À perdre haleine

Aga Lesiewicz · Chapitre 22 sur 51

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À perdre haleine

Huit jours plus tôt

 

 

Je suis réveillée par des coups de sonnette insistants à la porte. Wispa aboie à corps perdu, et je suis obligée de lui crier dessus pour qu’elle se taise, ce qu’elle fait, à contrecœur. J’attrape une robe de chambre suspendue à la porte de ma chambre et dévale l’escalier en me recoiffant avec les doigts.

« Oui ? dis-je, ouvrant la porte sans décrocher la chaîne.

— Bonjour », fait une voix de femme que je ne reconnais pas.

Par l’entrebâillement, j’aperçois un visage pâle, et il me faut un moment pour mettre un nom dessus : c’est Samantha, la femme de Tom, la sympathique docteure. J’ôte la chaîne pour ouvrir entièrement la porte.

« Désolée de te déranger si tôt, mais je voulais te voir avant que tu partes au travail… » Sa voix s’éteint quand elle remarque ma robe de chambre.

« Je suis en congé maladie, en fait. Qu’est-ce que je peux faire pour toi ? dis-je, ne sachant pas si je devrais l’inviter à entrer.

— Je me demandais si on pouvait discuter deux minutes.

— Bien sûr. » Je lui fais signe d’entrer. De quoi veut-elle me parler ? me dis-je fébrilement, priant pour qu’il n’y ait pas eu d’erreur dans mes analyses. « Allons dans la cuisine. »

Je l’y emmène, et lui propose un café. Elle refuse d’un signe de tête en s’asseyant à table. Histoire de m’occuper les mains, j’insère une capsule dans la machine et appuie sur le bouton. Samantha attend que ma tasse soit prête et que je m’installe en face d’elle.

« C’est à propos de Tom.

— Tom ? Il lui est arrivé quelque chose ? dis-je, soulagée qu’elle n’ait pas évoqué mes résultats d’analyse.

— Non, il va bien. » Elle détourne le regard. « Je suis venue te demander de le laisser tranquille.

— Pardon ? » Je ne suis pas sûre d’avoir bien entendu.

« Je sais que tu es allée courir avec lui. »

Je me contente de la fixer, ne sachant pas comment réagir. Tâchons de rester polie, me dis-je.

« Écoute, Samantha : c’est vrai, je suis allée courir à Hampstead Heath avec lui une fois, parce qu’il m’avait rejointe en route, et je l’ai appelé à l’aide un autre soir à cause d’Alden qui avait débarqué chez moi bourré. Oh, et je suis allée chez vous pour votre fête. Nos rapports se résument à ça. Je t’assure qu’il ne se passe absolument rien entre ton mari et moi.

— Je sais, répond-elle, et on dirait qu’elle va se mettre à pleurer.

— Bon, dis-je en me levant de ma chaise. Je vais te faire du café. Ou est-ce que tu préférerais du thé ?

— Du café serait très bien. Noir, merci. »

Mais qu’est-ce que c’est, ce délire ? me dis-je, attendant que sa tasse se remplisse. J’ai une vraie cinglée dans ma cuisine, ou quoi ? Je pose la tasse devant elle, et elle en boit une gorgée.

« Je suis vraiment désolée, Anna, je ne veux pas du tout te vexer… ni te blesser… »

Elle a l’air un peu plus calme, maintenant.

Je me rassois en face d’elle avec mon café. Je ne suis même plus sûre de lui en vouloir.

« Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? » dis-je finalement.

Elle pousse un soupir.

« Évidemment, ça ne va pas être facile, parce qu’on est voisins… Tom a toujours eu un faible pour les belles femmes, une fascination inoffensive, presque enfantine, que j’ai appris à tolérer. Mais avec toi… En gros, si tu pouvais essayer de l’éviter… de ne pas l’encourager…

— Je ne l’ai jamais encouragé. D’aucune façon. »

J’en ai assez, brusquement. Je me lève de table. « Je ferai ce que je peux. Mais j’aimerais que tu partes, maintenant. »

Elle se relève sans me regarder.

« Je comprends. Je suis vraiment désolée… »

Je lui ouvre la porte, et elle s’en va, le dos voûté, l’air fragile. Quelle femme bizarre. Est-ce que le fait de travailler dans un centre de dépistage a déformé sa vision du monde ? Ou est-ce qu’elle me prend sérieusement pour une traînée ?

Ça commence à bien faire, me dis-je en retournant à la cuisine pour ouvrir la porte du jardin à Wispa. Ma vie vient de se muer en sombre farce, et ça ne me fait pas rire du tout. Je me sens asphyxiée entre les murs de ma propre maison, le quartier, la ville entière. Il faut que je m’en aille. Je décroche mon téléphone pour appeler Kate, qui m’a laissé un message la veille.

« Kate, c’est Anna. Tu sais que ça fait une éternité que je menace de te rendre visite, alors… qu’est-ce que tu fais ce week-end ?

— Pas grand-chose. Tu veux venir ?

— Oui, j’adorerais.

— Super. Envoie-moi juste un texto quand tu seras en route, que je sache à quelle heure t’attendre. »

Une heure plus tard, mes affaires sont dans la voiture et Wispa installée sur son matelas de voyage à l’arrière, battant de la queue avec enthousiasme. Elle adore ces escapades. Je négocie quelques bouchons sur la rocade nord, et bientôt nous filons sur la M11 en direction des doux pâturages du Norfolk. Le spectacle des grands espaces juste après la M25 m’emplit le cœur de joie. Il y a quelque chose de réconfortant et de rassurant à voir la quantité de terrain qui n’a pas encore été transformée en jungle de béton. Je quitte la M11 pour rejoindre l’A11, avant de prendre l’A1065 en direction de Brandon, Swaffham et Fakenham, la partie du trajet que je préfère. Je fais un arrêt rapide à un pub sur le chemin pour laisser Wispa se dégourdir les pattes, et avale une demi-baguette indigeste fourrée avec un fromage râpé qui n’a de fromage que le nom. Et puis nous reprenons la route, aussi excitées l’une que l’autre à l’idée de notre aventure balnéaire.

Kate a vendu son appartement londonien il y a deux ans pour s’acheter un charmant cottage en bord de mer dans le village pittoresque de Burnham Overy Staithe. Autrefois à la tête d’un florissant cabinet de recrutement spécialisé dans l’audiovisuel, elle a atteint le point de saturation à quarante-trois ans, vendu son entreprise au plus offrant et déménagé dans le Norfolk pour s’y livrer à ses deux nouvelles passions : la photographie et le jardinage. Cette dernière s’est développée bien au-delà d’un simple passe-temps, puisque son jardin est passé d’un potager amateur avec deux légumes se battant en duel à une entreprise bio en plein essor fournissant des herbes aromatiques, des salades et des fleurs comestibles à un restaurant local étoilé au Michelin. Je taquine souvent Kate en lui faisant remarquer qu’elle a quitté Londres pour prendre sa retraite et se reposer, mais qu’elle se retrouve à travailler avec plus d’acharnement que jamais. Ce à quoi elle me rétorque en riant qu’il s’agit d’une tout autre sorte d’« acharnement », le genre de travail enrichissant et gratifiant qu’elle ne connaissait pas à l’époque où elle dirigeait son cabinet. Et c’est vrai : elle n’a jamais semblé plus heureuse et en forme qu’aujourd’hui.

Nous arrivons assez tôt, et Kate, grande, belle et bronzée, nous accueille devant sa maison. Je lui ai toujours envié son teint méditerranéen, ses jolies boucles noires qui encadrent son visage et ses yeux d’un vert magnifique. Depuis qu’elle vit dans le Norfolk, elle a cette mine éclatante des gens de la campagne qui passent beaucoup de temps au grand air.

Wispa, déchaînée, court d’un bout à l’autre du jardin, un débordement de joie plutôt inhabituel pour le gros bébé qu’elle est. Mais elle adore Kate, et elle adore cet endroit, surtout lorsqu’il y a une promenade dans les dunes ou une baignade dans la mer à la clé. Je décharge la voiture puis transporte le panier et les gamelles de Wispa dans la cuisine de Kate, décorée de superbes carreaux en grès.

Kate propose d’aller se balader sans tarder pour profiter du soleil de l’après-midi, et nous montons dans son antique Range Rover pour un court trajet jusqu’à Holkham Beach, la plus belle étendue de sable que j’aie jamais vue. Nous longeons une promenade en bois tracée au milieu des pins qui surplombent les dunes, avant d’arriver aux marais salants et au rivage dénudé par la mer. Je suis obligée de m’arrêter pour admirer le paysage, qui me subjugue toujours. Nous dépassons un groupe d’ornithologues amateurs à l’air très sérieux dans leurs tenues de camouflage, et nous dirigeons vers l’océan, qui semble à des kilomètres de distance. Il a beau faire chaud, la plage est quasiment déserte, parsemée ici ou là de quelques silhouettes de promeneurs. Nous tournons à gauche pour marcher dans les dunes, nos pieds nus s’enfonçant avec bonheur dans le sable fin. Wispa décrit des cercles autour de nous, museau brun couvert de sable.

« Alors, qu’est-ce que tu cherches à fuir, cette fois ? » demande Kate.

Elle me connaît trop bien pour que je proteste. Pendant que nous poursuivons notre balade, je lui parle de ma rupture avec James, des agressions à Hampstead Heath et de la visite déroutante de la femme de Tom. Il n’y a que mes rencontres avec le mannequin Dior que je passe sous silence. Kate ne dit rien, mais je sais qu’elle n’en rate pas une miette, en experte de l’écoute avec des années de pratique.

« Eh ben, dit-elle à la fin de mon récit. Ça paraît assez surréaliste.

— Je sais. En te le racontant, je commençais à me demander si ça m’était vraiment arrivé.

— C’est quand même bizarre qu’elle vienne te voir. Pourquoi ça la dérangerait que son mari aille courir avec une voisine de temps en temps ?

— Mystère », dis-je en haussant les épaules. Puis je me reprends, et lui confie l’idée qui m’a traversé l’esprit pendant mon trajet en voiture : « Peut-être qu’elle le soupçonne d’être le violeur de Hampstead Heath ?

— Mais si elle savait que c’était un violeur, tu crois qu’elle le protégerait ? Je le dénoncerais tout de suite à la police, moi.

— Bah, quand on pense à ce que les femmes sont capables de faire pour soutenir leur homme… »

Kate se met à rire. Je repense à Robert, son ex-mari, un patron de télévision accusé d’avoir abusé d’une stagiaire adolescente quand Kate dirigeait encore son cabinet à Londres. Elle n’a jamais dit de mal de lui, mais a divorcé presque aussitôt et s’est installée dans le Norfolk peu après. Je ne sais pas si elle a quelqu’un dans sa vie en ce moment ; en tout cas, elle n’a jamais évoqué d’homme depuis qu’elle a quitté Londres.

Deux cavaliers nous dépassent, leurs chevaux écumant d’ardeur. Je les suis d’un regard envieux alors qu’ils s’éloignent au galop, libres et exaltés. Nous marchons encore un peu avant de prendre un tournant pour rejoindre le sentier qui traverse la forêt de pins jusqu’au parking. Une fois de retour à la maison, Kate me force à m’asseoir dans le jardin avec un livre pendant qu’elle prépare le dîner. Comme toujours, c’est une œuvre d’art, un repas cent pour cent végétarien, uniquement composé de produits de son jardin. Je savoure sa soupe d’orties avec crème aigre et quelques feuilles d’ail des ours, suivie de pommes de terre tout juste récoltées et de houmous préparé avec différentes variétés de haricots, le tout accompagné d’une salade décorée de pensées. Après le dîner, agréablement détendues par le vin de fleurs de sureau et de roquette sauvage de Kate, nous nous asseyons dans le jardin pour contempler le port de la crique, qui fourmille d’oiseaux dans le crépuscule.

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