À perdre haleine

Aga Lesiewicz · Chapitre 23 sur 51

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À perdre haleine

Sept jours plus tôt

 

 

Le lendemain matin, je suis debout avant Kate, tout impatiente d’aller faire mon footing matinal, celui que je préfère. Wispa m’attend à côté de la porte, et nous sortons sur la pointe des pieds, traversons le parking du port et gravissons la digue protégeant la côte le long d’Overy Creek. Il n’y a personne pour le moment, à l’exception des vaches qui nous observent paresseusement tandis que nous trottinons au sommet du talus. La marée semble être à son point culminant, les courants filant à toute vitesse entre les bancs de vase. Je me souviens que c’est ici que l’amiral Nelson aurait appris à naviguer dans sa jeunesse, d’après ce que Kate m’a dit. J’inspire l’air marin à pleins poumons, emplie d’une joie pure au milieu de tant de beauté naturelle. Nous courons jusqu’au ponton installé au pied d’une haute dune avant de faire demi-tour. Le vent vif qui nous poussait quand nous courions vers la mer me cingle le visage et oblige mon corps à fournir plus d’efforts. Le moulin au centre du village semble nous faire signe, et je pense au petit-déjeuner que Kate va nous concocter. Ce n’est qu’une fois de retour sur le parking du port que nous croisons des êtres humains pour la première fois de la matinée, un couple de personnes âgées venu promener son jack russell, Pocket, qui se lie aussitôt d’amitié avec Wispa.

Quand j’entre dans la cuisine, une odeur divine de bacon grillé et de café frais m’accueille. Une douche rapide, et me voilà assise à la table de la cuisine, en train de dévorer les œufs brouillés aux champignons et au bacon. Le café, velouté et presque sucré, avec un léger arôme de cacao, vient de la boutique Monmouth de Covent Garden, où elle se ravitaille à chaque passage à Londres. Une fois le petit-déjeuner terminé, nous allons nous installer sur le banc ensoleillé à l’extérieur de la cuisine.

« Je crois que je pourrais m’habituer à cette débauche tranquille, dis-je, et Kate éclate de rire.

— Ne me dis pas que tu es prête à prendre ta retraite.

— Ma foi, la télé n’aime pas les vieux. »

C’est vrai : l’orgueil créatif si typique des jeunes loups talentueux du « milieu des médias » cède très vite place au besoin de s’installer et de se mettre sérieusement à gagner de l’argent. À quarante ans, la plupart des producteurs sont des ratés frustrés et lessivés qui s’accrochent à leur boulot tant qu’ils peuvent, ou bien ils sont passés à autre chose, troquant leur jean sarouel et leur bonnet en laine contre un costume et une chemise blanche. Et tous ceux qui s’accrochent vivent fatalement ce moment où leur téléphone arrête de sonner, leur boîte mail pro reste vide et leur comptable leur annonce qu’ils feraient mieux de renoncer à monter leur propre boîte de prod. Du point de vue des grandes entreprises, c’est un principe économique de base : il est bien plus rentable d’embaucher des gamins inexpérimentés mais peu chers que de se saigner aux quatre veines pour des producteurs d’âge mûr qui savent ce qu’ils font mais coûtent un bras. La qualité du travail est secondaire.

« Peut-être que je devrais me trouver un passe-temps qui me permette de gagner ma vie et laisser tomber la télé pour de bon…

— Tu es bien trop jeune et ambitieuse pour ça », réplique Kate.

J’ai des doutes là-dessus.

« Mais puisqu’on parle de passe-temps, reprend-elle, je voudrais te montrer quelque chose. »

Nous montons dans son bureau, une pièce au charme suranné située au premier étage de la maison et dotée d’une immense fenêtre à double vitrage donnant sur le port. Il y a un bureau en chêne massif à côté de la fenêtre, avec un iMac ultrafin de vingt-sept pouces posé au milieu. Kate touche la souris pour le tirer de son demi-sommeil, et l’écran s’allume sur un magnifique gros plan de tige de haricot.

« C’est mon nouveau projet : photographier mon jardin au fil de ses transformations saisonnières. »

Nous parcourons son épatante série de photos macro, qui révèlent des détails inattendus de fruits et de fleurs. La qualité des clichés est impressionnante.

« Tu devrais publier un livre.

— J’y pense. » Kate referme le dossier, puis clique sur une icône.jpeg du bureau. L’image s’ouvre, révélant une gigantesque photo du port et des rives du marais bordant Overy Creek. « Et ça, c’est toi ce matin. »

Je me vois, maintenant qu’elle le dit, silhouette grise en train de courir, tache marron du pelage de Wispa à mes côtés, en plein milieu du cadre.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? » dis-je en me penchant vers l’écran.

Tout en bas de la photo, à la lisière du port, se dessine la forme d’un homme vêtu d’une polaire à capuche noire et d’un jogging. Il est immobile, dos à la caméra, en train de regarder la partie de la rive sur laquelle je me trouve.

« Un autre joggeur ?

— Je n’ai vu personne là-bas, à part un vieux couple avec un chien.

— Peut-être qu’il a pris un autre chemin.

— Il n’y a pas d’autre chemin », dis-je à voix basse, gagnée par la paranoïa.

La silhouette de l’homme me dit quelque chose.

« Dans ce cas, il a dû changer d’avis. » Kate se lève, et s’étire. « Tu reveux du café ? Je prendrai une douche rapide après et on décidera de ce qu’on a envie de faire aujourd’hui.

— Super », dis-je, dissimulant mon angoisse.

Nous retournons dans la cuisine, où Kate nous prépare du café.

Quand elle disparaît dans la salle de bains, je regagne son bureau à pas de loup et rallume l’iMac. Il est verrouillé, et la fenêtre au milieu de l’écran me réclame un mot de passe. La poisse ; je voulais vraiment revoir cette photo.

Nous décidons de prendre la voiture jusqu’à Blakeney, de nous promener sur le sentier côtier et d’acheter du poisson à la Cley Smokehouse pour déjeuner. Je m’efforce de cacher l’angoisse qu’a provoquée en moi la photo de Kate, mais je sais qu’elle devine mon malaise.

De retour au cottage, Kate nous arrange un vrai festin sur la table du jardin. Pendant que nous attaquons les crevettes fumées, le crabe décortiqué et le saumon rôti au four de chez Cley, elle nous verse un peu de son vin maison, puis me regarde.

« Dis-moi ce qui te tracasse.

— Si seulement je le savais…, dis-je avant de m’essuyer les doigts sur une serviette en lin.

— Vas-y, essaie. »

Elle ne se laissera pas décourager.

« Quand j’ai vu cet homme sur la photo ce matin, ça m’a vraiment perturbée. »

Elle hoche la tête, attend que je poursuive.

« Je ne sais pas, j’ai cette sensation bizarre d’une présence qui m’accompagne en permanence. Et ce n’est pas une présence amicale, bienveillante, comme quand on sait qu’un ami pense à nous. Elle est sombre et menaçante. Parfois, j’ai l’impression qu’on observe chacun de mes gestes. C’est pour ça que j’ai un peu flippé en voyant ta photo.

— Mais tu te rends bien compte qu’il y a peu de chance que tu connaisses cet homme ?

— Oui… »

Nous gardons le silence un moment, contemplant les papillons qui se poursuivent dans le jardin de Kate.

« Depuis ces viols dans le parc, des choses bizarres ont commencé à m’arriver, ou peut-être que j’ai seulement commencé à les remarquer. »

Je m’interromps, cherchant la meilleure manière d’en dire autant que possible à Kate sans évoquer le mannequin Dior. Je me rends compte que j’ai honte de lui en parler ; pas parce que j’ai peur qu’elle me juge, mais parce que ça révélerait un aspect de ma personnalité que je n’ai pas envie de connaître moi-même.

« Par exemple ?

— Par exemple, quelqu’un avait laissé un bouquet de roses rouges sur le pas de ma porte l’autre jour. Pas de mot, pas de nom d’expéditeur, juste des fleurs. Et voilà que le vase qui contenait les roses tombe de la table de la cuisine comme par magie et s’écrase sur le sol ; ma femme de ménage a failli faire une syncope.

— C’était peut-être Wispa ? »

En entendant son nom, Wispa dresse les oreilles et regarde Kate.

« Non, ça m’étonnerait. Elle n’a jamais rien cassé dans la maison.

— Ça semble inquiétant, mais il peut aussi y avoir une explication parfaitement banale. De toute évidence, tu es inquiète et stressée, et ça te fait voir les choses de manière un peu disproportionnée. » Kate boit une gorgée de vin, puis continue : « C’est bien que tu sois venue ici. Quand tu rentreras, essaie d’examiner la situation avec un regard neuf, sans ce bagage émotionnel. Si tu as toujours l’impression que quelque chose cloche, appelle la police.

— Tu as raison », dis-je.

Le seul fait de lui avoir parlé me réconforte. Mais le nuage noir qui embrouille mes pensées ne s’est pas dissipé : je ne lui ai pas dit que j’étais convaincue que toutes ces choses étranges qui m’arrivaient étaient liées d’une manière ou d’une autre aux viols de Hampstead Heath.

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