Au risque de l'aimer - Etrange disparition

Helenkay Dimon · Chapitre 15 sur 41

Pages du PDF

Au risque de l'aimer - Etrange disparition

Chapitre 15

15

 

 

Ben était assis sur la table de conférences, sa chemise posée en tas à côté de lui. Les gilets pare-balles étaient empilés derrière, et tout le monde observait Joel qui s’activait à nettoyer et à panser la blessure.

Il avait été touché juste sous son gilet, au niveau de l’aisselle. Quelques centimètres plus loin, la balle aurait fait des dégâts considérables. Joel évoqua même un poumon perforé.

Ben se prêta de bonne grâce aux soins médicaux et à la batterie de questions qui lui étaient posées. Il sursauta lorsque Joel toucha un point sensible, jura tout au long de l’opération, mais en dehors de cela ne montra aucun signe de faiblesse. Pas plus qu’il ne demanda à être emmené dans un hôpital.

Lara voulait protester, mais c’est à peine si elle tenait encore debout. Même maintenant, elle devait s’accrocher au dossier d’un des fauteuils pour ne pas tomber d’épuisement. Garder les yeux ouverts lui demandait un effort plus grand encore.

Pour une fois, elle voulait qu’un de ces hommes suggère d’appeler la police, les pompiers, et même les garde-côtes lorsqu’un coup dur se produisait ! Ils fonctionnaient en vase clos et ignoraient les règles que suivait le commun des mortels en pareil cas. Pour elle, appeler les secours tombait sous le sens.

Peut-être que leur cogner mutuellement la tête pouvait aider. Ils avaient passé les premières dix minutes, pendant que Ben se déshabillait et que Joel préparait son matériel, à échanger des anecdotes sur leurs blessures de guerre. C’était débile, tordu, d’un machisme d’homme des cavernes.

Joel laissa tomber la dernière compresse rougie dans le bol que tenait Ben.

— La balle vous a traversé de part en part, dit-il. Vous avez perdu un peu de sang, mais dans quelques jours vous serez de nouveau d’aplomb.

— Vous êtes toubib, maintenant ? demanda Ben.

Joel se fendit d’un large sourire.

— Nerveux ?

Lara secoua la tête. Alors qu’elle était à deux doigts de tomber d’épuisement et de s’endormir pour quatre ou cinq ans, ils plaisantaient. Fusillades, traques : rien ne ralentissait ces types.

Davis était le pire d’entre eux. Il se tenait à l’écart, près de la porte de la cuisine, observant l’activité médicale. Les bras croisés sur sa poitrine, il changeait de temps en temps de position tout en réprimant une grimace. Ses côtes devaient lui faire un mal de chien, mais pour rien au monde il n’aurait demandé des soins.

Quel idiot !

Comme s’il avait lu dans ses pensées, il s’écarta du mur et s’avança vers elle. Pendant que les autres continuaient à évoquer leurs cicatrices de guerre, il étudia son visage, puis son regard descendit vers son cou.

Ça, c’était le Davis version paisible. Rien à voir avec celui qui avait failli l’étouffer lorsqu’il était remonté à l’étage après sa chasse effrénée du tueur. Il lui avait demandé plusieurs fois si elle avait été touchée. Malgré ses dénégations, il lui avait passé les mains partout et elle avait craint qu’il ne la déshabille sur place, sur le verre cassé. Il s’était retenu, mais elle devinait qu’il s’en était fallu de peu.

— Comment te sens-tu ?

Sa voix rauque l’enveloppa, déclenchant un délicieux frisson sur sa nuque.

— La tête toujours sur les épaules, merci.

— Quoi, tu n’avais jamais vu quelqu’un se faire blesser par balle ? demanda Pax, sarcastique.

Tous les regards convergèrent sur elle.

— Pas avant ces derniers jours, répliqua-t-elle du tac au tac.

Ben se glissa hors de la table, à moitié plié en deux, et avec un grognement se tourna vers Davis.

— Je suppose qu’à présent vous allez pouvoir mettre votre menace à exécution.

Davis lui tendit la main.

— Merci, Ben.

L’agent la contempla, les sourcils froncés.

— J’ai laissé le gars s’en tirer.

Lara était encore stupéfaite du remerciement de Davis lorsque les mots de Ben la frappèrent. C’était donc ça. Son sauveteur culpabilisait. L’important n’était-il pas qu’elle fût indemne, à part quelques coupures ?

— Le tueur était caché dans le plafond, fit-elle remarquer. Qui aurait pu s’y attendre ?

Davis garda sa main tendue.

— Et vous vous êtes placé devant Lara. Vous auriez pu fuir ou autre chose, mais vous l’avez protégée. Je l’ai vu, et j’apprécie, croyez-moi.

Ben lâcha un gros soupir et la lui serra.

— A votre service.

— Je préférerais que les attaques ne deviennent pas une habitude, grommela-t-elle.

Connor apporta l’inévitable pot de café et une poignée de mugs. Qu’il fût déjà 22 heures ne sembla pas le déranger.

— Regardez-nous, une vraie bande de potes.

— Bon, et maintenant…, commença Pax.

S’asseyant à la table, il avisa la pile de dossiers et entreprit de les distribuer.

Ce geste, si normal, si coupé du danger qui palpitait encore autour d’eux, rendit Lara furieuse.

— Ne pensez-vous pas que nous devrions consacrer une minute à avoir une pensée pour Greg ?

— Cela va sans dire, mon cœur, dit Davis, se plongeant dans sa lecture.

Il ne saisissait toujours pas. Il était déjà arrivé que sa peur pour elle ou sa colère devant une situation ébranle son self-control, mais la plupart du temps il affichait une absence totale d’émotions. C’était si inhumain, si effrayant ! Elle détestait cet aspect-là de lui.

Elle détestait également cette façon qu’ils avaient tous de comptabiliser les êtres humains en nombre de cadavres.

— Eh bien, dis-le quand même ! Il mérite au moins ça, pendant que les gens qu’a appelés Connor nettoient la scène du crime et font le nécessaire pour effacer tout lien avec l’équipe Corcoran.

Davis laissa retomber son bras, le dossier pincé entre les doigts.

— C’est quoi le problème ?

— Oh ! je ne sais pas, Davis. Mon patron a été massacré, sans doute à cause de quelque chose que j’ai vu, Ben s’est fait tirer dessus…

— Tout va bien, assura ce dernier.

— … et je me suis retrouvée prise dans un échange de tirs qui aurait dû me tuer. Si tu n’étais pas arrivé à ce moment-là…

Sa voix se brisa, et elle souhaita que le sol s’ouvre sous ses pieds pour disparaître.

Un éclat dur brilla dans les yeux de Davis. Il regarda ailleurs un moment, puis reposa les yeux sur elle, le dossier toujours à la main, bien qu’un peu chiffonné.

— Désolé de ne pas être intervenu plus tôt.

Tout le monde se tut. Chacun parut retenir son souffle, attendant la suite.

— M’écoutes-tu seulement ?

Sa bouche se crispa.

— Il me semble que oui.

— J’étais morte d’inquiétude pour toi.

S’avançant vers lui, elle lui planta l’index dans le torse avant de survoler la pièce du regard.

— A la lumière de toutes ces attaques, j’aimerais bien que vous admettiez, ne serait-ce qu’une fois, que la mort d’un homme est quelque chose de grave.

Davis jeta la tête en arrière comme si elle l’avait giflé.

— Mais de quoi parles-tu ?

Joel et Connor se dandinèrent d’un pied sur l’autre, regardant alternativement le sol et le plafond. Ben lui lança un regard de sympathie. Elle rendit les armes.

— O.K. Laisse tomber.

Contournant Davis, elle se dirigea vers la porte. Il lui fallait plusieurs minutes pour réfléchir. Et plusieurs autres pour recouvrer sa contenance et trouver le moyen de s’adapter à une telle brochette, de feindre d’être aussi dure qu’eux. Elle ne voulait pas que son émotivité la mette sur la touche. Mais elle avait besoin d’un peu d’air frais avant que sa tête n’explose.

Davis l’arrêta d’une main sur le bras.

— Bien sûr que c’est quelque chose de grave quand quelqu’un meurt.

— Alors pourquoi fais-tu comme si tu t’en moquais ?

— Pour survivre.

La réponse venait de Connor, mais ils hochèrent tous la tête.

La main de Davis se fit caressante sur sa peau.

— C’est exactement ça.

— Explique-moi.

Il jeta un regard glacial autour de lui. Voyant que les autres ne faisaient même pas semblant d’avoir mieux à faire, il poussa un soupir découragé.

— Allons dans un endroit plus intime.

Pax se renversa dans son fauteuil, les mains sur la nuque.

— Pourquoi ? Le sujet nous intéresse tous.

— J’aurais grand plaisir à t’envoyer mon poing dans la figure, rétorqua Davis.

La pièce tournoya, jusqu’à ce que Lara ne sache plus que dire. Maintenant qu’elle se rappelait qu’ils avaient un public, l’idée d’aller dans un endroit plus privé avait ses faveurs. Sauf que cela voulait dire chambre, que chambre voulait dire lit, et qu’un lit pouvait les distraire de leur sujet.

Elle s’était promis de lui dire la vérité dès qu’elle serait seule avec lui, de lui expliquer ce qui s’était passé onze mois plus tôt et qui la rongeait encore aujourd’hui. Elle avait déjà essayé auparavant, mais il ne l’avait pas écoutée. Après cela, elle avait été trop blessée, trop déprimée, pour renouveler sa tentative.

Mais elle voulait le réconfort de ses bras. Si elle se fiait au feu dans son regard et au désir qui irradiait littéralement de lui, il voulait davantage que cela. Un pas dans la chambre, et ils seraient probablement l’un au-dessus de l’autre. Et elle était incapable de dire si c’était une bonne ou une mauvaise chose.

Connor pointa le doigt vers l’escalier, décidant à sa place.

— Allez-y. Nous nous regrouperons demain matin.

— Je rentre chez moi, annonça Ben en récupérant sa chemise.

Davis se tourna aussitôt vers lui.

— Vous n’allez nulle part.

— Je vous demande pardon ?

— Le simple fait d’être entré dans ces bureaux fait de vous également une cible. Désormais, l’endroit le plus sûr pour vous est avec nous.

Connor acquiesça.

— Je suis d’accord.

Ben, lui, ne semblait pas l’être du tout.

— Je n’ai pas besoin de baby-sitter.

Joel posa une main sur son bandage.

— Et nous n’avons pas besoin d’un agent du NCIS mort, alors écoutez le chef, ou nous devrons vous assommer.

Joel appuya sur sa plaie. La mâchoire de Ben s’affaissa et ses yeux se brouillèrent.

— Il faudra faire mieux que ça, persifla-t-il. Ce n’est pas mon premier interrogatoire.

— Tu as entendu ? dit Connor.

— Ce type est rompu au combat, intervint Davis. Presse plus fort. Il peut le supporter, même s’il serait préférable qu’il craque tôt plutôt que tard.

Avant que Lara ne puisse ouvrir la bouche et arrêter cette stupidité, Joel obéit, immobilisant Ben, qui commençait à grimacer.

— Vous êtes d’accord, maintenant, Ben ?

— Je ne peux pas…

Sa voix se brisa sur un bruit d’étranglement.

Connor secoua la tête.

— Ben, soyez raisonnable. Voyez cela comme une occasion de nous étudier.

S’ils poussaient le jeu plus loin, il faudrait l’emmener à l’hôpital, songea Lara, aussi essaya-t-elle d’y mettre son grain de sel et d’introduire un peu de bon sens.

— Faites comme si ça faisait partie de votre mission.

Joel changea l’angle de pression.

— Là, ça doit faire mal.

— Je ne sens rien, couina Ben.

Les hommes ! songea Lara en levant les yeux au ciel.

— Vous allez perdre connaissance !

Ben essaya de repousser Joel. N’y parvenant pas, il adressa un petit hochement de tête à tout le monde, puis s’affaissa comme une masse pantelante lorsque Joel le laissa enfin en paix.

— Vous voyez, dit Davis, les yeux fixés sur elle, c’est toujours plus facile quand on cède.

Elle se demanda s’il se rendait compte que ça marchait dans les deux sens.

* * *

Ronald Worth déambulait dans la cuisine tout équipée de Martin. Nancy avait emmené leurs enfants, ternes mais sur leur trente et un, à l’opéra ou Dieu sait quel autre lieu de spectacle. Contemplant le jardin de derrière, il se demanda s’il arrivait à ces pauvres gosses d’y jouer. Pas de balançoire, aucun jouet. Il n’avait même pas vu un vélo dans l’allée lorsqu’il s’y était garé.

Mais ça, c’était Nancy. Pour elle, les apparences comptaient avant tout. Par ses conversations avec Martin, Ronald savait qu’elle n’acceptait de vivre ici — une maison de bas standing et dans un secteur « de piétons » — que jusqu’au jour où Martin aurait son poste au NCIS. Il ne voulait pas que sa fortune d’héritière constitue un problème, et tenait à ce que les gens continuent à croire qu’il payait toutes les factures.

Ronald ignorait si c’était par orgueil ou par dépit. Avec un mariage basé sur le mensonge et les faux-semblants, c’était difficile à dire.

De devoir attendre qu’elle ait quitté la maison avait mis la patience de Ronald à rude épreuve. Il n’avait jamais aimé Nancy, et ses sentiments à son endroit ne s’étaient pas améliorés au fil du temps.

— La situation est devenue critique, dit-il sans préambule.

Martin s’activait dans la cuisine, ramassant les tasses vides, essuyant les plans de travail.

— Que veux-tu dire ?

— Le patron de Lara Bart est mort.

Martin cessa de chasser les miettes qu’il était seul à voir sur le marbre de l’îlot central.

— Je ne suis pas au courant.

C’était le truc habituel de Martin. Il ne savait jamais rien qui puisse nuire à sa réputation.

— Et cela nous renvoie à Steve. A qui d’autre a-t-il pu parler ?

— Je ne crois toujours pas qu’il ait eu l’intention de parler à qui que ce soit.

— Il a demandé à être intégré à ton enquête d’habilitation. Il a contacté ce cabinet Hampton pour que l’on ajoute son nom à la liste. Qui ferait cela ?

— Sa loyauté n’a jamais failli.

Ronald regarda son ami de plus de trente ans, et se demanda sur quelle planète il vivait.

— Quand lui as-tu parlé pour la dernière fois ?

— Ça fait plus d’un an. Il a bien essayé de me joindre récemment, mais sans succès.

— Comment cela ?

— Il y a quelques semaines, il a appelé ici, à la maison, mais j’étais absent. Peut-être a-t-il réessayé…

Il chassa cette idée d’un revers de la main.

— Peu importe. Nancy et moi en avons discuté, et avons décidé de ne pas donner suite. Nous étions d’accord sur le fait que renouer avec lui ne pouvait rien donner de bon.

Nancy, bien sûr. Ronald s’attendait à ce qu’elle soit au centre de toutes les bêtises de Martin. Sur ce plan-là, rien n’avait changé au cours des années.

— Et tu n’as pas pensé à m’en informer ? Ça explique tout. Steve n’a pas décidé sur un coup de tête de dire ce qu’il avait à dire. Il a d’abord essayé de te parler.

— Mais non. Steve n’était ni agité ni menaçant. Il voulait juste savoir comment j’allais, rien de plus.

Non, songea Ronald. C’était le début de la fin, et Martin n’en avait pas vu les signes.

OceanofPDF.com