À perdre haleine
Quinze jours plus tôt
Ça fait bientôt une semaine que je ne suis pas allée courir à Hampstead Heath. J’ai une bonne excuse : ç’a été une semaine infernale au boulot. J’arrive aux aurores et travaille jusque tard tous les jours, parvenant tout juste à ne pas me faire submerger par le gigantesque tsunami de changements qui prend peu à peu de la vitesse sous l’œil attentif de Cadenca Global. Le concours de pâtisserie du vendredi, orchestré dans la joie et la bonne humeur par les RH et Happy Workplace, est une distraction dont personne ne veut ni n’a besoin. Les rares gâteaux préparés par les fous furieux qui ont encore assez de temps et d’énergie à perdre en cuisine gisent sur la table de la salle de conférences principale, à peine entamés. Il n’y aura pas de gagnant au concours ce vendredi, parce que tout le monde est perdant en ce moment. Une nouvelle structure se met en place, de nouvelles descriptions de poste sont en cours de rédaction et d’approbation, et le processus méticuleux des éliminations est sur le point de démarrer. Pour une raison ou une autre, je pense à un cube Borg de Stark Trek, avec tous ces drones superflus qu’on éjecte dans l’espace pour les remplacer aussitôt par les créatures utiles qu’on vient d’assimiler. Toute résistance serait futile, c’est certain. Il faut que je fasse mon boulot, tout en tâchant de me ménager la stratégie de sortie le plus avantageuse possible. Bell, une mordue de Star Trek qui m’a transmis sa passion pour cette inoxydable série télé, serait fière de moi.
Il faut que je la voie, que je m’excuse une nouvelle fois de lui avoir fait si peur en ne répondant pas au téléphone le jour du viol à Hampstead. Je passe régulièrement Internet au crible à la recherche d’infos sur l’agression, mais n’en trouve aucune. Je me demande si la femme va bien, si une enquête a été ouverte, qui en est responsable. Je me dis aussi que je ne peux pas me tenir à l’écart de Hampstead Heath pour toujours. Le parc me manque.
J’arrange un rendez-vous avec Bell chez Yum Yum, à Stoke Newington, le meilleur restaurant thaïlandais en dehors de l’Asie du Sud-Est, à en croire certains habitants du quartier. C’est vrai que la cuisine est plutôt bonne et l’atmosphère exotique à souhait. À mon arrivée, Bell est déjà là, assise pieds nus sur le sol, à l’asiatique, devant une table basse. Je me laisse tomber en face d’elle, constatant avec gratitude qu’elle nous a déjà commandé deux mojitos aux fruits de la passion.
« Je suis arrivée juste à la fin de l’happy hour, annonce-t-elle fièrement.
— Bien joué. Tu aurais dû en prendre deux de plus.
— Ça va si mal que ça au boulot ? »
Je grimace, et avale une grande gorgée de mojito. Il est divin.
« Écoute, je suis désolée d’avoir fait tout un drame à propos de cette femme agressée dans le parc. Dans un moment de folie, j’ai pensé que c’était peut-être toi… » Bell secoue la tête.
« Ne sois pas bête, c’est moi qui devrais m’excuser de ne pas t’avoir répondu. Je comprends que tu te sois inquiétée.
— Ma foi, c’est à ça que servent les bons amis, dit-elle, avant de trinquer avec moi. Tu n’as pas recroisé ton inconnu de Hampstead récemment ?
— Non, ça fait une semaine que je ne suis pas allée courir. Je sens déjà le gras qui s’accumule », dis-je en tapotant mon ventre, espérant qu’elle laissera tomber le sujet.
Coup de chance, une serveuse apparaît pour prendre notre commande.
« Comment va ta Moscovite ?
— Bien, très bien. »
Bell affiche un sourire rayonnant. Oh, misère, me dis-je, elle est encore tombée dans le panneau. Et comme si elle n’attendait que ça, la voilà qui prononce la phrase que je redoutais d’entendre :
« En fait, je pensais peut-être aller la voir.
— Dans l’Idaho ?
— Non, on a parlé de se retrouver à Vancouver. Ce n’est qu’à un jet de pierre de chez elle, et j’ai toujours voulu y aller.
— Ça a l’air très chouette, Vancouver, dis-je, évitant soigneusement de mentionner sa petite amie virtuelle.
— Oui, c’est très chouette, réplique-t-elle, blessée. Mais je parle à ma meilleure amie, là, pas à TripAdvisor. Tu ne m’as même pas demandé comment elle s’appelait.
— Comment s’appelle-t-elle ? »
Je n’ai pas envie d’une énième dispute à propos des copines de Bell.
« Peu importe. Tu penses que c’est du délire, hein ?
— Non, Bell, pas du tout. Je suis contente pour toi. Je ne veux pas qu’on te fasse souffrir encore une fois, c’est tout. Tu ne la connais même pas.
— Eh bien si, justement. J’ai passé plus de temps à discuter avec elle en une semaine qu’un couple moyen ne le fait en un an. C’est ça, le principe des relations à distance. Parler et écouter. C’était quand, la dernière fois que tu as réellement écouté un de tes copains ? »
Tout doux, me dis-je, ne la laisse pas t’entraîner dans une engueulade à couteaux tirés. C’est une fois de plus la serveuse qui sauve la situation en nous apportant nos plats. Nous attaquons nos currys verts thaïlandais aux crevettes et à la citronnelle, savourant le mélange subtil de saveurs épicées, sucrées et salées, notre prise de bec sur les copains/copines oubliée pour la soirée. Je sais que le sujet refera surface, mais je suis soulagée que ce ne soit pas ce soir. Et que Bell ait renoncé si facilement à me questionner sur l’« inconnu de Hampstead ».
Mais je ne peux pas m’empêcher d’y penser. Après avoir déposé Bell à son appartement, je rentre chez moi, m’autorisant à formuler la question que j’évite depuis une semaine. Est-ce que le mannequin Dior pourrait – malgré mon intime conviction du contraire, basée en grande partie sur la couleur de son jogging – être le violeur ? Le type qui a agressé une jeune femme venue faire son jogging dans le parc un matin de malchance ? Était-ce lui ? Faudrait-il que j’en parle à la police ? me dis-je pendant que je progresse à un rythme d’escargot dans les embouteillages permanents de Green Lanes, regardant les hommes rassemblés devant les stands de kebab. Non, ça ne peut pas être lui. Il n’a pas le teint méditerranéen, et puis, d’après la description de la police, le violeur est de taille moyenne. Le mannequin Dior est plus grand que ça. Mais qu’est-ce qui me rend si sûre de son innocence ? Je ne sais rien de lui.
Non, ça ne peut pas être lui, parce que ce n’est pas un violeur. On a eu des rapports assez brutaux dans un lieu public, mais ce n’était pas un viol. C’est moi qui ai fait le premier pas, après tout. Aurais-je réveillé un aspect ignoré, violent, de sa psyché ? J’ai l’impression de tourner en rond, de me poser sans arrêt les mêmes questions. Et la conclusion est toujours la même : ce n’est pas lui. Ça ne peut pas être lui. Je ne veux pas que ce soit lui.
Il n’y a plus aucun endroit où se garer dans ma rue, le calvaire habituel de l’automobiliste le vendredi soir. Je fais un tour du pâté de maisons à la recherche d’une place. Rien. Je recommence mon circuit, prête à bondir comme une panthère sur la première place fraîchement désertée. Toujours rien. Je peux soit continuer à rouler, vers Highgate Hill, soit tenter une nouvelle patrouille le long des trottoirs. Peut-être qu’une fois que les gens auront commencé à sortir des pubs, une place se libérera. Je m’arrête au milieu de la rue, indécise.
Un coup frappé à ma vitre me fait sursauter. Un homme se penche vers moi, sourire aux lèvres. Il dit quelque chose que je ne comprends pas. Mon cœur s’emballe, mon pied se déplace instinctivement vers l’accélérateur. Puis je jette un nouveau regard à l’homme, et je le reconnais. C’est le type qui a retrouvé Wispa. Tim Machin-chose. J’appuie sur le bouton de la vitre.
« Salut ! Désolé de vous avoir fait peur, dit l’homme avec un sourire penaud. C’est Tom, j’ai trouvé votre chien l’autre soir.
— Mais oui ! Bonsoir, Tom. Excusez-moi, j’avais la tête ailleurs… » Je me sens idiote d’avoir paniqué.
« Non, c’est ma faute, je n’aurais pas dû frapper à la vitre comme ça. » Il est plutôt mignon, avec son air gêné.
« Bah, c’est déjà oublié, dis-je en riant. Il n’y a pas de mal.
— Je revenais d’une virée nocturne au supermarché, dit-il en me montrant le bidon qu’il tient à la main. C’est toujours en plein milieu de la nuit qu’on s’aperçoit qu’on est à court de lait.
— À qui le dites-vous. »
Je hoche la tête comme si je partageais ses problèmes d’intendance, sauf que non. Je ne suis jamais à court de lait, pour la bonne raison que je n’en achète jamais.
« Au fait, on organise une petite soirée demain, avec quelques amis du quartier, rien de spécial… Ça vous dirait de passer ? Je sais que c’est un peu tard pour proposer… »
Ma foi, me dis-je. Ce n’est pas comme si j’avais mieux à faire de mon samedi soir.
« Ce serait super. Mais… vous pensez que je peux emmener Wispa ?
— Wispa ? répète-t-il, perplexe.
— Ma chienne.
— Oh oui, bien sûr, amenez-la, les enfants seront ravis. Vers 19 h 30 ? On habite juste au coin de la rue. »
Il me donne son adresse, nous nous souhaitons bonne nuit, puis il s’éloigne en brandissant son bidon de lait comme un trophée. Drôle de type. Je me demande à quoi ressemble sa femme. Par miracle, une voiture démarre juste devant moi, m’abandonnant une place de choix. C’est le karma ; j’ai dû faire une bonne action aujourd’hui. Ce sentiment persiste quand, en me démaquillant un peu plus tard, je constate que l’égratignure s’est considérablement estompée sur ma joue. Je guéris aussi vite qu’un chien, comme disait ma grand-mère.
OceanofPDF.com