébranlée pour m’apercevoir de l’absurdité de ma question.
— Nous les avons informés de la situation. »
J’acquiesce, même si je ne suis toujours pas capable d’assimiler pleinement quelle est la « situation ». L’inspecteur Kapoor prend ma valise, et les deux policiers me font traverser la gare jusqu’à une voiture banalisée avec chauffeur postée juste à côté de la sortie, sur la double ligne jaune.
Personne ne dit rien pendant que nous traversons Londres. Je regarde par la fenêtre, sans voir où nous allons, ressassant les quelques informations atroces qu’on vient de me donner, tentant en vain d’y trouver un sens. Nous arrivons devant un vilain bâtiment en verre et en béton, qui se révèle être le commissariat de Kentish Town.
On m’emmène dans une pièce assez semblable à celle de St Pancras avant de me proposer un thé ou un café. Je demande du thé, que l’inspecteur Kapoor m’apporte dans un gobelet en carton. Le thé a un fort goût de lait et de sucre. J’en prends une première gorgée, puis la porte s’ouvre, et une grande femme aux cheveux bouclés coupés court entre dans la pièce. Elle est vêtue de manière stricte, avec un pantalon noir et une chemise blanche, mais ne porte pas d’uniforme. C’est la femme de la vidéo sur le viol de Hampstead Heath.
« Commissaire Vic Jones, se présente-t-elle, avec une poignée de main sèche et forte. Je vous remercie d’avoir accepté de venir.
— Je n’avais pas tellement le choix. » C’est une affirmation, pas un reproche de ma part. « Mais je crois que tout ça est un affreux malentendu. »
Jones secoue tristement la tête. « J’ai bien peur que non.
— Mais ce n’est pas possible. » Je veux qu’elle dise quelque chose, qu’elle mette fin à ce petit jeu affreux auquel ils jouent ; mais elle ne répond pas. « Comment… Comment m’avez-vous trouvée ?
— Il y avait un portable dans la poche de l’imperméable de Mlle Young, et en examinant la liste des contacts et les numéros les plus fréquemment appelés, nous sommes tombés sur vous. Nous avons aussi récupéré le message vocal que vous lui avez laissé lundi matin. »
Oh, mon Dieu, mon message.
« Est-ce qu’elle était… ? Est-ce qu’elle était déjà… ? » Je n’arrive pas à terminer ma phrase.
Jones hoche la tête. « Elle était déjà morte quand vous l’avez appelée », dit-elle doucement.
Un sanglot incontrôlable me secoue. Jones attend que je me reprenne.
« Je suis vraiment désolée », dit-elle d’une voix calme.
Je finis par avaler une gorgée de thé sucré et me tourne vers elle.
« Vous pouvez m’expliquer ce qui s’est passé ? »
Elle hoche la tête, puis garde le silence un instant, comme pour choisir ses paroles.
« Le cadavre de Mlle Young a été retrouvé hier matin, aux environs de sept heures, par un promeneur de chiens, juste derrière l’étang des Femmes de Hampstead Heath. »
La nausée me gagne, et je me force à avaler une nouvelle gorgée de thé.
« Nous estimons que le décès a eu lieu entre dix-neuf heures et vingt-deux heures la veille. Le corps était en partie caché dans les fourrés, ce qui explique pourquoi il a été découvert si tard, bien que l’endroit ne soit pas particulièrement isolé. Mais il pleuvait à verse ce soir-là, alors peu de gens se sont aventurés dans le parc. D’après votre message, nous avons compris que M lle Young était venue s’installer chez vous pendant votre absence pour s’occuper de votre chienne.
— Ma chienne…, dis-je d’une voix étouffée.
— Un labrador chocolat appelé Wispa ? demande Jones avec l’ombre d’un sourire dans le regard.
— Oui.
— Elle va bien. L’inspecteur Kapoor l’a retrouvée dans le parc hier soir. »
Je pousse un soupir de soulagement, me sentant égoïste de me réjouir que ma chienne n’ait rien alors que mon amie est morte. Et puis une terrible évidence me frappe.
« C’est ma faute si elle est morte. Je lui ai demandé de venir chez moi pour s’occuper de ma chienne pendant mon voyage. Si je ne l’avais pas fait, elle serait encore en vie.
— Non, Anna, dit Jones, posant la main sur la mienne. Vous n’êtes pas responsable de la mort de votre amie. Vous n’avez pas à vous sentir coupable.
— Mais je le suis. » De nouveaux sanglots m’échappent.
« Ce n’est pas votre faute », dit-elle doucement.
On frappe à la porte, et l’inspecteur Kapoor apparaît. La commissaire Jones lui adresse un signe de tête, puis il s’éclipse en refermant le battant. Nous restons assises en silence le temps que je m’essuie les yeux avec un mouchoir que Jones m’a donné. Puis la porte s’ouvre à nouveau, et Wispa bondit dans la pièce, suivie de Kapoor. Elle se précipite vers moi, pose ses pattes avant sur mes genoux et me lèche le visage. Je ne peux pas m’empêcher de rire à travers mes larmes.
« Oh, ma belle, tu n’as rien… »
Elle virevolte dans la pièce, battant de la queue, court vers l’inspecteur Kapoor, puis revient à mes côtés.
« Merci », dis-je en souriant à Kapoor.
Il hoche la tête, me rend mon sourire, puis quitte la pièce.
« Anna, me dit la commissaire. J’espère que ça ne vous dérange pas que je vous appelle par votre prénom… »
Je hausse les épaules, secouant la tête.
« Malheureusement, j’ai une autre mauvaise nouvelle à vous annoncer. Votre maison a été cambriolée. »
Je la regarde sans comprendre.
« Ça a dû arriver lundi soir, et nous avons des raisons de penser que l’incident est lié au meurtre de Mlle Young. Notre équipe scientifique est sur place en ce moment, en train de terminer son enquête. Ce qui veut dire que vous ne pourrez pas rentrer chez vous ce soir. »
Je la dévisage, complètement hébétée.
« Y a-t-il quelqu’un qui pourrait vous accueillir ? Nous pouvons vous fournir un logement temporaire, bien sûr, si vous préférez.
— Michael, dis-je dans un filet de voix.
— D’accord. » Jones sort un stylo, et ouvre son petit carnet. « Pourriez-vous me donner son nom de famille ?
— Oliver. Je vais l’appeler…, dis-je, avant de me rappeler que je n’ai plus de portable. J’ai son numéro sur mon ordinateur.
— Ne vous en faites pas, on s’en occupe. Si vous voulez bien m’excuser une minute… »
Elle quitte la pièce, et je reste seule avec Wispa, qui me regarde avec un petit gémissement. Je la serre contre moi, embrasse sa grosse tête. Et puis je me rends compte qu’elle a dû tout voir. Elle sait qui est l’assassin de Bell. Elle me pousse de la patte, comme chaque fois qu’elle essaie de me dire quelque chose.
Jones revient s’asseoir dans la pièce. Elle m’observe d’un regard doux, compatissant.
« Je regrette, mais j’ai une dernière chose à vous demander. Nous avons essayé de retrouver la famille proche de M lle Young, sans grand succès…
— Elle a été adoptée par un couple âgé quand elle était petite. Ses parents adoptifs sont morts tous les deux, il y a quelques années.
— Pas de frères ni de sœurs ?
— Non.
— Un compagnon ? »
J’hésite, avant de répondre non. Jones hoche la tête, note quelques mots sur son carnet.
« Vous étiez proches ?
— Oui. Elle était… ma famille. » Les larmes m’étranglent à nouveau.
Jones garde le silence un moment, puis se racle la gorge.
« En l’absence de parents proches, je vais devoir vous demander d’identifier le corps de M lle Young. Je sais à quel point ce sera dur pour vous, mais est-ce que vous accepteriez de nous aider ? »
Je ne réponds rien, acquiesce simplement, essayant de ne pas penser à ce qui m’attend.
« Merci, dit Jones, qui semble sincère.
— Est-ce qu’elle… ? Elle a été… ? »
Ma gorge se serre de chagrin, je n’arrive plus à parler. Mais Jones semble deviner ma question.
« Elle était entièrement habillée, et il n’y avait aucun signe d’agression sexuelle. Elle a été étranglée.
— Oh, mon Dieu… »
Je ne peux plus retenir mes larmes. Elles m’échappent par torrents tandis que je sanglote comme une enfant. Jones pose la main sur mon bras, me laisse pleurer. Au bout d’un moment, quand mes larmes commencent à s’apaiser, on frappe doucement à la porte. C’est encore Kapoor.
« M. Oliver est en route.
— Merci, Navin. » Jones lui adresse un hochement de tête, puis se tourne vers moi. « Anna, nous passerons vous chercher chez M. Oliver demain matin, si ça vous va. »
J’acquiesce, ma vie soudain réquisitionnée par une enquête de police.
OceanofPDF.com