À perdre haleine
Vingt-deux jours plus tard
Je suis réveillée par le fracas métallique du chariot du petit-déjeuner. Il est sept heures et demie, et on nous sert des corn-flakes ou du porridge avec du lait. Les infirmières s’affairent de-ci de-là, distribuant des médicaments. Une petite file de patients capables de marcher se forme devant les toilettes. Deux infirmières s’occupent de ma voisine, Margaret, qu’elles lavent dans son lit, peignant délicatement ses fines mèches grises. Une infirmière énergique avec un fort accent de l’Europe de l’Est prend ma tension, mon pouls et ma température, ôte le cathéter de mon bras et m’informe qu’un médecin passera bientôt me voir.
J’ai dû me rendormir, parce que, lorsque j’ouvre les yeux, un homme de haute taille se tient près de mon lit.
« Bonjour, je suis le docteur Duval. On s’est vus hier, je ne sais pas si vous vous en souvenez. J’ai une bonne nouvelle : vous allez pouvoir rentrer chez vous aujourd’hui.
— Qu’est-ce que j’avais ?
— Nous avons trouvé une concentration de Diazépam dans votre système.
— Du Diazépam ?
— Du Valium. Vous avez peut-être pris trop de comprimés sans le faire exprès…
— Je ne prends pas de Valium. Je n’en ai jamais pris de ma vie. »
Le médecin pince les lèvres, et soupire d’une façon très française.
« Quoi qu’il en soit, nous avons trouvé une concentration de benzodiazépine et de ses métabolites dans votre sang. Si on ajoute l’effet de l’alcool, vous avez dû vous sentir plutôt mal en point. Mais il n’y avait rien de très grave, et vous pouvez rentrer chez vous. Des questions ? »
Ne trouvant rien à lui demander, je pince les lèvres avec un soupir, singeant son tic de Français. Le médecin semble saisir le message, puisqu’il hoche la tête et passe au patient suivant. L’infirmière énergique d’Europe de l’Est réapparaît à mes côtés.
« Ça va, ma belle ? Vous allez rentrer chez vous, alors ? Vos affaires sont là, dit-elle en m’indiquant un petit casier à côté du lit. Vous pouvez vous changer ici. » Elle tire les rideaux de mon box. « Je crois que quelqu’un est venu vous chercher, ajoute-t-elle avec un geste vers le couloir.
— Qui ? »
Elle hausse les épaules avant de s’éloigner, laissant retomber le rideau. Je récupère mes vêtements dans le casier et les enfile en toute hâte. Me remettre debout se révèle plus difficile. Une poussée de vertige m’oblige à me retenir au lit, mais la sensation passe après quelques minutes. J’ouvre le rideau et avance à pas hésitants vers le couloir. Un homme patiente au bureau d’accueil des infirmières. Lorsqu’il se retourne, je le reconnais. Mais qu’est-ce qu’il fiche là ?
« Inspecteur Kapoor ?
— Nav, je vous en prie. Comment ça va, Anna ? J’ai votre autorisation de sortie, dit-il en agitant un papier avec un sourire. Vous êtes prête ?
— Je crois, oui. » Je le dévisage d’un air perplexe. « Qu’est-ce que vous faites là ?
— J’ai pensé que vous auriez besoin d’un chauffeur. Vous aviez une mine affreuse hier… Enfin je veux dire, vous aviez bonne mine, mais vous vous sentiez sûrement très mal… »
Je le regarde s’embrouiller dans ses explications, et je suis quasiment certaine de le voir rougir.
« Vous êtes là à titre professionnel ? » Ma propre question me donne envie de rentrer sous terre, mais il faut que je le sache.
« Eh bien, c’est mon jour de congé normalement, mais la commissaire Jones pensait que ce serait une bonne idée que je passe vous voir.
— Oh, elle est au courant. »
Il acquiesce. Nous remontons lentement les couloirs de l’hôpital, puis Nav me fait traverser un hall à l’architecture moderne pour rejoindre une Ford Fiesta d’un gris immaculé garée à l’extérieur. Quelqu’un est assis à l’avant de la voiture, du côté passager. Je comprends de qui il s’agit quand nous nous approchons.
« Wispa !
— Oui, dit Nav avec un grand sourire. Je suis repassé la chercher hier soir pour l’emmener chez moi. Ça n’aurait pas été sympa de la laisser toute seule. J’espère que ça ne vous dérange pas…
— Non, merci beaucoup », dis-je, débordante de gratitude.
S’il a pris soin de mon chien, c’est forcément quelqu’un de bien.
« Voilà vos clés, d’ailleurs. »
Il me tend les clés de ma maison, puis ouvre la voiture. Wispa en sort d’un bond, aboyant joyeusement, et se jette sur moi. Je suis obligée de m’appuyer à Nav pour garder l’équilibre. Une fois cette cérémonie d’accueil terminée, nous repartons, avec ma chienne affalée sur la banquette arrière.
« J’espère qu’elle n’a pas mis le bazar dans votre voiture toute propre, dis-je.
— Non, répond Nav en souriant. Elle est super. J’avais un springer anglais avant, il mettait des poils partout.
— Merci infiniment de vous en être occupé.
— Aucun problème, Anna, j’adore les chiens. »
Une fois dans ma rue, Nav me demande s’il peut discuter deux minutes avec moi, et j’acquiesce, soulagée de ne pas avoir à rentrer seule à la maison. Je le conduis directement à la cuisine et lui propose une tasse de thé, qu’il accepte.
« Est-ce que vous vous souvenez de ce qui s’est passé hier ?
— Pas trop, dis-je avec franchise, avant de prendre une gorgée de thé. Je suis allée courir à Hampstead Heath, j’ai fait changer la serrure de la porte d’entrée, j’ai reçu une visite de votre chef qui m’a annoncé l’arrestation de Tom, je suis allée me promener à Brick Lane, j’ai mangé un bagel…
— Brick Lane ?
— J’adore l’atmosphère de ce quartier. »
Nav hoche la tête. « Mon oncle tient un restaurant là-bas. J’y ai passé beaucoup de temps quand j’étais gamin. Vous vous souvenez d’autre chose ?
— Non… » J’hésite, quand soudain le souvenir de ma rencontre avec Samantha resurgit. « Oh, mon Dieu… »
Nav écoute patiemment mon récit de l’incident.
« Ça a dû être assez stressant.
— Je voulais appeler la commissaire Jones pour la prévenir, mais je me suis endormie.
— Avez-vous pris quelque chose pour vous détendre ?
— Non ! » Ses questions m’agacent, tout à coup. « Comme je l’ai déjà dit à ce mufle de médecin français à l’hôpital, je ne prends pas de Valium, je n’en ai jamais pris, et je n’en ai pas chez moi !
— Désolé, Anna, dit Nav, tentant de m’apaiser. Je suis obligé de vous poser la question.
— C’est un interrogatoire, alors ?
— Non, non, non, pas du tout. J’essaie juste de comprendre ce qui vous est arrivé hier. »
C’est vrai qu’il y a de quoi s’inquiéter, me dis-je. Nous buvons notre thé en silence.
« Vous ne vous êtes arrêtée nulle part après avoir croisé la femme de Tom ?
— Non, je suis rentrée directement chez moi et je me suis installée sur le canapé avec un bon verre de whisky…
— Du whisky ? Vous avez gardé la bouteille ? »
Je hausse les épaules. « Elle doit être à côté du canapé. C’est de l’Aberlour, ce qu’on fait de mieux dans le Speyside.
— Ça vous dérange si j’y jette un œil ? »
Nav est déjà debout quand je hausse les épaules à nouveau. Il revient dans la cuisine avec la bouteille d’Aberlour et mon verre, enveloppés dans des mouchoirs qu’il avait probablement sur lui.
« Désolé, mais je vais devoir emporter ça. » Il a l’air très sérieux, tout à coup.
« Vous ne pensez quand même pas que quelqu’un a trafiqué mon whisky ? » En l’absence de réponse, je continue : « Dans ma propre maison ? Comment ?
— Vous aviez du Diazépam dans le sang. Il faut que nous comprenions comment il s’est retrouvé là, puisque vous dites que vous n’en avez pas pris. » Nav est tout à son affaire, maintenant.
« J’ai déjà bu ce whisky, et il ne m’est rien arrivé.
— Justement. Je peux prendre ça ? demande-t-il avant de s’emparer d’un sac de courses, où il place la bouteille et le verre avec précaution.
— Si vous voulez, dis-je en retenant un nouveau haussement d’épaules.
— Il faut que j’y aille, Anna. Merci pour le thé. » Il sort une carte de visite de sa poche de poitrine. « Je vous laisse mon numéro, au cas où. N’hésitez pas à m’appeler si vous avez un souci. » Il se dirige vers la porte, puis s’arrête. « Oh, et s’il vous plaît, prenez Wispa avec vous quand vous sortez.
— Je ne la laisserai pas seule à la maison, promis.
— Non, je veux dire, ne sortez pas sans elle.
— C’est loin d’être une chienne de garde, Nav.
— Je sais, mais quand même.
— D’accord, si vous insistez, dis-je en souriant. Merci pour tout, Nav. C’était vraiment sympa de votre part. »
Il m’adresse un bref sourire, puis disparaît. Quel drôle de type, me dis-je. J’ai comme l’impression que son intérêt pour moi dépasse le cadre professionnel. Il a toujours l’air disponible quand j’ai besoin de lui. Mon Dieu, pourvu que ce ne soit pas un cas bizarre de syndrome de Münchhausen par procuration… Non, je ne crois pas qu’il y ait quoi que ce soit de glauque là-dedans. Et pour tout dire, ça ne me dérange pas qu’il fasse un peu de zèle ; ça me plaît, en fait. Surtout depuis que je sais avec quelle gentillesse il s’est occupé de Wispa. Wispa la chienne de garde, qu’il est mignon…
Je pose les tasses vides dans l’évier, passe accrocher la chaîne de la porte d’entrée puis monte à la salle de bains. Un bon bain chaud : c’est exactement ce qu’il me faut après ma nuit à l’hôpital, et c’est un pur délice. Je me prélasse si longtemps dans l’eau chaude remplie de mousse que mes doigts et mes orteils commencent à se friper. J’en ressors avec l’envie de me chouchouter un peu. Je m’enduis de lait corporel enrichi au yuzu, un agrume japonais dont le parfum est censé éloigner les mauvais esprits, d’après le flacon. Ma foi, si ça peut m’aider… J’ouvre l’armoire de toilette, à la recherche d’une crème pour le visage, et me fige. Sur l’étagère, juste devant mes yeux, se trouve une petite boîte rectangulaire portant le logo de l’entreprise pharmaceutique Roche sur la tranche. Des lettres bleu marine bien dessinées annoncent le contenu : Valium, Diazépam, 10 mg, 25 comprimés. Après un temps d’hésitation, j’ouvre la boîte. À l’intérieur, la plaquette de comprimés bleu ciel est à moitié vide. J’examine l’emballage : aucune trace d’étiquette de pharmacie au nom du patient, c’est une simple boîte blanche, désormais couverte de mes empreintes, comme je m’en aperçois un peu tard en la reposant sur l’étagère. J’ai des sueurs froides, alors qu’il fait une chaleur étouffante dans la salle de bains. Je me drape dans un épais peignoir pour descendre à la cuisine. J’ai besoin de réfléchir, et m’installer à la table me paraît la meilleure manière de le faire. Quelqu’un a laissé une boîte de Valium à moitié vide dans le placard de ma salle de bains, après en avoir dissous quelques comprimés dans mon alcool préféré. Était-ce une tentative de meurtre, ou seulement une menace ? Une manière de s’assurer que je resterais inconsciente pendant que quelqu’un parcourrait ma maison, se préparant à faire Dieu seul sait quoi avec mon corps inconscient ? Je récupère la carte de visite de Nav, puis la repose. J’aurais l’impression de crier au loup une fois de trop en l’appelant maintenant. Qui a pu faire ça ? Je repense à la soirée de vendredi. Tom. Il n’essayait peut-être pas d’escalader le mur, mais d’en descendre après avoir laissé la boîte de Valium dans ma salle de bains, dont la fenêtre donne sur le jardin. Très bien, mais quand aurait-il eu le temps et l’occasion de trafiquer mon whisky ? Qu’il soit coupable ou non, il est en prison, et ne représente plus aucun danger.
Un bruit soudain dans le vestibule me fait sursauter. Mon cœur se met aussitôt à battre la chamade tandis que je me lève, cherchant de quoi me défendre. Wispa lâche un aboiement puis trottine vers le couloir. Je la suis, brandissant une bouteille de vin vide récupérée dans le bac de recyclage. Il y a quelqu’un à la porte, qui tente de pénétrer dans la maison.
« Qui est là ? dis-je, tâchant d’avoir l’air sûr de moi.
— Anna ? C’est Pia. Je n’arrive pas à ouvrir…
— Pia ! » Le soulagement m’envahit. Je repose la bouteille pour déverrouiller la porte. « Vraiment désolée. J’ai encore dû changer la serrure, et je n’ai pas eu le temps de faire faire un double des clés.
— Pas de problème. » Elle m’adresse un grand sourire, et son énergie positive m’enveloppe aussitôt. « Ça va ?
— Oui, merci. J’ai eu une période un peu rude…
— Je vois ça, dit-elle en fixant la bouteille vide posée près de la porte. Bon, allons jeter un œil à ton jardin. »
Pendant les quelques heures qui suivent, je sers d’assistante à Pia. Je remplis des sacs à déchets de feuilles mortes pendant qu’elle fait le ménage dans les plantes vivaces, ôte les tiges mortes et bichonne les buissons et les arbres. Nous formons un tandem très efficace. Le jardin se transforme sous les doigts de Pia, dont l’énergie éclatante semble chasser toutes les mauvaises ondes qui y planaient depuis vendredi. J’ai l’impression que je vais pouvoir l’apprécier de nouveau. Je rentre dans la cuisine pour nous préparer une tasse de thé bien méritée. En sortant la brique de lait du frigo, je me rends compte qu’il va falloir que je me débarrasse de toutes les bouteilles vides. Le frigo ne me pose aucun problème : le lait, le jus de pomme et l’eau minérale terminent dans l’évier. J’hésite un peu plus longtemps devant mon bar, puis une bouteille quasiment pleine de bon cognac, une demi-bouteille de téquila Patrón Silver, de la vodka polonaise et un fond de sherry finissent par prendre le même chemin. Un vrai gâchis, mais mieux vaut prévenir que guérir. Heureusement, les autres bouteilles ne semblent pas avoir été ouvertes. Quand je lui apporte sa tasse de thé, Pia me montre quelques lattes déchaussées dans la palissade au fond du jardin. Le trou est assez large pour qu’un adulte puisse s’y faufiler. Je vais chercher une perceuse et des vis, et Pia répare la palissade avec une minutie à la limite de la maniaquerie que je trouve agréablement rassurante. Après son passage, le jardin semble encore mieux défendu que Fort Knox.
Quand je referme la porte derrière Pia, je me sens calme, maîtresse de moi-même. La séance de jardinage m’a fatiguée, mais c’est une bonne fatigue. Je réchauffe une pizza retrouvée dans le congélateur, et la dévore accompagnée d’un jus de pomme tout juste ouvert. Puis je traîne une lourde chaise de la salle à manger jusqu’à la porte d’entrée pour la caler contre le verrou, comme on le fait dans les films. Ce n’est peut-être pas très efficace en pratique, mais ça me rassure. Je tire une seconde chaise jusqu’à la porte de la cuisine pour la barricader à son tour, vérifie que toutes les fenêtres sont bien fermées, tire les rideaux et allume la lumière du salon et de l’entrée. Puis je monte à l’étage, me brosse les dents et me mets au lit. Il n’est même pas seize heures, mais le temps est sombre et nuageux, alors j’ai moins de scrupules à me coucher. Je m’endors presque aussitôt, sombrant dans un sommeil sans rêves.
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