À perdre haleine

Aga Lesiewicz · Chapitre 28 sur 51

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À perdre haleine

Un jour plus tôt

 

Dès que j’arrive au travail, Claire m’annonce que je suis convoquée à l’étage de la direction. Julian veut me voir dans son bureau immédiatement. Pas le temps de spéculer sur le genre de désastre qui m’attend. Lorsque Julian m’accueille, l’odeur de son après-rasage m’enveloppe comme un nuage. Il me fait asseoir sur son canapé en cuir puis me propose un café, que j’accepte avec reconnaissance. Alors qu’il souligne toute l’importance que j’ai pour lui en tant que « bras droit », selon ses propres termes, je commence à craindre le pire. Il va me virer, me dis-je, et mon pouls s’accélère. Les mauvaises nouvelles de ce genre frappent en général au moment où on s’y attend le moins. Je l’écoute avec impatience m’abreuver de compliments, attendant les inévitables « mais » et « malheureusement ». Sauf que la mauvaise nouvelle n’arrive jamais. En fait, Julian veut que je lui prête main-forte, ou, pour le dire plus franchement, que je lui serve d’éclaireuse.

Une réunion plénière doit avoir lieu la semaine prochaine à Paris, une réunion à laquelle, pour des raisons personnelles qu’il ne développe pas, il sera dans l’incapacité d’assister. Il veut donc que je m’y rende, non seulement en tant qu’émissaire, mais pour jouer les mouchardes. Je devrai assurer son discours à sa place et répondre aux éventuelles questions qu’on me posera, présenter « sa vision », comme il dit. En même temps, il veut que je débusque ses adversaires, que je devine leurs intentions et que je les lui rapporte. Il consacre le reste de la journée à m’expliquer sa vision, qui repose sur la diversification de la base d’approvisionnement. On croirait entendre un plan de conquête de l’univers, réalisé par de petites étapes au niveau local. Il y est question des besoins et des objectifs des parties prenantes, aucunement de créativité ni d’individus. Le joli enrobage qui séduira les larbins viendra plus tard. Je commence à avoir un aperçu du véritable Julian, un homme dur comme de la glace, doté du degré d’empathie d’un Borg, qui émerge derrière la façade joviale et attentionnée de Sa Majesté.

Cette journée passée dans le bureau de Julian me fait l’effet d’une formidable douche froide. Je m’aperçois que je vis au pays des Bisounours, un univers naïf que je me suis créé de toutes pièces par méconnaissance et incompréhension totales de ce qu’est réellement le monde du travail. C’est à se demander comment j’ai réussi à me hisser jusqu’à ce poste. Mon unique consolation consiste à espérer que je ne sois pas le seul pantin manipulé par les mains invisibles des dieux de l’entreprise qui nous gouvernent.

En me raccompagnant à la porte de son bureau, ma main douillettement nichée au creux de la sienne, Julian m’informe que son assistante, Laura, a déjà réglé les détails de mon voyage. Je prendrai l’Eurostar de 07 h 01 lundi et reviendrai mercredi matin à 08 h 43, juste à temps pour un débriefing avec Julian à onze heures. À Paris, je logerai au Plaza Athénée, qu’il me dépeint comme son hôtel préféré.

« Dès que tu passes la porte, tu as les Champs-Élysées à ta gauche et la tour Eiffel à ta droite. »

Apparemment, c’est là que la réunion aura lieu. Oh, et tant qu’il y pense, ajoute Julian au moment où j’entre dans l’ascenseur, Laura s’est aussi occupée du reste de mon emploi du temps, et tous mes rendez-vous ont été annulés jusqu’à mercredi après-midi.

Une fois dans mon bureau, je prends quelques minutes pour rassembler mes esprits. Pas moyen d’y couper : le moment décisif est arrivé. Je passe un coup de fil à Chiara pour voir si elle peut s’occuper de Wispa. Mauvaise nouvelle : elle part pour l’Italie dimanche, et ne reviendra pas avant samedi prochain. Il faudra que je supplie Bell de me dépanner, et si elle n’est pas libre, que j’emmène Wispa dans le Norfolk pour la laisser chez Kate. J’appelle Bell, qui me répond dès la première sonnerie, encore déphasée par le décalage horaire.

Je lui explique la situation, croisant les doigts pour qu’elle ne refuse pas. Je n’ai aucune envie de me coltiner le trajet vers le Norfolk ce week-end.

« Pas de problème, répond-elle, à mon grand soulagement. Ça m’arrange, même. J’ai trouvé un super peintre polonais, et je voudrais qu’il rafraîchisse un peu l’appart avant l’arrivée de Candice. Il doit refaire toutes les pièces à partir de lundi, alors autant que j’aille m’installer chez toi, plutôt que de rester dans les vapeurs d’acrylique. Quand est-ce que tu reviens ?

— Mercredi, mais tu peux rester à la maison tout le temps que tu veux.

— Non, c’est bon, je pense qu’il aura terminé d’ici là. »

Je raccroche, remerciant intérieurement Bell de m’avoir fourni une solution si simple. Je suis aussi impressionnée par son ardeur soudaine à rénover son appart. Ça fait des années qu’elle parle de refaire les peintures. C’est incroyable l’effet qu’une nouvelle relation peut avoir sur vous. Je reprends mon téléphone pour appeler Ray. Je lui ai envoyé un texto la veille pour le remercier d’avoir déposé ma voiture et pour la rose, mais il n’a pas répondu. Je tombe sur sa boîte vocale et lui laisse un message dans lequel je le remercie encore une fois et lui dis que j’espère le revoir. Aussitôt après avoir raccroché, je me mords les doigts d’avoir semblé si enthousiaste. Mais il est trop tard pour effacer le message. Bah, ce qui est fait est fait – avec un peu de chance, il ne s’en servira pas contre moi. Je quitte le travail assez tard, rentre chez moi, fais une promenade rapide avec Wispa autour du pâté de maisons et file me coucher. Mon cerveau sera mis à rude épreuve ce week-end.

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