À perdre haleine

Aga Lesiewicz · Chapitre 17 sur 51

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À perdre haleine

Treize jours plus tôt

 

On est dimanche matin, mais je me réveille pleine de détermination. C’est mon « dimanche jardinage », un des rares moments où je consacre un peu de temps et d’énergie à la jungle qui prolifère derrière ma maison. Comme je n’y connais pas grand-chose, je préfère ne pas m’en charger seule. Pia, mon experte en jardinage danoise, vient me prêter main-forte une fois par mois. Ça ne suffit pas pour la masse envahissante de mon jardin, je le sais bien, mais c’est mieux que rien. Même en ne venant qu’un jour par mois, Pia fait des merveilles avec tous ces arbustes et ces plantes dont je ne connais même pas le nom. Le dimanche jardinage est aussi le jour où tous mes amis savent que je suis à la maison et qu’ils peuvent passer quand ça leur chante, à condition d’apporter une bouteille de prosecco.

Pia arrive à 10 heures pétantes, un plan d’action précis en tête. Elle m’envoie à la jardinerie d’Alexandra Park avec une liste de courses, et, à mon retour, elle s’est déjà mise au boulot. Je me sens un peu inutile, à la regarder faire par-dessus son épaule, alors je vais nous préparer du café. Pia, avant de devenir une professionnelle des jardins, gérait son propre garage. Aussi calée en voitures qu’en plantes, c’est le genre de femme qui constitue une menace directe aux yeux des hommes parce qu’elle empiète sur leur domaine d’expertise. Elle n’est pas lesbienne, même si elle ferait une fière représentante du genre – d’après Bell, en tout cas, qui ne rate jamais une occasion de la voir et débarquera probablement à un moment de la journée. Elle est plutôt menue, avec une crinière de cheveux roux bouclés et un teint préraphaélite. On la croirait incapable de déraciner une mauvaise herbe, et pourtant je l’ai déjà vue manipuler un sac de soixante litres de compost comme si c’était un paquet de chips.

Wispa, qui l’adore, se charge de l’aider en creusant des trous là où elle pose ses outils. Autour d’une tasse de café fumante, je rapporte son escapade de l’autre soir à Pia.

« Comment est-elle sortie ? me demande-t-elle, jetant un œil à la palissade.

— Aucune idée, dis-je.

— On va trouver et arranger ça, pour qu’elle ne se sauve plus. »

Nous longeons la palissade du jardin à la recherche d’une latte manquante ou d’un trou que Wispa aurait creusé. Mais tout a l’air intact.

« Est-ce qu’elle aurait pu passer par-dessus ? me demande Pia.

— Regarde-la, elle ne serait même pas capable de sauter au-dessus de deux briques empilées, et je parle de briques de Lego, dis-je, sachant très bien que je suis injuste avec mon bébé.

— Comment a-t-elle fait, alors ? »

Nous examinons à nouveau la palissade, le mur du fond, la remise envahie d’herbes.

« Elle n’a pas pu se sauver », décrète Pia. Ces Danois n’y vont pas par quatre chemins.

« Mais je t’assure que si ; Tom l’a retrouvée dans la grande rue.

— C’est peut-être à lui que tu devrais parler, alors. »

Pia repose sa tasse vide et s’empare de sa cisaille à haie. En ce qui la concerne, Wispa n’a pas pu sortir par là, il n’y a donc aucun problème. Mais je m’interroge : comment diable ma grosse dondon a-t-elle réussi à s’échapper d’un jardin entouré d’une palissade hermétique et d’autres jardins, pour échouer dans la rue ? La sonnette interrompt mes réflexions.

C’est Sue, ma vieille amie, une directrice de prod surnommée « Superwoman » pour ses formidables capacités d’organisation. Elle a toujours des anecdotes impayables sur son boulot ; et une fois de plus, elle ne me déçoit pas, en se lançant tout de go dans le récit d’un tournage récent à Beyrouth. Apparemment, le caméraman, un gay baraqué appelé Hank, était obsédé par Grindr.

« Quelle grille ?

— Grindr, répète-t-elle. Un réseau social géolocalisé.

— Qu’est-ce que c’est que ce truc ?

— C’est une application pour Smartphone qui permet de repérer les autres gays à proximité, du plus proche au plus éloigné. »

J’ai soudain l’impression que la technologie m’a laissée sur le carreau, comme ces vieilles dames qui refusent d’apprendre à se servir d’Internet parce que ce serait une « perte de temps ».

« Comment fais-tu pour te tenir au courant de tous ces trucs ?

— Je ne me tiens pas au courant. Je regarde juste ce que font les gens. En parlant de ça, d’ailleurs… il me semble avoir croisé James l’autre fois.

— Mon James ? » Oups, ma langue a fourché. « Mon ex, je veux dire ?

— J’espère bien que c’est ton ex, parce qu’il avait une blonde plutôt canon au bras…

— C’est vrai ? Il sort avec quelqu’un ? » Je me rends compte que ça ne me dérange pas ; au contraire, je suis assez soulagée de ne plus avoir à me sentir coupable de l’avoir largué. « Tant mieux pour lui. »

La sonnette nous interrompt. C’est Michael, suivi d’Alden, que j’ai invité sur un coup de tête hier soir. Je n’ai pas parlé de mon dimanche jardinage à Tom et Samantha. Je dois encore me faire à l’idée que quelqu’un sache quelque chose d’aussi intime sur moi, sans même qu’on soit proche. La sonnette retentit à nouveau, et je décide qu’il est temps d’ouvrir la première bouteille de prosecco.

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