À perdre haleine
Douze jours plus tard
Apparemment, Candice arrive à 11 h 15 par le vol United en provenance de Chicago, après avoir pris un vol domestique de Spokane à Denver puis récupéré la correspondance pour Londres à Chicago. Elle va être lessivée. Sachant qu’elle passera au moins une heure au contrôle des passeports et à la douane, je devrai être à l’aéroport pour midi. Ce qui ne me laisse pas beaucoup de temps au bureau le matin. Même si nos locaux ne se situent pas loin de la M4, heureusement, je serai obligée de partir à 11 h 30 dernier délai. Je me mords les doigts d’avoir proposé d’aller chercher Candice. J’aurais dû lui réserver un taxi qui l’aurait déposée directement chez Michael. Mais il est trop tard pour changer de plan, et j’ai le sentiment que je dois bien ça à Bell – m’occuper de sa petite amie pendant qu’elle est à Londres.
Il règne un calme inhabituel au bureau, la majorité des producteurs étant en tournage ou en salle de montage. Rien à voir avec l’ambiance dans ma boîte mail. Depuis la veille, j’ai reçu plus d’une centaine de nouveaux messages, dont la plupart sont signalés comme urgents. Quand je consulte mon agenda, ça ne s’annonce pas mieux : je vais rater une réunion plénière du département cet après-midi. Claire m’informe que Julian veut me voir en tête à tête demain matin – encore un engagement que je ne pourrai pas tenir. Mais les obsèques de mon amie justifient bien que je prenne un jour de congé supplémentaire, j’imagine. Claire me rappelle aussi que nous sommes arrivées à la date limite pour soumettre les candidatures de notre entreprise au Promax UK de cette année. Nous y revoilà déjà ! Je pourrais presque mesurer la longueur de ma carrière à l’aune des remises de prix Promax auxquelles j’ai assisté au fil du temps, de la jeune créatrice de spots promo fringante et avide de reconnaissance que j’étais à mes débuts à la Mme Je-sais-tout désabusée et cynique que je suis devenue. Une bande-annonce pour la télé, aussi appelée promo, est une drôle de bête. Elle sert à appâter le spectateur, mais se révèle souvent d’une qualité bien supérieure sur le plan créatif au programme qu’elle est censée promouvoir. Quels critères les juges de Promax prennent-ils en compte, alors ? La fidélité, l’efficacité, la créativité ? Une promo qui remplit parfaitement son cahier des charges est généralement aussi inventive qu’un pot de peinture. Une promo véritablement unique et ingénieuse ne serait souvent pas capable de faire acheter de l’eau à un assoiffé dans le désert. Ça me rappelle cette pub culte pour la Guinness datant de la fin des années quatre-vingt-dix, celle avec des surfeurs, des grandes vagues et des chevaux. A-t-elle poussé les gens à courir s’acheter une pinte de brune ? Sûrement pas, mais elle a récolté plus de prix et d’éloges qu’aucune autre pub de l’époque. Dieu merci, ce n’est pas ce genre de dilemme qui me compliquera la tâche ce matin. Notre équipe créative n’ayant produit aucun chef-d’œuvre cette année, j’opte pour une sélection de spots amusants qui rentrent sans souci dans les catégories « Meilleur usage de l’humour » ou « Petit budget, gros succès ». C’est toujours mieux que rien, me dis-je en transmettant ma sélection à Claire, qui se chargera de la paperasse. Puis j’écris un bref mail contrit à Julian pour annuler l’entretien du lendemain, et quitte le bureau.
Il n’y a quasiment pas de circulation sur la M4, et j’atteins le parking courte durée du terminal 3 à 12 h 05. Le panneau d’affichage du hall des arrivées annonce que le vol de Chicago a atterri et que les bagages sont en cours de distribution. Je me poste à la barrière pour observer la foule. Les portes automatiques vomissent des passagers à divers stades de confusion, des Européens pimpants et énergiques qui n’ont fait qu’un saut de puce aux voyageurs internationaux au regard vitreux et à la mine chiffonnée. Un groupe de touristes japonais désorientés cède la place à un troupeau de retraités américains surexcités, puis les portes se referment pour un moment. Elles se rouvrent sur un couple haut en couleur : une grosse femme habillée d’une robe vaporeuse éclatante, et un petit homme vêtu de noir qui pousse un chariot croulant sous une pile de valises. Ils forment un tableau tellement fascinant que je manque de rater la femme qui apparaît juste derrière eux, un unique sac de cabine à la main. Elle est plutôt menue, mince mais musclée, avec des cheveux raides aux reflets blonds ramassés en queue de cheval et des yeux bleus qui ressortent vivement sur son visage bronzé. Je sais aussitôt que c’est Candice. Elle m’identifie au même moment, et s’avance vers moi en souriant.
« Anna ?
— Candice ! »
Nous nous étreignons comme de vieilles connaissances.
« C’est vraiment très gentil d’être venue me chercher.
— C’est un plaisir, Candice, vraiment. »
Je passe régler mon ticket de parking à la machine, puis guide Candice vers ma voiture.
« Ton vol s’est bien passé ? Ou tes vols, plutôt ?
— Mon empreinte carbone a dû monter en flèche ces dernières vingt-quatre heures, dit-elle en riant. Mais ce n’était pas si affreux que ça. J’ai réussi à dormir pendant le vol depuis Chicago. »
Contrairement à la plupart des Américains de ma connaissance, elle s’exprime d’une voix calme et posée, et dégage une certaine douceur. Elle me plaît tout de suite. Pendant le trajet vers Londres, je lui demande si c’est la première fois qu’elle vient au Royaume-Uni.
« En fait, j’ai habité deux ans à Canterbury.
— À Canterbury ? dis-je, pas certaine d’avoir bien entendu.
— J’ai fait un master en anthropologie sociale là-bas.
— Eh bien ! Tu connais déjà ce coin de la planète, alors.
— Oui, ce serait un voyage assez nostalgique, si les circonstances étaient différentes… »
Nous nous taisons toutes les deux. Puis Candice se racle la gorge.
« Comment était-elle ? »
J’ai beau être au volant, je ne peux pas m’empêcher de la fixer. Candice me rend mon regard, une expression grave et suppliante dans ses yeux bleus, comme si elle m’implorait de lui révéler un secret.
« Comment ? dis-je, en me concentrant de nouveau sur la route. C’était quelqu’un de bien, une personne honnête, digne de confiance… à part. Tu sais, avec la plupart des gens, on a l’impression qu’une autre personne se cache derrière la façade qu’on nous montre. Avec Bell, ça n’arrivait jamais : elle était exactement telle qu’on la voyait, sans aucune arrière-pensée, un Dr Jekyll sans Mr Hyde. Elle était gentille, ouverte, chaleureuse. Et très drôle. On a eu tellement de fous rires au fil des années…
— Elle m’a beaucoup parlé de toi. Tu étais sa meilleure amie.
— J’espère… J’ai essayé… » Je sens l’émotion monter en moi. « Mais j’ai échoué, je l’ai complètement laissé tomber… »
Je m’interromps, cherchant mes mots, me demandant pourquoi je suis en train de confier mes pensées les plus intimes à une femme que je connais depuis dix minutes. Elle attend que je poursuive, et j’ai le sentiment que je dois le faire. Je me rends compte que je porte une culpabilité terrible sur mes épaules, et qu’il faut que je la partage avec quelqu’un.
« Elle est morte à cause de moi, Candice. »
Des larmes me brouillent soudain la vue ; je ne distingue quasiment plus la route. J’écrase les freins, vire brusquement sur la bretelle menant à la station-service Heston. Le parking est presque vide, et je me gare juste devant le Costa Coffee. Je coupe le moteur avant de prendre une grande inspiration.
« Je suis vraiment désolée, Candice. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Ça doit être tellement bizarre pour toi… de te retrouver dans un pays étranger, sur une aire d’autoroute, avec une inconnue en pleine crise de nerfs… », dis-je, essayant de prendre l’incident sur le ton de la blague.
Candice pose la main sur mon épaule.
« Allons boire un café », dit-elle.
Je verrouille ma voiture, et nous nous dirigeons vers le Costa. Candice m’installe sur un fauteuil dans un coin tranquille avant d’aller commander nos boissons. Quelques minutes plus tard, elle place un grand mug fumant devant moi, puis s’assoit sur le fauteuil opposé au mien. Quand je récupère la tasse, une odeur de chocolat chaud me monte aux narines. Candice sourit.
« Je me suis dit qu’on avait plus besoin de ça que d’un café. »
Je prends une gorgée, et décide qu’elle a raison. Le goût du chocolat est à la fois riche et réconfortant.
« Merci. Je suis vraiment désolée.
— Il n’y a pas de quoi.
— Je me sens tellement bête. Tu viens d’arriver, tu es épuisée par ton voyage, et tu te retrouves forcée d’assister à ce déballage d’émotions embrouillées… Ce n’est pas comme ça que c’était censé se passer.
— On n’y peut rien, parfois. Quand la coupe est pleine, il faut la vider… »
Nous buvons notre chocolat chaud en silence.
« J’étais amoureuse de Bell. Je le suis encore. Ça me paraissait dingue au début, toute cette histoire de drague par Internet. Ce n’est vraiment pas mon truc, je ne sais même pas pourquoi je me suis inscrite sur le site. Et puis, du jour au lendemain, Bell était là, à remplir ma vie avec ces conversations Skype qui duraient des heures, à être à mes côtés, simplement, avec ce style un peu bizarre des relations à distance. Je ne savais pas à quoi m’attendre quand elle est venue me voir, je n’étais pas certaine qu’elle me plairait, en chair et en os. Internet est un moyen de communication tellement trompeur. Je me souviens de l’avoir attendue à l’aéroport en me disant et si elle était complètement givrée ? Et si elle n’était pas la personne qu’elle prétendait être ? Mais quand elle est apparue en haut de l’escalator dans le hall des arrivées, mes doutes se sont évanouis d’un coup. J’ai ressenti comme un petit pincement au cœur, et puis j’ai été inondée d’une joie inexplicable. Elle me semblait si… familière et exotique en même temps. »
Candice se tait, remue son chocolat d’un air distrait.
« Tu sais, j’étais persuadée qu’on passerait le reste de notre vie ensemble. »
Ses yeux se voilent de larmes, elle secoue la tête et prend une gorgée de chocolat. Je pose la main sur la sienne. Je sais que rien de ce que je pourrais dire ne la réconforterait. Je ne trouve rien qui me réconforterait non plus.
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