À perdre haleine
Onze jours plus tôt
Je me réveille à l’aube, enfile mes vêtements de sport, et, à sept heures du matin, je suis dehors. Je négocie à voix basse avec Wispa, la suppliant de ne pas aboyer, et prie pour ne pas tomber sur Tom ce matin-là. Ça gâcherait tout. Nous dévalons Fitzroy Park, grisées par la clarté de la journée. L’air est frais, les oiseaux pépient et roucoulent, leurs chants se répondant les uns les autres dans les arbres. J’atteins le parc sans même avoir commencé à transpirer. Puis nous remontons la colline avant de prendre à droite, suivant mon trajet habituel. Je ne sais même pas si je verrai le mannequin Dior ce matin, mais j’ai un discours tout préparé en tête.
Nous filons sans bruit dans les bois sombres, quand brusquement le voilà, juste en face de moi, qui arrive en courant dans l’autre sens. Je m’immobilise, et il ralentit. Wispa aboie vivement, mais je la rassure, lui demande d’attendre un peu. Ça me fait bizarre d’entendre ma voix. Il s’est arrêté de courir pour m’observer, une question et un défi dans le regard. Je sens mon discours s’évaporer alors que je le contemple. Je tente désespérément de me souvenir des mots, mais ils ont disparu. Il n’y a plus aucun mot dans ma tête, plus aucune pensée, juste un instinct primaire qui me pousse à avancer vers lui, effleurant son bras lorsque je le croise pour quitter le sentier et pénétrer dans d’épais fourrés débouchant sur un petit espace dégagé, un carré d’herbe et de mousse où des jacinthes des bois poussent sûrement au printemps. J’attends une seconde, puis l’entends qui me suit. Je m’avance encore dans la clairière, m’arrête et me retourne. Il est juste derrière moi, et me regarde sans bouger. Il est si proche que je distingue les gouttelettes de transpiration sur son front. Je tends le bras pour toucher sa poitrine, sentant son cœur battre sous ma main. Je remonte lentement son tee-shirt, le passe par-dessus ses bras et sa tête, et il ne proteste pas. Sa poitrine, quasiment glabre, luit de sueur. De la main, je suis le délicat chemin de poils doux et blonds de son nombril jusqu’à son short de sport, grotesquement tendu par son érection, puis attrape l’élastique à sa taille pour le lui ôter. Il se tient debout devant moi, nu à l’exception de ses baskets, beau et immobile comme une statue grecque. Je m’agenouille et prends son sexe dans ma bouche, les mains sur ses petites fesses musclées. Son odeur masculine me frappe alors que je savoure sa texture, dure et lisse, sentant le goût salé de sa sueur sur ma langue. J’accélère le rythme, enfonce mes ongles dans ses fesses. Un gémissement puissant lui échappe, et il me repousse. Je tombe sur le dos et il est sur moi aussitôt, m’arrachant mon tee-shirt, baissant mon pantalon. Il me pénètre brutalement, et je suis prête, l’attirant en moi, labourant son dos de mes ongles. Son visage plane au-dessus du mien, pupilles dilatés, bouche humide, mais nos lèvres ne se touchent pas, il n’y a pas de place pour la tendresse d’un baiser dans notre étreinte. Nous faisons l’amour avidement et violemment, et je sens ma bouche devenir gourde et froide tandis que le reste de mon corps s’embrase. Je jouis la première, avec un cri que je tente en vain d’étouffer ; il me suit quelques secondes plus tard. Il roule sur le côté et nous restons tous les deux étendus sur la mousse humide et fraîche, haletant, incapables de bouger. Puis il se relève lentement et récupère ses vêtements pendant que je ferme les yeux, priant en silence pour qu’il ne parle pas, ne dise pas en mot, ne brise pas la magie du moment. Quand je les rouvre, il a disparu. J’ai froid, et une brindille pointue s’enfonce dans ma cuisse. Je me relève en tremblant pour remettre mes vêtements, passe les doigts dans mes cheveux emmêlés, ôtant des morceaux de mousse. Je me fraie un chemin dans les fourrés pour rejoindre le sentier où j’aperçois Wispa, couchée en travers, qui m’observe attentivement de ses yeux noisette.
« C’est bien, dis-je en lui tapotant la tête. Tu es vraiment un bon chien. »
Je lui suis reconnaissante de ne pas s’être sauvée. Je rentre chez moi lentement, ma chienne sur les talons, silencieuse et satisfaite, refusant de laisser les démons que j’ai délivrés s’insinuer dans mes pensées.
La réunion de travail à Soho déborde largement sur ma pause-déjeuner, et quand je reprends la voiture pour retourner au bureau, il est près de quatorze heures. Ma matinée chargée ne m’a pas laissé le temps de penser au mannequin Dior. Ça vaut mieux. Je suis obligée de bloquer sciemment les bribes de souvenir qui me reviennent, elles m’empêcheraient de travailler. Alors que je me mêle à la circulation sur Marylebone Road, j’allume la clim et la radio dans la voiture. Tombant sur la station préenregistrée, BBC London 94.5, j’écoute Robert Elms dépeindre avec enthousiasme un bâtiment décrépit de l’est londonien. J’aime bien ce type, et pas seulement parce qu’il déteste les Beatles presque autant que moi. Si mes souvenirs sont bons, il a déclaré qu’ils étaient « soit puérils et simplets, soit balourds et pompeux » et qu’il n’y avait aucune raison pour qu’ils échappent à la critique. Je suis on ne peut plus d’accord. Puis on passe au flash info de quatorze heures, et je manque d’emboutir la voiture devant moi en entendant le premier titre. Il y a eu un autre viol à Hampstead Heath. J’augmente le volume pour écouter la suite, frappée de stupeur. Une femme a été agressée et violemment battue ce matin. Elle est à l’hôpital, dans un état critique. La commissaire Jones, de la police de Camden, prend la parole.
« À l’heure qu’il est, nous n’établissons pas de lien entre les deux incidents qui ont eu lieu récemment à Hampstead Heath, dit-elle. Mais nous appelons les témoins à se manifester. Un détail d’apparence sans importance peut se révéler crucial pour l’enquête ; nous vous invitons donc à nous communiquer toutes les informations en votre possession, aussi insignifiantes semblent-elles. »
Elle ajoute que la présence de la police a été renforcée dans la zone, et que tout témoin d’un comportement suspect doit composer le 999.
Je coupe le reste des informations pour tenter de réfléchir calmement à ce que je viens d’entendre. Il y a eu un autre viol, et il n’y a pas de témoins. La femme est à l’hôpital, sûrement trop ébranlée pour décrire son agresseur. Et il n’y a pas de suspect. Sinon, ils auraient donné une description, une indication quelconque au sujet du coupable. La commissaire Jones a déclaré qu’aucun lien n’avait été établi entre les deux incidents. Peut-être ne veut-elle pas semer la panique en évoquant l’idée d’un violeur en série. Mais pourquoi deux violeurs seraient-ils plus rassurants qu’un violeur en série ? Quoi qu’elle en dise, j’ai l’intuition que les deux viols ont été commis par le même homme. Et qu’il devient de plus en plus violent.
Je sors mon téléphone pour envoyer un texto à Bell pendant que je patiente à un feu, après avoir vérifié qu’aucune caméra ne me surprendra en train d’enfreindre la loi. Je sais qu’elle va s’inquiéter ; il faut que je la rassure. Elle me répond presque aussitôt pour me remercier de lui avoir donné des nouvelles. Cette bonne vieille Bell. Ça me fait chaud au cœur de penser que quelqu’un se soucie de moi à ce point. Je me rappelle ce moment, il y a bien des années, où je me suis rendu compte qu’être célibataire signifie que tout le monde se fiche de savoir si vous allez bien ou pas. Vous pourriez aussi bien tomber raide mort, personne ne s’en apercevrait. Les amis ont tendance à s’agglutiner autour de vous tant que vous êtes au sommet de la réussite et du bonheur, mais, au moindre pépin, il n’y a plus personne. Même si Bell m’agace parfois avec son comportement de mère poule, je sais que je n’aurai jamais rien d’autre qui se rapproche autant d’une famille.
Tandis que je m’engage sur le pont routier, gagnant de la vitesse, je me remets à penser au parc. J’y étais ce matin, à peu près au même moment, sûrement, où une autre femme se faisait violemment agresser. Je fouille dans ma mémoire, revenant à ces instants brumeux qui ont suivi ma rencontre avec le mannequin Dior, mais je suis quasiment certaine de n’avoir rien vu ni entendu qui puisse aider la police. Et je suis convaincue que le mannequin Dior n’a rien à voir avec le viol. En d’autres termes, me dis-je, justifiant ma propre lâcheté, je n’ai aucune raison de contacter la police. Qu’est-ce que je leur dirais, de toute façon ?
La journée a été longue au travail, et quand j’arrive chez moi, je suis épuisée. Je m’apprête à ouvrir la porte d’entrée quand mon portable se met à sonner. C’est Bell. Je discute avec elle tout en saluant Wispa et en déposant mon sac de courses sur le plan de travail de la cuisine.
« J’ai pris mes billets pour aller voir Candice à Vancouver, m’annonce-t-elle.
— Oh, super. » Je me verse un verre de malbec avant d’aller m’allonger sur le canapé du salon. « Quand ça ?
— Jeudi.
— La vache, c’est rapide !
— Je sais, mais j’ai trouvé un vol de dernière minute vraiment pas cher avec une compagnie charter, et je me suis dit, pourquoi pas ? Candice peut prendre des congés, ça nous fera un long week-end ensemble.
— J’espère que ce sera chouette. »
C’est un sacrément long trajet pour un week-end. Je repense à quelques voyages désastreux que Bell a déjà faits aux États-Unis pour rencontrer ses copines d’Internet.
« J’en suis sûre. Cette fois, c’est la bonne, Anna.
— J’espère, mon chou. Tu le mérites vraiment.
— Je sais. Je suis tout excitée. Et un peu angoissée.
— Ça se passera bien », dis-je pour la rassurer, même si je ne suis pas totalement convaincue que chercher l’amour sur un autre continent et par Internet soit la meilleure manière de procéder. Mais chacun ses goûts, comme disent les Français. Je suis mal placée pour critiquer.
Après notre discussion, je reste sur le canapé, à réfléchir à mes propres goûts et à ce que Bell aurait à en dire. Je n’ai pas le cran de lui parler du mannequin Dior, parce que je sais qu’elle serait horrifiée. Choquée, non – elle a pas mal donné de ce côté-là –, mais elle penserait que je me mets en danger. Je m’aperçois que j’ai formulé cette phrase au présent, et ça m’inquiète un peu. Peut-être que je devrais aller voir un psy.
Wispa se met brusquement à aboyer, et j’entends une voix d’homme dans la maison. Je me lève d’un bond, attrapant mon téléphone, prête à appeler le 999. Les aboiements de Wispa changent de ton, se font plus amicaux. Je sors prudemment du salon pour gagner le couloir. La porte de la maison est grande ouverte, et un jeune homme se tient debout dans l’entrée, vacillant légèrement. C’est Alden.
« Anna ! » Il agite une bouteille de vodka Putinoff de chez Lidl vers moi. « Désolé de débarquer comme ça…, marmonne-t-il d’une voix pâteuse en s’avançant dans le couloir.
— Comment es-tu entré ?
— Comment… ? répète-t-il, avant de regarder autour de lui comme s’il avait perdu quelque chose. Je crois que la porte était ouverte. »
Merde, ça a dû me sortir de l’esprit à cause du coup de fil de Bell. Je contourne Alden pour refermer la porte. Il pue l’alcool.
« Anna… » Il essaie de m’attraper par le bras pour m’embrasser. « Anna, Anna, Anna, ma jolie Anna…
— Alden, tu es soûl, dis-je en le repoussant doucement.
— Je sais. » Il se laisse tomber sur le sol, et fond en larmes.
Génial, il ne manquait plus que ça, un gamin bourré qui pleurniche dans mon couloir.
« Qu’est-ce qui ne va pas ? dis-je après être allée remplir un verre d’eau à l’évier de la cuisine.
— Tina m’a quitté ! » gémit-il, un gros filet de morve au bout du nez.
Je me souviens que Tina est sa copine, la musicienne.
« Elle couche avec un connard de son groupe. »
Il prend une gorgée de vodka, et quand je lui tends le verre d’eau, il repousse ma main maladroitement. Le verre m’échappe des doigts pour se fracasser sur le sol. Il y a de l’eau partout, mais Alden ne le remarque même pas. Il prend une nouvelle gorgée, puis ferme les yeux. Deux minutes plus tard, il ronfle. J’ai comme l’impression qu’il s’est pissé dessus, même si j’espère que ce n’est que de l’eau. Je ramasse les plus gros éclats de verre avant de retourner dans la cuisine.
Il faut que je m’en débarrasse. Je n’ai aucune intention de jouer les baby-sitters pour un gamin bourré en pleine rupture. J’appelle Tom sur mon portable. Il décroche immédiatement, et je lui explique la situation. Il me répond qu’il arrive, et cinq minutes plus tard, il frappe à la porte.
« Tom, dis-je en lui ouvrant. Merci infiniment de venir à la rescousse. Je ne sais vraiment pas quoi faire de lui. »
Tom m’adresse un de ses sourires aux dents parfaites, et la situation semble aussitôt sous contrôle. Peut-être que j’ai besoin d’un homme dans ma vie, après tout. Est-ce que je devrais appeler James, pour prendre de ses nouvelles ? Bof, non…
« Ne t’en fais pas, Anna, on va régler ça en deux coups de cuillère à pot. » Tom baisse les yeux vers Alden, pelotonné par terre, profondément endormi.
« Sa petite amie l’a quitté, apparemment.
— Ça fait déjà un bail. Il continue à croire qu’il peut la récupérer… pauvre gosse.
— Oh, je croyais qu’elle l’avait largué aujourd’hui.
— Non, ça fait un moment que ça dure, dit Tom en observant Alden, qui ronfle paisiblement. Il a juste besoin d’une bonne nuit de sommeil. J’ai les clés de son appartement ; les enfants y vont pour arroser son chat et nourrir ses plantes quand il part sur un tournage. »
Je ris à sa mauvaise blague, parce que j’apprécie l’effort. Tom relève Alden en l’attrapant sous les bras. La tête d’Alden bascule en arrière, puis il rouvre les yeux et marmonne quelque chose.
« Ça va aller, mon vieux, on va te ramener chez toi », dit Tom en le guidant vers la porte.
Je le remercie à plusieurs reprises pendant qu’il aide Alden à descendre les marches du perron. Il me décoche un dernier sourire parfait, puis ils disparaissent tous les deux.
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