À perdre haleine

Aga Lesiewicz · Chapitre 37 sur 51

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À perdre haleine

Dix jours plus tard

 

Je vais courir avec Wispa ce matin. Peu importe qui essaie de détruire la sérénité et le rythme habituel de la vie quotidienne à Hampstead ; il n’y arrivera plus très longtemps. D’un certain côté, je me sens coupable et triste, comme si je trahissais la mémoire de Bell. Est-ce égoïste ? Peut-être, mais il faut que je m’extirpe de cette spirale de mélancolie, et je ne vois pas d’autre moyen d’y parvenir. J’ai besoin de mon shoot de sportive, une injection d’endorphines bénéfiques, la morphine naturelle que mon corps produira pour étouffer la douleur et le désespoir. Wispa, qui m’observait attentivement, devine ma résolution et bondit hors de son panier, prête à l’action. Il me faut un moment pour dénicher ma tenue de jogging, mais enfin je suis dehors, une Wispa tout excitée sur les talons. En arrivant au bout de la rue, ma détermination faiblit, et au lieu de tourner à droite vers Hampstead Heath, je prends à gauche en direction de Waterlow Park. Je ne peux pas aller à Hampstead. Je ne suis toujours pas capable d’affronter un endroit qui, dans ma tête, a joué un rôle dans la mort de Bell. Il me paraît entaché, menaçant, et je suis trop faible pour affronter ses ténèbres.

Il y a déjà du monde dans le parc : quelques joggeurs, une personne qui pousse un landau d’un air décidé, deux ou trois promeneurs de chiens et un homme solitaire qui lit un journal sur un des bancs en face de la pelouse centrale. Quand je passe devant lui, une odeur de café chaud me monte aux narines, et je remarque un gobelet en carton posé à côté de lui sur le banc. Ma propre envie de café se réveille immédiatement ; j’ai hâte de prendre ma première gorgée d’expresso à la maison. Ça me fait du bien, de courir au grand air. Les rayons du soleil matinal baignent les arbres et l’herbe d’une lumière douce qui donne un aspect propre et bucolique au paysage. Rien de mal ne peut jamais se produire dans un endroit pareil, me dis-je en remontant la colline, les poumons gonflés d’air frais, le cœur battant à un rythme régulier. Je devrais sortir ce soir, m’imprégner de l’énergie positive d’autres gens – ç’a toujours été le meilleur remède à la tristesse. J’ai besoin de quelqu’un qui dégage des ondes positives, quelqu’un qui n’ait aucun rapport avec toute cette merde qui s’accumule autour de moi. Ray. Un rayon de soleil, me dis-je avec un sourire. Je sors mon portable de ma banane et compose son numéro. Sans surprise, je tombe sur son répondeur. Je lui laisse un message rapide et enjoué, évoquant l’idée de se retrouver pour un verre ce soir. Le seul fait d’avoir pris cette initiative me requinque encore un peu. Je poursuis ma course. Une petite boule de poils aboie après Wispa, et j’échange un sourire amical avec sa maîtresse, une femme courtaude en survêtement rose. Je décris une dernière petite boucle autour du lac, puis reprends le chemin de la maison en sortant sur Swain’s Lane. Wispa, visiblement déçue par la brièveté de la promenade, ralentit pour renifler quelque chose, ignorant mes appels. Je suis obligée de faire demi-tour et de l’attraper par le collier pour l’arracher à sa trouvaille puante. Arrivée près de chez moi, j’ai l’impression que quelque chose cloche. Il y a un gros problème de proportions, et en m’approchant, je me rends compte que ma voiture, garée par un coup de chance juste devant ma porte, est plus basse que d’habitude. Je m’immobilise, et la contemple avec stupéfaction. Les quatre pneus sont complètement à plat. En y regardant de plus près, je m’aperçois que ce n’est pas une fâcheuse coïncidence : on les a lacérés tous les quatre. Je contourne lentement la voiture, et une fois à l’arrière, un frémissement glacial me parcourt. Quelqu’un a tracé un mot à la bombe sur toute la largeur du pare-brise. SALOPE, disent les grandes lettres blanches et tremblotantes. Je crie le nom de Wispa, qui traînasse encore, attends qu’elle rentre dans la maison puis claque la porte derrière nous. Je m’adosse au mur de l’entrée et glisse au sol, incapable de respirer. Quand enfin je parviens à reprendre mon souffle, c’est un sanglot qui m’échappe. Je reste assise par terre jusqu’à ce que le froid du carrelage me fasse grelotter, puis je me relève et je gagne la cuisine d’un pas chancelant. Je retourne des bouts de papier, de vieilles factures et des cartes de taxis privés sur la table jusqu’à trouver celle de la commissaire Jones. Je l’appelle. Elle décroche presque aussitôt. Je ne sais pas si ce que je lui raconte sur ma voiture est cohérent, mais elle me répond très sérieusement. Elle veut que je vienne au commissariat et m’envoie l’inspecteur Kapoor sur-le-champ. J’ai à peine le temps de passer sous la douche et d’enfiler mes vêtements qu’il sonne chez moi. J’attrape mon portable et mon sac, dis à Wispa d’être sage, ferme la porte et monte dans la voiture de police. L’inspecteur Kapoor me sourit, mais il a l’air inquiet. Tandis qu’il démarre, je laisse un message à Claire pour l’avertir que j’arriverai en retard au bureau. Pour une fois, je ne culpabilise même pas. Peut-être que j’aurais dû accepter les congés exceptionnels proposés par Julian, peut-être que je ne suis pas encore prête à reprendre le travail, me dis-je pendant que nous parcourons les rues qui s’éveillent à l’heure de pointe. Sauf que j’aurais été parfaitement d’attaque ce matin si un connard n’avait pas vandalisé ma BMW, me dis-je aussi, argumentant contre mes propres doutes.

L’inspecteur Kapoor se gare devant le commissariat, et m’emmène tout droit au bureau de Jones. Celle-ci m’accueille en souriant avant de me proposer un café, que j’accepte avec reconnaissance. Elle me demande de lui répéter mon histoire de voiture, puis hoche lentement la tête.

« Ça pourrait être un simple acte de vandalisme, mais aussi l’œuvre de quelqu’un qui vous en veut, Anna. Et vous allez devoir me dire qui pourrait être cette personne. »

Je la dévisage, perplexe.

« Anna, j’ai le sentiment que vous n’avez pas été tout à fait honnête avec moi jusqu’à présent. Enfin, vous n’êtes pas malhonnête non plus, mais vous ne m’avez pas tout dit. Aidez-moi, s’il vous plaît ; décrivez-moi votre vie. Donnez-moi une chance de comprendre ce qui se passe réellement. »

Une sensation cuisante me monte aux joues. La dernière fois que j’ai ressenti ça, c’était dans le bureau de la directrice, à l’école. Jones a le chic pour exposer ma naïveté et me faire culpabiliser en même temps. Je prends une grande inspiration.

« Il y avait un type qui faisait une fixation sur moi, qui fouillait dans mes poubelles et m’envoyait des lettres bizarres, mais c’était il y a des années. Il a fini par être interné, je crois.

— Il est décédé à l’hôpital Rampton il y a cinq ans, confirme Jones.

— Oh ! » Je n’en reviens pas qu’elle ait réussi à déterrer cette vieille histoire. « Bon, vous avez sûrement entendu parler de mon ex-mari, Andrew…

— Andrew Price, dit-elle en feuilletant les papiers sur son bureau. Vit à New York, donne des cours à l’université de Buenos Aires depuis trois mois. De “politique et management des sciences et des technologies”, lit-elle dans ses notes.

— Je vois que vous en savez plus sur mes ex que moi, dis-je, sans parvenir à camoufler une pointe de sarcasme. Comment va James, alors ? »

Elle s’empare d’un autre document.

« D’après son employeur, il a pris un congé sabbatique de six mois pour voyager. En Asie du Sud-Est, à ce qu’il semble. Nous attendons que la police aux frontières nous confirme sa sortie du territoire. »

Je tente de masquer ma surprise. James avait évoqué l’idée de poser des congés pour voyager, en effet, mais je l’avais toujours pensé trop accro à son boulot pour passer à l’acte. Ma foi, il faut croire que même les bourreaux de travail peuvent changer. Je me demande s’il a emmené la blonde avec lui.

« Personne d’autre ? » m’interroge Jones, qui m’observe attentivement.

Puisqu’elle sait que je ne lui ai pas dit toute la vérité, il faut que je lui fournisse une information inédite pour qu’elle me fiche la paix. Je lui parle donc de la femme de Tom, de l’événement apparemment fortuit qui m’a amenée à rencontrer son mari, de la fête, du jour où elle est venue frapper à ma porte. Je n’évoque pas ma visite à la clinique.

« Est-ce qu’elle a continué à vous harceler ?

— Non, ça fait un moment que je ne l’ai pas vue, en fait.

— Savez-vous pourquoi elle a arrêté ? »

Je hausse les épaules. Jones me dévisage, puis hoche la tête.

« Comment décririez-vous votre relation avec Michael Oliver ?

— Michael ? dis-je avec un petit rire. Ça fait des années qu’on se connaît. C’est mon meilleur ami. Il est patient, fiable, compréhensif. Un bien meilleur ami que toutes les copines que j’ai eues… » Je m’étrangle sur mes mots. « À part Bell. »

Jones me laisse le temps de me ressaisir, puis reprend :

« Pensez-vous à quelqu’un d’autre ?

— Il y a bien Alden… »

Je lui raconte son étrange apparition chez moi, et comment Tom est venu à la rescousse.

« Encore Tom ?

— Oui. Je ne savais pas quoi faire d’Alden, il était ivre mort. Des problèmes avec sa copine. » Les paroles de Tom me reviennent en tête. « C’est un peu bizarre, en fait. Alden parle de sa copine comme s’ils étaient encore ensemble. Mais Tom m’a dit qu’elle l’avait quitté depuis des lustres.

— On dirait que vous avez beaucoup discuté avec Tom. »

Elle ne croit toujours pas un mot de ce que je dis.

« C’était surtout Tom qui discutait. Mais ça fait un moment que je ne les ai pas vus, sa femme et lui. »

Jones me regarde, l’air d’attendre la suite. Je hausse les épaules, un geste que je regrette presque aussitôt.

« Merci, vous avez été d’une grande aide, dit-elle finalement, et je ne sais pas trop si c’est ironique. L’inspecteur Kapoor va vous ramener chez vous. Ou est-ce que vous préférez qu’il vous dépose au travail ?

— Chez moi, ce sera bien. Il faut que je récupère quelques affaires avant d’aller au bureau. »

Et que je m’occupe de ma voiture, en passant.

Comme s’il attendait sa réplique, l’inspecteur Kapoor frappe à la porte avant d’entrer, et Jones lui adresse un bref signe de tête. Elle se lève pour me serrer la main. De toute évidence, l’interrogatoire est terminé, et elle n’a plus de temps à me consacrer. Kapoor me guide dans les couloirs du commissariat jusqu’à l’entrée principale.

Nous nous dirigeons vers la porte quand un petit groupe d’hommes pénètre dans le bâtiment. Je ne distingue pas bien leur visage à contre-jour, mais il y a deux agents de police qui escortent quelques types en civil. À leur approche, je reconnais l’un d’eux, et un hoquet de surprise m’échappe ; Kapoor me regarde avec étonnement. C’est le mannequin Dior. Le groupe nous croise en silence alors que Kapoor me touche le bras en me demandant si tout va bien. Je dois vraiment avoir l’air secoué, parce qu’il me fait asseoir sur une chaise en plastique à la réception avant de se précipiter vers la fontaine à eau. Pendant que je bois l’eau tiède de mon gobelet, des pensées décousues se bousculent dans ma tête. Qu’est-ce que le mannequin Dior fiche au commissariat ? Est-ce pour ça que Jones m’a fait venir ? Je m’attends à moitié à ce que Kapoor me ramène dans son bureau. Ou pire, tout droit dans une salle d’interrogatoire glauque. Mais il se contente de patienter à mes côtés, avec une expression soucieuse. Je finis mon gobelet d’eau, puis décide de voir ce qui se passera si j’essaie de quitter le commissariat. Kapoor me suit de près quand je me dirige vers la porte. Une bouffée d’air frais m’accueille, et je me rends compte que ça fait bien trop longtemps que je retiens mon souffle. Je prends une grande inspiration, et le monde semble retrouver ses couleurs autour de moi.

« Vous vous sentez mieux ?

— Oui, merci. » Curieusement, le visage inquiet de Kapoor me donne envie de pouffer. Mais je sais qu’il n’y a pas de quoi rire.

« Je vous ramène chez vous, alors », dit-il d’un air gêné, avant de m’ouvrir la portière de sa voiture.

Il n’ajoute rien, un silence dont je lui suis reconnaissante. Pendant notre lente progression dans les rues embouteillées, je tente de comprendre ce qui vient d’arriver. Jones a-t-elle organisé cette scène pour observer ma réaction ? Le mannequin Dior pourrait-il être le tueur, en fin de compte ? Est-il en état d’arrestation ? Comment l’ont-ils retrouvé ? M’a-t-il vue ? Que va-t-il se passer, maintenant ?

Kapoor propose de me raccompagner jusqu’à ma porte, mais je le remercie et le laisse partir. Tandis qu’il s’éloigne, je reste sur le perron, toujours aussi perdue. Si la scène au commissariat avait été orchestrée par Jones, ils ne m’auraient pas laissé filer comme ça. Ce qui veut dire qu’ils n’ont pas établi de lien entre le mannequin Dior et moi. Mais que faisait-il au commissariat, alors ? Est-ce un suspect ? Je ne trouve aucune réponse aux questions qui fourmillent dans ma tête.

En ouvrant la porte d’entrée, je suis accueillie par une Wispa surexcitée. Je passe aussitôt dans le salon et me jette sur le canapé. Je me sens à la limite de la catatonie, incapable de faire face au monde extérieur. J’ouvre mon ordinateur portable pour écrire un bref mail à Claire, où je lui raconte que la police aura besoin de moi toute la journée, puis me pelotonne sur le canapé et ferme les yeux, Wispa étendue par terre à mes côtés. Je sombre instantanément dans un sommeil lourd et sans rêves, comme si quelqu’un avait éteint le monde.

C’est un grondement de Wispa qui me réveille, un bruit sourd et menaçant dont je ne me souviens jamais qu’elle est capable. Elle se tient encore au pied du canapé, la tête levée, les oreilles aux aguets, fixant le couloir. Je tends la main pour lui toucher le cou. Elle gronde à nouveau. Je redresse la tête, cherchant l’origine du bruit qui l’aurait alertée. Je n’entends rien d’abord, puis elle se remet à gronder, et je perçois un léger craquement dans l’escalier, rien de plus qu’un soupir de vieux bois. La peur s’insinue dans ma poitrine et ma gorge, le martèlement de mon cœur hurlant dans mes oreilles. Le bruit revient. Wispa gronde, et je referme le poing sur l’épais pelage de son cou. Sans remuer la tête, j’explore la pièce du regard, en quête d’un objet qui pourrait me servir d’arme. Il y a un bougeoir massif sur le manteau de la cheminée, mais il est à l’autre bout de la pièce. Wispa se lève et avance de quelques pas en direction de la porte du salon, d’un mouvement lent et précis, la queue entre les pattes. J’entends un nouveau son, un tapotement semblable à un bruit de pas et un léger cliquetis, comme si le loquet de la porte d’entrée se refermait doucement. Je me lève d’un bond, me rue sur la cheminée puis, armée du bougeoir, cours dans le vestibule. Wispa me talonne. Il n’y a personne dans l’entrée, et la porte est fermée. Je l’ouvre à la volée, le bougeoir toujours en main. La rue est déserte, pas de passants, pas de voitures qui circulent. Le chat des voisins, qui faisait sa toilette sur leur rebord de fenêtre, se fige, la patte levée, avec un regard de mépris. Je referme la porte et tourne la clé dans la serrure. Suivie de Wispa, le bougeoir à la main, je monte à l’étage pour inspecter chaque pièce, ouvrant les penderies et le placard à linge sous l’escalier. Il n’y a personne, et rien ne semble avoir bougé. Je redescends à la cuisine, allume la bouilloire. Tandis que le bruit de l’eau qui bout s’élève dans la pièce, je m’assois lourdement à ma table, fixant du regard le bougeoir que j’ai embarqué. Est-ce que je ne serais pas en train de dramatiser ? Wispa grondait probablement à cause du chat des voisins, et ma maison, comme toutes les vieilles demeures victoriennes, regorge de bruits étranges. Il faut que je me ressaisisse, que je m’occupe de ma voiture, que je pense à mon travail, que j’affronte le monde. Je résiste à la tentation d’appeler Michael. Il m’a déjà bien trop aidée ; il faut que je me remette à gérer ma vie seule.

Appeler mon assurance serait un bon début. Je discute longuement avec un certain « John » de la définition du vandalisme selon sa société et des mesures à prendre pour entamer les réparations. « John » me promet qu’un expert passera estimer les dégâts cet après-midi et que la voiture sera réparée d’ici la fin de la journée. Je jette un œil à mes mails du boulot, mais il n’y a pas grand-chose qui réclame mon attention immédiate. On dirait presque que tous les messages importants ont été redirigés vers quelqu’un d’autre. Avec une pointe de paranoïa, je me demande brièvement si on n’est pas en train de me pousser vers la sortie, avant de décider que la perte de mon travail devrait être le cadet de mes soucis en ce moment.

Mon cœur s’arrête quand j’entends quelqu’un à la porte. Wispa se précipite dans le couloir en remuant la queue. C’est Chiara, qui n’arrive pas à entrer parce que ma clé bloque la serrure. Je lui ouvre, et Wispa l’accueille avec un enthousiasme tellement délirant que j’en serais presque jalouse. Je lui dis que je travaille à la maison et que j’irai promener ma chienne moi-même. En refermant la porte derrière Chiara, une pensée me frappe soudain. Bell avait un double des clés de la maison. Elles ne se trouvaient pas dans les effets personnels que la police m’a montrés. Où sont-elles passées ? Je décroche le téléphone pour appeler la commissaire Jones, avant de le reposer. Si ma rencontre avec le mannequin Dior au commissariat était une ruse, elle s’attend sûrement à ce que je l’appelle à un moment ou un autre pour essayer d’en savoir plus. Ce qui est exactement ce que je suis tentée de faire. Et ce que je devrais éviter de faire à tout prix.

Le mannequin Dior… J’y pense de nouveau. Je n’arrive tout simplement pas à imaginer que ce soit le tueur de Hampstead Heath. Ou peut-être que je ne veux pas que ce soit lui, point. Je suis désorientée, incapable de me fier à mon propre jugement. Pire, je n’ai personne à qui me confier. Oh, Bell, comme tu me manques ! Michael est au courant de mes escapades dans le parc, mais il y a une énorme différence entre coucher avec un inconnu en pleine nature et coucher avec un homme qui pourrait être un violeur et un tueur. Il n’a plus évoqué le sujet depuis mon aveu, et il vaut mieux qu’on s’en tienne là. Je ne sais toujours pas qui est le mannequin Dior, et je ne veux pas le savoir. Ou peut-être que si ? J’ai l’impression de tourner en rond. Il faut que je me vide la tête. J’attrape la laisse de Wispa, et, pour la deuxième fois de la journée, nous prenons le chemin de Waterlow Park. Hampstead Heath me semble toujours inaccessible.

C’est un magnifique après-midi, et le parc grouille de gens qui ne travaillent pas. Chaque fois que je prends un jour de congé, je suis stupéfaite par le nombre de personnes qui se promènent alors que nous sommes enchaînés à notre bureau. Je me balade autour du lac, puis choisis un banc dans un endroit calme et ombragé. Une plaque de cuivre vissée dessus proclame : « À Adrian, qui détestait ce parc et tous les gens qui le fréquentaient. » Comparé à la multitude de gens « qui adoraient cet endroit », c’est rafraîchissant. Je me demande ce qui a bien pu arriver à Adrian dans ce parc pour qu’il l’ait tant haï. Vu mon état d’esprit actuel, je partage tout à fait son sentiment. Je déteste Hampstead Heath, et peut-être pas tous les gens qui le fréquentent, mais une personne en particulier, celle qui l’a empoisonné. Je recommence à penser au mannequin Dior et à cette rencontre inattendue au commissariat. Pourquoi suis-je aussi violemment arc-boutée contre l’idée qu’il puisse être le tueur du parc ? Parce que je me fie à mon instinct ? J’ai peut-être développé une sorte de lien affectif bizarre avec lui, une étrange variante du syndrome de Stockholm qui me pousse à interpréter le fait qu’il ne m’ait pas encore tuée comme un acte de bonté. C’est de lui et de personne d’autre que je devrais parler à la commissaire Jones, au lieu de faire perdre son temps à la police avec mes histoires à dormir debout sur des hommes qui n’ont rien à voir avec les viols, j’en suis certaine. Mais qu’est-ce qui m’assure de leur innocence ? On peut oublier James, qui a quitté le pays ; en revanche, le comportement de Samantha était suspect. J’ai bien senti que Jones s’intéressait à elle et à Tom. Mais mon instinct me souffle que Tom est incapable de rôder dans le parc pour agresser des femmes. Et si c’était lui qui me suivait partout ? Non, je ne pense pas. Je les repère vite, les types comme ça.

Un hurlement soudain, quelque part derrière moi, me fait sursauter. « Assassin ! » crie une voix de femme, et mon cœur manque de s’arrêter. Ne sachant pas comment réagir, je me lève de mon banc et m’approche à pas de loup du petit bosquet d’où émane la voix. Le parc semble désert, tout à coup. Où sont les gens quand on a besoin d’eux ? Mon portable à la main, je jette un œil prudent entre les branches. Il y a un jeune couple sur la pelouse, un homme et une femme qui parle d’une voix forte, véhémente. Je les observe de près, en me demandant si je devrais intervenir. Il me faut un moment pour me rendre compte que la détresse de la femme est surjouée. Des acteurs, sûrement, ou des étudiants qui répètent une scène de théâtre. La femme semble avoir du mal à déclamer son texte, et l’homme l’interrompt pour lui donner quelques indications. Elle reprend sa réplique :

« Il est impossible que tu ne l’aies pas tué. /Cet air spectral et sinistre est celui d’un assassin. »

D’après le rythme des vers et sa diction empathique, ça doit être du Shakespeare. Comptez sur moi pour m’installer à côté du seul couple qui répète une pièce sur un meurtre. Une sirène de police s’élève quelque part à Highgate, se mêlant à la voix de la femme pour parachever la scène. Il est temps de repartir.

Me rappelant que mon frigo est quasiment vide, je décide de faire un saut au supermarché du coin sur le chemin du retour. Je remonte Highgate Hill, lutte contre la tentation d’acheter des fleurs à l’épicerie hors de prix et jette un coup d’œil à la vitrine de la librairie. Je suis sur le point de traverser la rue quand je repère une silhouette familière devant le supermarché. C’est Tom. Je me fige, indécise. Il semble errer sans but à l’entrée du magasin, observant les alentours. Et puis, forcément, il m’aperçoit et s’avance dans ma direction. Une voiture klaxonne quand il s’engage sur la chaussée, il s’arrête, recule, au moment même où les portes du supermarché s’ouvrent sur Samantha, les deux mains chargées de sacs plastique. Dieu merci, elle ne me voit pas quand elle appelle Tom, qui se dépêche d’aller lui prendre les sacs. Je tourne les talons et m’éloigne dans la direction opposée, abandonnant l’idée de faire des courses.

Une fois chez moi, ma curiosité prend le dessus, et je cherche sur Internet à quelle œuvre appartiennent les vers que la femme déclamait dans le parc. C’est Le Songe d’une nuit d’été, une comédie où aucun meurtre n’a réellement lieu. Je relis la réplique, prononcée par Hermia, qui accuse Démétrius d’avoir tué l’homme qu’elle aime et d’avoir l’air d’un assassin. À quoi ressemble un assassin ? Je tape « tueurs en série » dans Google, puis contemple la mosaïque de visages, certains laids et difformes, d’autres neutres et banals. Serais-je capable de deviner qu’une de ces personnes a tué un être humain rien qu’en la regardant dans les yeux ? La réponse est non. Et pourtant, je reste convaincue qu’aucun des hommes que j’ai croisés ces derniers temps n’est un tueur.

Une nouvelle idée me vient, à laquelle je me raccroche avec soulagement. Et si le mannequin Dior était un témoin, comme moi ? Ça expliquerait son air décontracté en entrant dans le commissariat. Il n’avait pas de menottes ni de policier au bras ; au contraire, il semblait plutôt maîtriser la situation. Mais si c’est un témoin, a-t-il révélé la nature de nos rencontres dans le parc ? Un frisson glacial me parcourt à cette pensée. Si la police établit un lien entre nous, je suis cuite. Je passerai pour une menteuse, et on m’accusera d’avoir fait obstruction à l’enquête, voire d’entrave à la justice. Mes notions de droit tirées d’heures de visionnage des Experts et de New York, police judiciaire me disent que je risque très gros.

Mes réflexions sont interrompues par l’arrivée de l’expert de ma compagnie d’assurance, bientôt suivi par la camionnette des réparateurs. Avec une efficacité redoutable, ils remplacent les pneus et récurent le pare-brise. À dix-sept heures, ils ont terminé, et il n’y a plus rien pour me distraire. Je me remets à penser à Bell, à Hampstead Heath, au mannequin Dior. J’ai besoin de parler à quelqu’un qui comprendrait le pétrin dans lequel je me suis fourrée et m’offrirait un peu de compassion. J’ai des scrupules à déranger Michael une nouvelle fois : la dette que j’ai envers lui est si grande que je ne suis pas certaine de réussir à m’en acquitter un jour. J’envisage d’appeler Kate, avant d’y renoncer. Elle est trop droite, trop noble ; j’aurais honte de lui révéler ma vraie nature. Ray ? Je le connais à peine, mais ça pourrait être un avantage. Un cas idéal de l’« honnêteté du voyageur », lorsqu’on confie les détails les plus intimes de sa vie à un inconnu dans le train. Certes, ce n’est pas un parfait inconnu, mais on pourrait tous les deux disparaître de la vie de l’autre aussi vite qu’on y est apparus. Je l’appelle, mais il ne répond pas. Je préfère ne pas lui laisser de message, ça gâcherait le côté spontané. Je me maquille rapidement, enfile un jean slim G-Star Raw, un pull en cachemire tout doux et ma veste en cuir beige Ted Baker, attrape mon sac et mes clés, recommande à Wispa d’être sage et quitte la maison. Je vais attendre Ray à la fermeture de son salon.

Les bouchons de l’heure de pointe semblent se concentrer dans le sens inverse au mien, et j’arrive à Islington en vingt minutes. Je laisse ma voiture sur un emplacement payant dans une petite rue, puis rejoins Upper Street à pied. Je passe devant le salon de Ray l’air de rien, jetant un coup d’œil rapide à l’intérieur. Ray est occupé avec une cliente, qu’il coiffe tout en s’adressant à son reflet dans le miroir. Il ne m’a pas remarquée, et je ne ralentis pas l’allure. Je trouve une table à la terrasse d’une pâtisserie à quelques boutiques de là, commande un latte et place ma chaise de manière à pouvoir observer le salon. Je sors mon portable, fais semblant de regarder mes mails. Il est bientôt 18 h 30, Ray ne devrait pas tarder à fermer. Dix minutes plus tard, sa cliente quitte le salon, l’air très content d’elle. Je dois dire que sa coupe est réussie. Cinq minutes s’écoulent encore, puis Ray apparaît dans la rue, et entreprend de descendre le rideau de sa boutique. Je cherche son nom dans mes contacts, compose son numéro. Voyons voir comment il réagira en découvrant mon nom sur l’écran de son portable. Ça sonne, et je le vois sortir son téléphone de sa poche. Quand il regarde qui l’appelle, un petit sourire se dessine sur ses lèvres. Bingo. Il s’apprête à répondre quand une femme surgit derrière lui. Elle est jeune, séduisante, et visiblement furax. Je n’entends pas ce qu’elle crie, mais ses paroles forcent Ray à reculer d’un pas en levant les mains, comme s’il essayait de l’apaiser. Elle lui arrache son téléphone, l’agite avec colère, puis le jette sur le trottoir et le balaie d’un coup de pied. Lorsque Ray lui répond, elle s’avance pour le gifler. Une vieille femme qui promène un petit shih tzu semble vouloir intervenir. Ray se tourne vers elle et la chasse d’un geste. La vieille dame secoue la tête avant de s’éloigner à pas traînants et indignés, tirant son chien derrière elle. Ray attrape la jeune femme par les poignets, le visage tout près du sien, dans une attitude menaçante. La femme essaie de se dégager, ils luttent un moment, puis Ray la repousse brutalement et elle heurte le rideau de fer avec son dos. Elle pleure. Ray l’attrape par le bras, ramasse son téléphone et entraîne la femme dans la rue, mais dans la direction opposée à la pâtisserie, Dieu merci. La suite me force à me redresser sur ma chaise inconfortable. Ray et la femme montent dans une voiture garée. Et non, ce n’est pas sa BMW, mais une Mini bleue cinq portes. Et qui prend le volant ? Ray. Quand la voiture passe devant moi, je distingue clairement un siège bébé à l’arrière. Je relâche lentement mon souffle tandis que le véhicule disparaît vers Highbury Corner. Qu’est-ce que je viens de voir, là ? Une prise de bec entre amants ? Ou un homme confronté à une épouse furieuse ? La sienne, ou celle d’un autre ?

Tout à coup, ma visite à l’improviste semble avoir été une très mauvaise idée. Je dépose un billet de cinq livres à côté de ma tasse de café puis quitte la table. Je n’ai plus aucune envie de revoir Ray. Après la fureur et la violence de la scène à laquelle je viens d’assister, je me sens perturbée, déroutée. Sans parler du siège bébé. Je ne l’avais pas du tout vu venir. Autant pour ton instinct infaillible, croqueuse d’hommes. Je me rends compte que je ne sais quasiment rien de la plupart des gens que je considère comme des amis et connaissances. Ils pourraient tous avoir un côté sombre, une personnalité à la Dr Jekyll et Mr Hyde qui m’échapperait totalement. Si je ne suis même pas capable de distinguer un coureur de jupons d’un type bien, comment puis-je être certaine qu’aucun tueur ne se cache parmi les gens que je fréquente ?

Je regagne rapidement ma voiture et rentre chez moi, me sentant seule, au bord des larmes. Je vais tout droit à la cuisine pour sortir la bouteille de pinot gris de Bell du frigo. Elle est quasiment vide, mais je verse les quelques gouttes restantes dans un verre et m’installe à table. J’imagine Bell assise face à moi, en train de me regarder siroter mon alcool avec une lueur d’amusement dans le regard. « Allez, ma fille, dit-elle, ne t’apitoie pas sur toi-même, il n’y a que les imbéciles qui font ça. » C’est une citation d’un de ses romans préférés de Murakami, je ne me souviens plus lequel. Oh, Bell… je suis la reine des imbéciles.

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