À perdre haleine
Vingt-neuf jours plus tôt
Les jours suivants disparaissent dans un tourbillon de réunions, de préparatifs, d’annonces, de spéculations et de nerfs à vif. Le mardi, Cadenca Global débarque. Elle surgit sous la forme de cinq super-cyborgs, jeunes et impeccablement vêtus, quatre hommes et une femme. C’est la femme qui glace le plus le sang : avec froideur, précision et sans décrocher un seul sourire, elle nous brosse un tableau effrayant des réalités du marché qui, telle une meute de loups, sont apparemment en train de désosser l’industrie des médias et du divertissement. Alors qu’elles déchiquettent l’ancienne réalité à coups de crocs, de nouvelles plateformes numériques voient le jour, de nouveaux concurrents et modèles d’entreprise émergent, harcelant les consommateurs traditionnels jusqu’à ce qu’ils soient obligés de changer leurs habitudes de téléspectateur, enfoncer leurs grosses fesses un peu plus loin sur le canapé et commencer à se servir d’autres doigts pour appuyer sur d’autres boutons. Mais qu’on ne s’inquiète pas, on ne les perdra pas : Cadenca Global est là, avec sa riche expérience de conseil auprès des médias. Elle nous aidera à nous adapter, à simplifier les choses, à innover et, évidemment, à tirer profit de ces nouvelles opportunités. Je quitte la salle de conférences parfaitement convaincue. Convaincue que la vie ne sera plus jamais la même.
Le jeudi, tout s’est un peu tassé et la douloureuse mise en place du grand chambardement peut commencer. Même si Cadenca Global chapeaute le processus, c’est à nous, les cadres intermédiaires, qu’on a refilé le sale boulot. Certaines personnes devront se représenter au même poste, d’autres devront être informées que les leurs ont été supprimés. Certains poursuivront obstinément leur carrière, d’autres craqueront sous la pression et s’en iront. D’autres encore devront être poussés vers la sortie. La structure optimisée flambant neuve est censée être opérationnelle d’ici octobre. Un projet ambitieux. Mais tout ce chambardement au travail a au moins eu un avantage : j’en ai presque oublié l’inconnu que j’ai croisé dans le parc. Presque…
Côté maison, je laisse à Nicole, ma dog-sitter, le soin de s’occuper de Wispa. J’ai du mal à trouver le temps et la force de la sortir après le boulot. Nos brèves promenades dans le quartier ne la satisfont pas, et elle me le fait savoir en geignant toute la nuit. Elle délaisse son jouet à mâcher en caoutchouc, même quand j’ajoute une cuillerée de beurre de cacahuète à l’intérieur. Il faudra que je me fasse pardonner ce week-end.
Le vendredi, je suis prête à reprendre de vrais contacts humains. J’appelle Michael, un de mes plus vieux et plus fidèles amis. Il était graphiste dans l’entreprise où j’ai débuté comme conceptrice de pub. On traversait tous les deux une mauvaise passe avec nos copains de l’époque et on avait aussitôt sympathisé, comparant nos expériences sur le front amoureux et se conseillant l’un l’autre. J’étais là pour lui quand son compagnon, Phil, avait brutalement succombé à une crise cardiaque à l’âge de quarante ans ; il m’avait soutenue pendant mon divorce avec Andrew, émotionnellement éreintant. On avait essuyé le feu du combat ensemble.
À l’entendre, il n’attendait que mon appel, et nous nous donnons rendez-vous le soir même au Spaniards Inn, un pub autrefois fréquenté par Dickens, situé à côté de Hampstead Heath et qui – point crucial pour moi – accepte volontiers les chiens.
Je passe prendre Wispa chez moi, et, à vingt heures, je quitte Spaniards Road pour m’engager sur le parking du pub. Michael m’attend dehors, une cigarette à la main. Wispa se jette sur lui, euphorique à la vue de ce vieil ami qui a toujours une friandise dans la poche. La nuit est fraîche, et on a de la chance d’obtenir une table à l’intérieur, dans la plus petite de leurs salles accueillantes. Après un rapide coup d’œil au menu, j’opte pour le bar blanc avec pois chiches, chorizo et seiche accompagné d’une Tripel Karmeliet tandis que Michael choisit les gnocchis au quinoa, champignons de Paris et crème de truffe arrosés d’une Schiehallion. Je m’absorbe dans l’atmosphère décontractée du pub, à des années-lumière des chamboulements éprouvants du boulot. Michael me parle d’un récent rencard avec un type rencontré sur Internet, un gamin de la classe ouvrière ayant fait des études sur le tard, désormais prof dans une école de Tower Hamlets. « L’Éducation de Rita version mec », comme il l’appelle. Ils se sont retrouvés dans un pub de Brick Lane, et l’homme a passé toute la soirée à discourir sur lui-même, sans lui poser une seule question.
« Je ne pense pas qu’on se reverra, dit Michael avant de prendre une gorgée de bière. Le courant ne passait pas, de toute façon. Comment ça va, toi et James ?
— On a rompu.
— Sérieusement ? » Michael repose son verre. « Remarque, ça ne me surprend pas tant que ça. J’étais plutôt étonné que tu sois restée si longtemps avec lui. »
Je hoche la tête. « Presque trois ans.
— C’est un record personnel, non ? Mais j’ai toujours pensé qu’il était un peu trop normal pour toi. Je ne veux pas dire barbant, mais trop pantouflard. Et toi, mon amie, tu es un électron libre. Tu aimes l’aventure, les défis, on ne peut pas te retenir avec une petite vie de famille tranquille. À la santé d’Anna l’audacieuse ! »
Il lève son verre, et nous prenons chacun une gorgée.
« En fait, je l’aimais plutôt bien, poursuit-il. C’était un gars sympa, mignon, intelligent, gentil. Un poil trop sympa, peut-être. Je l’ai toujours soupçonné d’être gay.
— Gay ? Il était hétéro comme pas permis.
— Même les types les plus hétéros peuvent avoir un côté gay, rétorque Michael en souriant. Il n’y a qu’à voir ces pères de famille avec leur charmante femme et leur adorable marmaille, qui vont quand même prendre leur pied à Hampstead Heath. Enfin, plus tellement maintenant qu’on a Internet et le reste, mais ça n’empêche pas. »
Nos plats arrivent, et ils sont délicieux.
« En parlant de prendre son pied à Hampstead Heath, j’ai eu un petit aperçu de la chose le week-end dernier.
— Ah oui ? Où ça ?
— Près de West Field Gate, du côté de Kenwood.
— Étonnant. Ça se passait dans l’est du parc, de mon temps.
— De ton temps ? Ne me dis pas que tu faisais ça !
— Oh, c’était il y a des années, avant que je rencontre Phil. J’étais un chaud lapin à l’époque.
— J’ai du mal à t’imaginer en train de courir dans le parc comme un suricate lubrique. »
Michael éclate de rire. « J’étais jeune, obsédé par le sexe et assez seul, je crois. Imagine, un petit Écossais naïf dans une grande ville…
— Il devait quand même y avoir des étudiants sympas à Saint Martins, non ?
— Oui, mais ce n’était pas un pique-nique entre amis que je cherchais. Je voulais ce côté anonyme, cette poussée d’adrénaline, ce frisson du danger.
— Ça t’est arrivé d’être en danger ?
— Non… » Michael hésite. « Je ne crois pas. » Il semble vouloir ajouter quelque chose, puis se ravise. « Qu’est-ce que tu dirais d’un dessert ? »
Nous décidons de partager un pudding de pain perdu au brandy accompagné de crème glacée au babeurre. J’éliminerai tout ça avec un rapide footing avec Wispa ce soir, et Michael n’a pas à surveiller son poids.
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