À perdre haleine

Aga Lesiewicz · Chapitre 30 sur 51

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À perdre haleine

Le jour d’après

 

Je ne sais pas trop comment je suis rentrée hier soir ; tout ce dont je me souviens, c’est de m’être retrouvée sous un flot d’eau chaude chez moi, un mélange de boue et de morceaux d’algues au fond de la douche. J’ai dû aller me coucher juste après et j’ai dormi comme une souche jusqu’à ce que Wispa me réveille ce matin, réclamant sa promenade. Sa patte va mieux, heureusement, elle ne boite plus ; un souci de moins pour Bell quand elle s’installera à la maison la semaine prochaine.

Je bois mon café du matin à la table de la cuisine, en réfléchissant à ce qui s’est passé la veille. Les bribes d’images et de sensations d’hier soir ont cédé place à des pensées plus rationnelles. Ma rencontre avec le mannequin Dior m’a perturbée, mais pas parce que j’ai fait l’amour avec un inconnu dans un lieu public. Évidemment, ce serait naïf de ne pas admettre qu’il puisse être lié aux agressions à Hampstead Heath, mais quelque part, ce côté de l’expérience, son aspect dangereux et tabou, ne me dérange plus. Oui, c’était furtif et interdit, mais aussi terriblement excitant, sûrement l’une des expériences sexuelles les plus satisfaisantes de ma vie. Ce qui m’inquiète, c’est que les choses m’ont paru différentes, hier soir : ce n’était plus un coup vite fait, brutal et égoïste, comme les fois précédentes. Il y avait une nouvelle intensité émotionnelle dans l’acte, une nouvelle tendresse, un soupçon d’affection. Le mannequin Dior ne me semblait plus étranger, mon corps lui reconnaissait une certaine familiarité, et la façon impérieuse dont il y a répondu m’a prise de court. Oui, il m’avait effrayée en me poursuivant dans le parc, mais est-ce que ça ne faisait pas partie de notre jeu ? Il faut que je regarde la vérité en face : je suis en train de tomber amoureuse. Dans mon lit, ce matin, je me suis surprise à me demander qui était cet homme. Je ne veux plus qu’il reste anonyme. Je veux savoir son nom, entendre sa voix, le voir sourire. Je veux qu’il sache mon nom. Et pourquoi est-ce que ça m’inquiète ? me dis-je en me versant une nouvelle tasse de café. Parce que je sais que ça ne peut plus durer. Sans que je m’en rende compte, l’expérience occasionnelle s’est changée en addiction. Ça ne peut plus durer, parce que cette histoire causera ma perte. J’en ressens du chagrin, de la déception, du regret, mais je sais que je dois rompre le charme maintenant, avant qu’il soit trop tard.

Bell m’appelle pour demander à quelle heure elle doit venir ce soir. Je lui dis d’arriver pour le dîner, puis m’attaque à ma valise. Coup de chance, toutes mes tenues de femme d’affaires impitoyable sortent du pressing, alors je n’ai pas grand-chose à préparer. Je regarde la météo à Paris, où il fait plus ou moins le même temps qu’à Londres, avec quelques degrés de plus, ce qui me facilite encore la tâche. Quand Bell sonne, ma valise est bouclée et je suis prête à partir. Laura, l’ange gardien ultracompétent de Julian, m’a commandé un taxi pour l’heure indue de 5 h 45, il faudra donc que je me couche tôt. Je passe le reste de la soirée à me détendre, écoutant les anecdotes de Bell sur Vancouver.

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