Au risque de l'aimer - Etrange disparition
Chapitre 9
9
A l’heure où la voiture de Pax s’engagea dans une allée du secteur historique d’Annapolis, l’épuisement s’était abattu sur Lara, lui volant son dernier atome d’énergie. Personne n’avait parlé, et la radio avait été coupée durant le court trajet. Enveloppée d’une couverture et blottie contre Davis, ses muscles s’étaient totalement relâchés. Bien que mouillée et dégageant une odeur pestilentielle, c’est à peine si elle voyait le paysage tant ses paupières étaient lourdes.
Ils contournèrent un bâtiment en brique à deux étages et s’arrêtèrent devant un garage séparé, à l’arrière. Même sans avoir vu la plaque en façade, elle savait qu’il s’agissait d’une demeure historique, typique du style « fédéral », avec le niveau supérieur un tiers moins haut que les deux autres. Des arbres bordaient l’allée de gravier. Une lampe brillait sur le perron arrière, et celle fixée sur le fronton du garage s’alluma automatiquement à l’arrivée de la voiture.
L’endroit était si éclairé qu’il était impossible pour quiconque de s’en approcher sans être vu. Ce qui devait être le but, devina-t-elle.
Le gravier crissa sous les roues, la voiture s’arrêta, et Pax et Davis en descendirent aussitôt. Le claquement des portières la réveilla, mais pas assez pour une épreuve olympique. Elle pria de toutes ses forces pour que ses jambes la portent quand elle sortirait à son tour. Si elle avait tenu le coup depuis une heure, c’était uniquement parce qu’elle avait chassé de son esprit les événements de la journée.
Des cadavres. Des explosions. Des couteaux sur la gorge. Elle avait quitté le cabinet juridique pour quelque chose d’un peu plus stimulant, mais là ça dépassait tout.
Davis lui ouvrit sa portière, l’examina de son œil sombre et haussa un sourcil. Même mouillé, il était l’homme le plus impressionnant et le plus sexy qu’elle eût jamais rencontré.
Ce soir, il avait réussi à les sortir de l’enfer. Elle, dont la principale récrimination était l’insensibilité dont il faisait montre en situation de danger. S’était-elle trompée ? Peut-être avait-il besoin de distance pour survivre.
Elle pouvait accepter cela. Et lui faire ses excuses pour s’être trompée. C’était le reste, les secrets, le sens tordu des priorités, qu’elle avait autant de mal à comprendre qu’à pardonner.
Mais rien de tout cela ne comptait à présent, surtout quand il la regardait comme s’il voulait l’emmener sur-le-champ à l’hôpital. Elle savait exactement ce qui se passait dans sa cervelle de mâle viril déjanté.
— Ne t’avise pas de me soulever dans tes bras, dit-elle. Je suis encore valide, je peux marcher.
Une petite brise agita un instant la végétation, pour retomber aussitôt. L’air était moite, et sous les effets conjugués de la chaleur et de ses vêtements trempés elle se sentait toute collante. Ce n’est pas pour autant qu’elle avait envie d’être jetée comme un sac sur son épaule.
Il esquissa un sourire.
— Tu as besoin de repos.
— Toi aussi. De repos, et d’un médecin.
— Je ne crois ni à l’un ni à l’autre, rétorqua-t-il avec un clin d’œil.
Pax pointa la tête au-dessus de l’épaule de son frère.
— N’aie crainte, Lara. Je m’occuperai de ses côtes et je l’examinerai. Mais avant toute chose, allons à l’intérieur. Vous avez besoin d’une bonne douche l’un et l’autre.
Elle tendit la main à Davis, acceptant qu’il l’aide à s’extirper de la banquette arrière.
— Où sommes-nous exactement ?
— Au siège de l’équipe Corcoran.
Comme si cela expliquait tout.
— Ton nouveau bureau ?
— Les bureaux sont en bas, expliqua Pax, jouant le rôle du guide. La partie supérieure, c’est la résidence.
Détruire une autre des propriétés de Pax était la dernière chose qu’elle souhaitait.
— Tu vis ici ?
Il éclata de rire.
— Non ! Ce n’est pas vraiment mon style.
Davis fronça les sourcils à l’adresse de son frère.
— Nous verrons tout cela demain, O.K. ? Pour le moment, elle a besoin de dormir.
Il la dirigea vers la porte de derrière, Pax sur leurs talons. Ce dernier sifflotait, comme si son yacht n’avait pas explosé en un millier de morceaux enflammés. Sa perte mettait la sienne en perspective, songea Lara. Au moins avait-elle un endroit où aller… en dernier recours.
Une fois devant la porte, Davis s’arrêta et se tourna vers son frère.
— Arrête, s’il te plaît.
— Quoi, tu n’aimes pas cet air-là ?
Davis secoua la tête, puis plaqua sa main droite sur un étrange carré gris sombre qui jurait avec le style de la maison. Puis il se pencha et le regarda.
Qui disait qu’il n’aimait pas être comparé à James Bond ?
— Qu’est-ce que…
— Sécurité, la coupa-t-il avec le plus grand sérieux.
La main sur sa taille, il la fit entrer.
La pièce défila en coup de vent sous ses yeux, mais elle crut voir une cuisine campagnarde, avec évier de ferme, placards bleus et une cuisinière six feux qui ressemblait à une antiquité. L’endroit était chaleureux et accueillant. Il ne manquait même pas le bol de fruits sur la table de bois brut.
Non, les frères Weeks ne pouvaient pas vivre ici. Ils étaient simples et sans façons. Cet endroit portait une empreinte féminine. Cette idée lui donna un coup de fouet.
Poussant une porte, ils pénétrèrent dans une vaste pièce emplie de bureaux et d’ordinateurs. Une rangée d’armoires occupait le mur du fond, et une table de conférences trônait au milieu. Nul besoin d’explications. On était ici dans le centre névralgique.
— Une soirée difficile ?
La voix venait de l’angle le plus éloigné.
Lara tourna la tête. Deux hommes se tenaient devant un immense écran où l’on voyait la zone du sinistre, à la marina. Elle chercha un logo de chaîne, mais n’en trouva pas. L’image était claire, et filmée d’un point légèrement en hauteur. Un circuit vidéo indépendant, comprit-elle.
— Waouh.
Tous les yeux se tournèrent vers elle.
Elle regretta aussitôt sa sortie. A voir l’expression stupéfaite des personnes présentes, elle présuma qu’elle devait avoir l’air d’être sortie tout droit du Retour des Morts-Vivants. Elle glissa les doigts dans ses cheveux, mais abandonna en découvrant tous les nœuds. En ajoutant à cela la couverture et l’espèce de boue visqueuse qui lui couvrait le visage, elle devait offrir d’elle une image assez peu rassurante.
Bravo pour la prise de contact.
L’homme qui avait parlé baissa le son à l’aide d’une télécommande. Comme les autres, il se tenait les jambes légèrement écartées et les bras ballants, posture faussement négligée qui dénotait sans doute la présence d’une arme à portée de main. C’était comme si tous ces types avaient suivi une formation pour paraître affûtés et dangereux.
Davis balaya leurs doutes d’un revers de main.
— Tout va bien.
Il parlait pour lui. Car en ce qui la concernait…
— Non, tout ne va pas bien, protesta Pax.
— Tu es assuré, non ?
Avec tout le respect dû aux soucis d’ordre matériel, ce qui la préoccupait était beaucoup plus grave.
— Je ne voudrais pas qu’on oublie la partie où nous avons échappé de peu à la mort. Pour la seconde fois.
Pax crispa les lèvres.
— Désolé.
L’homme à la télécommande s’avança vers eux. Un mètre quatre-vingt-dix, le cheveu brun, la barbe broussailleuse et des yeux bleus captivants. Un sourire éclaira son harmonieux visage.
Quelque chose dans la manière dont il se tenait, ses épaules dégagées, son assurance, firent penser à Lara qu’il tenait la place de leader dans le groupe. Il paraissait musclé, moins que Davis toutefois, et à les voir tous on avait l’impression que les membres du Team Corcoran provenaient du même moule. Sans parler de l’éclat létal dans le regard…
— Je suis Connor Bowen, dit-il, avant de désigner le quatrième homme dans la pièce. Et le fatigué qui a la tête dans le pot de café, c’est Joel Kidd.
Ouaip, une belle brochette. Le susnommé semblait plus jeune que les autres, sans doute dans les vingt-quatre, vingt-cinq ans. Adepte du look « débraillé étudié », il avait les yeux aussi noirs que les cheveux.
Lorsqu’il la salua de la tête, elle perçut en lui un côté un peu voyou.
— M’dame.
Davis négligeant les présentations, elle le fit pour lui.
— Je suis Lara Bart. Et pour être franche, j’ai connu des jours meilleurs.
Connor hocha la tête.
— Nous le savons.
— Ah bon ?
— Nous sommes au courant de qui vous êtes.
Son sourire s’élargit encore.
— Que pouvons-nous faire pour vous aider ? De quoi avez-vous besoin ?
D’un lit, et de quelque chose qui me fasse dormir pendant un mois.
Elle était ivre de fatigue, mais redoutait ce qu’elle risquait de voir si elle fermait les yeux. Elle avait déjà connu des expériences traumatisantes dans sa vie, et il avait fallu des mois pour que s’apaise le souvenir de la douleur et de la terreur. Cette fois, elle voulait zapper les étapes et laisser toutes ces morts derrière elle.
— En plus de l’assurance que personne ne me tirera dessus au cours des douze prochaines heures ?
Pour cela, elle était prête à payer une grosse somme.
Joel haussa les épaules.
— C’est beaucoup demander.
— Nous y veillerons, déclara Connor presque en même temps.
Elle se tourna vers Davis, mais il ne dit rien. Sa posture était raide et son visage crispé. Visiblement, il rongeait son frein. Il était impatient de se mettre au travail, et elle fichait en l’air son programme.
Elle était plus qu’heureuse de s’esquiver.
— Alors mon premier vœu est de prendre une douche et de me changer.
— Je peux te trouver ce qu’il faut, offrit Pax en sortant ses clés de voiture.
— Ce n’est pas la peine, dit Connor. Nous puiserons dans la garde-robe de Jana en attendant qu’elle ait ses propres vêtements.
Ceci expliquait le style de la cuisine. Lara se demanda si les étages avaient le même aspect industriel que cette pièce, ou s’ils étaient plus au diapason des goûts d’une femme. Elle pria pour la seconde option.
— Qui est Jana ?
Le sourire de Connor se fit un peu triste.
— Ma femme. Elle n’est pas là actuellement.
Il ne fallait pas avoir fait des années de psycho pour comprendre que c’était plus que cela, mais elle était trop épuisée pour demander. Du reste, cela ne la regardait pas. Certaines de ses amies avaient fourré leur nez dans sa relation avec Davis, lui demandant si ses voyages étaient réellement professionnels, et elle avait détesté ça.
— Ça ne l’ennuiera pas, vous êtes sûr ?
— Si je ne vous le proposais pas, elle me botterait le… Enfin, vous voyez.
Davis lui adressa un hochement de tête comminatoire.
— Allez, va prendre ta douche.
C’était exactement ce qu’elle avait en tête, mais il avait émis cela comme un ordre, pour ne pas dire un renvoi. Cette époque était révolue.
— Non.
— Je te demande pardon ?
Il y avait une vague menace dans son ton. Davis n’avait pas l’habitude qu’on s’oppose à sa volonté.
Cela, Lara en était persuadée, résumait tout ce qui avait gâché leur relation. Si elle ne s’écrasait jamais, il obtenait trop souvent d’elle plus qu’elle ne l’aurait souhaité. Elle ne s’affirmait pas assez. Maintenant qu’ils ne formaient plus un couple, sa tolérance pour ce ton-là s’était envolée.
Ignorant les autres et son besoin de toujours faire bonne figure — chose difficile en l’occurrence avec des algues dans les cheveux et le reste —, elle se lança dans une tirade qui avait commencé à germer dans son esprit quand elle avait frappé son premier agresseur de la journée avec une lampe.
— Si tu crois que ce sera une de ces situations où la petite demoiselle quitte la pièce pour que les hommes puissent discuter entre eux, tu te fourres le doigt dans l’œil. Que ça me plaise ou non, je suis impliquée dans cette affaire. Si vous en parlez, ce sera avec moi.
— Je l’aime bien.
Davis adressa un grognement à Joel pour sa remarque, avant de se tourner vers elle, l’œil furibard. Le tic dans sa mâchoire était nouveau, et dénotait un contrôle de soi de plus en plus mis à mal.
— Tu es mouillée, tu vas faire un malaise.
— Ça m’étonnerait, répliqua-t-elle, craignant néanmoins qu’il n’ait raison.
Pour appuyer sa réponse, elle laissa tomber la couverture sur le sol.
— Il fait toujours plus de trente degrés dehors, et il est 2 heures du mat’.
Pax siffla, tout en s’installant dans un des fauteuils de la table de conférences.
— Et toc.
Le regard brûlant que Davis baissa sur son corps lui donna envie de se tortiller. Mais elle refusait de s’inspecter pour voir ce qu’il voyait. Si son chemisier lui collait à la peau ou si une quelconque saleté s’y était collée, elle ne voulait pas le savoir. Elle ne voulait rien voir qui la ridiculise.
Davis leva la main.
— Ça va te fâcher…
— Dans ce cas, ne le dis pas.
— … mais il y a des choses que tu ne peux pas entendre.
Un tourbillon se fit dans sa tête, puis éclata.
— Un homme a été égorgé devant moi. On peut faire comme s’il s’agissait de ton travail, mais je persiste à penser qu’il s’agit du mien.
Connor s’éclaircit la gorge.
— Je suis assez de son avis. Elle était là-bas pour conduire un entretien d’urgence lié à l’attribution de ce poste au NCIS. Pour Martin Coughlin, l’enjeu est crucial. Nous ignorons ce que Wasserman s’apprêtait à dire, mais il est clair qu’il tenait à tout prix à confier quelque chose qu’il savait.
— Je me demande ce que Coughlin cherche à dissimuler…
Attrapant un dossier sur le bureau derrière lui, Joel le fit glisser vers Pax sur la table.
— Mais je crois que nous devrions essayer de le découvrir.
— Vous êtes tous au courant de mon entretien ? s’étonna Lara, qui regretta aussitôt sa question.
Peu importait la nature confidentielle de son travail. Bien sûr qu’ils savaient. Elle s’en était ouverte à Davis par nécessité, et celui-ci en avait parlé à Pax. C’était comme un club de papotages top secret. Les nouvelles et les théories devaient faire le tour du groupe en quelques minutes.
Pax lui adressa un clin d’œil.
— Nous travaillons dessus.
Il y eut un brouhaha de rires étouffés dans la salle, tandis que chacun prenait place autour de la table. C’était comme si la tension du début s’était dissipée d’un seul coup.
Chacun, sauf Davis. Raide, immobile, il se tenait un peu à l’écart de la table de conférences.
— Vous oubliez tous le point le plus important.
Pax leva les yeux du dossier.
— Lequel ?
— En dehors des personnes présentes dans cette pièce et de deux ou trois autres au département de la Défense bénéficiant d’un droit de regard, personne ne connaissait l’existence du yacht de Pax.
— Qu’il repose en paix, déclara ce dernier, avant de marmonner quelques insanités.
— Nos comptes ne sont pas accessibles à n’importe qui, observa Davis en croisant les bras.
Associé à sa diction monocorde, ce geste attira sur-le-champ l’attention des autres.
— Notre liste de biens est confidentielle et hautement protégée. Si notre assaillant l’a eue sous les yeux, et il semble que ce soit le cas parce que je sais que je n’ai pas été suivi sur la route de la marina, c’est que quelqu’un la lui a remise.
C’était logique, mais Lara n’était pas convaincue. Elle croyait vraiment que la culpabilité qu’il ressentait pour l’avoir entraînée là-dedans était injustifiée.
— Tu penses toujours que ces attaques sont liées à ton travail ?
— Je pense qu’un individu X a transmis l’information sur le yacht et mon adresse à ton agresseur. Ce même individu était au courant de notre relation, et savait que c’est auprès de moi que tu irais chercher de l’aide. Ma crainte, c’est que quelqu’un en ait après moi et ait décidé que le meilleur moyen de m’atteindre était de s’en prendre à toi.
Un ange passa.
Joel et Connor la dévisagèrent, prenant conscience sans doute pour la première fois qu’elle était l’ex. Génial. Restait à espérer que Davis ne lui avait pas donné un trop mauvais rôle dans leur rupture.
— Nous ne sommes plus ensemble depuis onze mois, annonça-t-elle, sentant que chacun se posait la question.
Joel leva les yeux au ciel.
— Oh ! non.
Quelque chose changea de nouveau dans l’air, qu’elle ne parvint pas à saisir.
— Qu’y a-t-il ?
— La dernière mission…
Il s’étrangla sous le regard foudroyant que lui lança Davis.
— Quoi, qu’est-ce que j’ai dit ?
Oui, il se passait vraiment quelque chose. Quelque chose à son sujet, et qu’ils connaissaient tous. Elle détestait ça.
— Quelqu’un peut-il m’expliquer ?
Le regard de Pax se posa sur Davis, puis revint sur elle.
— Joel fait allusion à…
— Davis.
Il n’y aurait pas de meilleur moment, songea-t-elle.
— Parle. Maintenant.
Joel reporta son attention sur Connor.
— Pourquoi a-t-il de nouveau rompu avec elle ?
Connor fronça les sourcils.
— Tu crois que c’est lui qui l’a quittée ? Allons donc.
Davis projeta son rayon de la mort sur chacune des personnes présentes. De toute évidence, il ne trouvait pas à son goût la petite pièce qui se déroulait devant eux. Eh bien, qu’il se mette deux minutes à sa place.
Il se décida enfin à parler.
— J’étais sur un travail hors cadre.
Cela ne lui disait absolument rien. Sinon que ce qu’il cachait devait être vraiment moche.
Elle empoigna le dossier du fauteuil de conférences et planta ses ongles sales dans le cuir souple.
— Epargne-moi le jargon des services secrets et raconte-moi.
— Quelqu’un d’une ancienne mission a lancé une menace. C’est revenu jusqu’à moi, et je l’ai neutralisé.
Son estomac se noua. Il évoquait cela de façon détachée, mais elle n’était pas dupe.
— Neutralisé ?
Il lui décocha un de ses fameux regards « tu ne peux pas être aussi naïve », tout en demeurant impassible.
Ce fut Joel qui remplit le blanc.
— Tué.
Davis poussa un lourd soupir.
— Elle avait compris, Joel.
Elle les gomma tous de son esprit. Tous, sauf lui. Des formes bougeaient sur l’écran derrière Connor, et les lampes bourdonnaient au-dessus de sa tête. La seule chose, la seule personne qui comptait en cet instant était l’homme qui essayait si fort de ne pas répondre à une question claire.
— Quelle sorte de menace ?
— Contre vous, répondit Joel.
Davis fit un pas dans sa direction. Joel battit en retraite sur son siège.
— Attends, tu veux dire que tes côtes fêlées, c’est à cause de moi.
C’était une affirmation, pas une question.
— D’un point de vie technique, dit Pax, c’est parce qu’un type lui est rentré dedans avec sa voiture.
— Tais-toi, dit Davis sans cesser de la regarder.
Tout commençait à prendre sens. Un sens tordu.
— Quelqu’un allait s’en prendre à moi, et tu l’en as empêché.
— Oui, répondit-il, sans même un clignement de cils.
D’autres tueurs l’avaient filée, et il ne l’avait jamais avertie. Des gens qu’elle ne connaissait ni d’Eve ni d’Adam voulaient sa peau, et pour la protéger il se plaçait devant elle et prenait des coups en silence.
— Qui était-ce ?
— Je n’en sais rien.
— Je suis prête à rester ici toute la nuit, quitte à m’effondrer par terre, jusqu’à ce que tu m’en dises plus.
Il baissa brièvement les yeux au sol, avant de les relever.
— Nous travaillons avec le département de la Défense, ainsi que d’autres agences et sociétés privées pour mener des opérations de sauvetage de personnes kidnappées.
Il s’arrêta là. Comme si ça suffisait.
— Et ?
— Nous sommes intervenus récemment quand un agent hors service s’est fait prendre au mauvais endroit aux Philippines. Un trafiquant de drogue a été tué. Son frère n’a pas aimé, et a décidé de faire un exemple avec moi. Un type de l’époque où j’étais à la DIA l’a renseigné sur ton identité et nos relations, et l’info m’est venue aux oreilles. Voilà. C’est simple.
Et sa vie à elle avait basculé dans le film d’action.
— J’aimerais connaître ta définition du mot simple.
Connor lui adressa un sourire chargé de sympathie.
— A dire vrai, quiconque effectue des recherches sur le passé de Davis finit par tomber sur vous. En creusant un peu, il découvre qu’il vous sert toujours d’ange gardien, et que ce qui vous lie n’a pas disparu.
Davis ferma les yeux et émit un petit grognement.
— Tu n’étais pas obligé d’ajouter ça.
C’était trop. Elle lui avait rendu la bague parce qu’il avait choisi d’aider quelqu’un d’autre plutôt que d’être avec elle. Comme elle avait eu besoin de lui quand elle avait des crampes atroces dans le ventre et qu’elle perdait son sang !
Elle avait perdu son bébé, avait fait une fausse couche, et il était si occupé, si souvent parti qu’il n’avait même pas su ce qui était arrivé. La rupture de leurs fiançailles, pensait-il, était le plus gros problème. Mais il se trompait.
Sa brusque bouffée de colère submergea tout. Qu’il n’ait absolument rien su la rendait furieuse, et elle s’en voulait de ne pas l’avoir confronté à la réalité des mois plus tôt.
Par distraction, elle avait laissé une porte ouverte. Il l’avait trouvée et s’y était faufilé. Au lieu de vivre sa vie et de l’oublier, il avait continué à livrer des combats en son nom ! Qu’à cause d’elle il prenne encore plus de risques était vraiment la dernière chose qu’elle souhaitait.
Elle pointa le doigt sur lui.
— Pour les ruptures, tu es vraiment nul.
— Je crois t’avoir avertie quand tu es partie, rétorqua-t-il.
Il l’avait en effet avertie que ce n’était pas fini, mais elle n’avait pas écouté. A présent elle ne savait que penser.
Prenant une profonde inspiration, elle se tourna vers Connor.
— Où se trouve la douche ?
Il pinça les lèvres comme pour réprimer un sourire.
— Il y a une turne d’appoint au dernier étage.
— Pardon ?
— Une chambre d’amis, traduisit Connor. Jusqu’à ce que nous ayons réglé cette affaire, vous pouvez vous y installer, Davis et vous.
Il était peut-être très sympathique, et parfaitement à l’aise dans son rôle de chef, mais il était hors de question qu’elle suive sa suggestion.
— Et au premier, qu’y a-t-il ?
Il balaya la pièce du regard, avant de reposer les yeux sur elle.
— Mon appartement.
— Très bien. C’est là qu’ira Davis.
Lorsque celui-ci ouvrit la bouche, sans doute pour sortir quelque argument qui allait l’agacer, elle leva la main et lui adressa un froncement de sourcils belliqueux.
— J’ai défait deux agresseurs avec une lampe aujourd’hui, alors ne me pousse pas à exercer sur toi mes talents de lanceuse, vu ?
Connor ne put cette fois s’empêcher de rire, un rire qu’il tenta sans grand succès de camoufler derrière une quinte de toux.
— Je monte tout de suite.
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