À perdre haleine
Vingt-sept jours plus tôt
Le reste du samedi disparaît dans un brouillard confus d’inertie et de vin rouge. Quand Bell veut me voir, j’invente des excuses bidon, une gastro et une migraine. On ne devrait jamais sortir plus d’une excuse à la fois pour éviter d’être pris en flagrant délit de mensonge. Je sais qu’elle sait que je mens, mais je m’en moque. Je veux juste qu’on me fiche la paix.
Et puis le dimanche matin arrive et je suis de nouveau réveillée à sept heures du matin, fraîche et dispose ; pas le moindre signe de gueule de bois, malgré tout le vin englouti la veille. Je m’habille pour aller courir avant de sortir d’un pas bondissant, Wispa sur les talons. Elle a presque du mal à me suivre pendant que je dévale Fitzroy Park.
L’atmosphère du parc n’est pas la même que celle d’hier. Il est sombre et brumeux ; des nuages noirs s’amassent au-dessus de Parliament Hill, la pluie menace. Les couleurs, si éclatantes la veille, sont pâles et effacées. Même les oiseaux ont l’air déprimé. Je remonte la pelouse grise à toute vitesse, Wispa haletant à mes côtés. Nous nous arrêtons au sommet pour reprendre notre souffle, puis entrons dans le bois. Mes yeux mettent un moment à s’accoutumer à la pénombre, et ce n’est qu’à ce moment-là que je me rends compte que je porte des lunettes de soleil, ridicules par ce temps. Je les enlève et les accroche au col de mon tee-shirt. Je m’enfonce à petites foulées dans les bois. Il n’y a personne dans les parages aujourd’hui. J’accélère peu à peu, décidée à exterminer ce sentiment d’angoisse qui me pousse en avant, le martèlement du sang dans mes tempes. Plus vite, plus vite.
Et soudain il est là, juste devant moi, ces mêmes traits taillés à la serpe, ces yeux bleus, le tee-shirt mouillé qui lui colle au torse. Nous nous percutons violemment, et il me rattrape avant que je tombe. Wispa lui aboie dessus, je lui crie de se taire et elle s’enfuit la queue entre les pattes. Je repousse l’homme contre un arbre, plonge mon regard dans le sien. J’y vois quelque chose, une question ou un besoin, que je choisis d’interpréter comme du désir, parce que j’en ai envie. Je glisse ma main dans son short et l’empoigne, lourd et gonflé. Je resserre la main en un mouvement de va-et-vient, mon souffle se bloque dans ma gorge, le visage pressé contre son tee-shirt humide, subjuguée par son odeur de lessive et de sueur. Je sens ma propre excitation, presque incontrôlable, et l’agrippe plus fermement. Sa respiration s’accélère et il m’attrape par les épaules, un geste d’une tendresse inattendue. Ses mains me serrent de plus en plus fort, quand, soudain, il me repousse. Je titube en arrière comme une ivrogne, trébuche sur une branche cassée, manque de tomber, et me retrouve brusquement seule. Ou plutôt non : un couple de personnes âgées vêtu d’anoraks verts assortis me regarde, éberlué.
« Tout va bien, mon petit ? demande la femme d’un air inquiet.
— Oui. » Je hoche la tête, essayant d’afficher un sourire penaud. « J’ai juste glissé… ça va. »
Ils m’observent encore un peu, puis s’éloignent à petits pas lents, deux silhouettes identiquement ratatinées disparaissant dans la brume. Wispa revient vers moi, tête baissée, regard méfiant. Quand je tends la main pour la toucher, elle s’écarte d’un bond.
« Ça va, ma belle, viens là. » Elle s’approche avec prudence, et je lui tapote la tête. « Bon chien. »
Je ne me souviens pas du chemin du retour. Je prends une douche brûlante, m’enveloppe dans un épais peignoir de bain et m’assois dans la cuisine, une tasse de café fumante entre les mains. Mais qu’est-ce que j’ai fait ? À partir de bribes d’émotions et de fragments d’images, une idée cohérente commence à se former. Je viens d’agresser un type sexuellement. Ça me donnerait presque envie de rire. Est-ce qu’il y a déjà eu un précédent pour ce genre de chose, au moins ? Sûrement que oui – des visions mythologiques de harpies attirant des hommes dans leurs griffes me viennent à l’esprit. Hé ! pas la peine d’en faire tout un plat. D’accord, je lui ai sauté dessus, mais il en avait envie aussi. J’avais la preuve tangible dans la main. Une vague de honte m’envahit, je brûle, je transpire. Et s’il appelait la police ? Est-ce qu’on m’arrêterait ? Quelle serait mon excuse ? Qu’il me plaisait, et que ça me donnait le droit de l’agresser ? Est-ce que le fait d’être une femme rend la chose moins grave ? Je sens que je m’engage sur le terrain glissant du deux poids deux mesures. J’attrape mon Mac, et tape « agression sexuelle » dans Google. Wikipédia me propose aussitôt une définition : « Une agression sexuelle désigne tout acte sexuel non consenti, imposé sous la menace ou par une contrainte physique ou psychologique, ou tout attouchement sexuel sur une personne non consentante. Sont compris dans cette catégorie le viol, les attouchements, les baisers forcés… » Je referme le Mac, et reste assise sans bouger un long moment. La définition que je viens de lire ne précise pas le genre de l’agresseur ni de la victime. Peu importe l’angle sous lequel j’envisage la chose, il semble bien que j’aie commis un crime. Mais quelque part, au fond de moi, je ne me sens pas coupable. Et ce fait me perturbe encore plus que ma transgression.
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