Au risque de l'aimer - Etrange disparition
Chapitre 15
15
Zoe s’arrêta devant le bâtiment de brique rouge et prit une profonde inspiration. Cristine avait-elle une arme ? Devait-elle attendre la police ? Elle n’avait pas le temps de tergiverser et décida d’entrer.
Quand elle atteignit la porte, elle frappa doucement puis tenta de tourner la poignée. La porte n’était pas verrouillée.
Elle entra, ferma derrière elle et mit quelques secondes à s’habituer à l’obscurité, car tous les rideaux étaient tirés. Une silhouette se dessina au milieu du salon.
— Cristine ? dit-elle doucement.
Cette dernière leva à peine les yeux. Elle était affalée dans un fauteuil, en tenue négligée et les cheveux en désordre.
— Ça va ? s’enquit Zoe.
— Bientôt, ça ira mieux, répondit Cristine en changeant de position.
Elle tenait un revolver contre elle. Le cœur de Zoe se mit à battre à tout rompre.
— Qu’est-ce que tu fais, Cristine ?
Celle-ci releva la tête. Sa lèvre inférieure tremblait. Elle fixa l’arme qu’elle tenait puis dévisagea de nouveau Zoe.
— J’essaie de trouver le courage de mettre fin à ce calvaire.
Zoe déglutit et chercha quoi dire. Si par malheur elle tenait des propos maladroits, le pire surviendrait.
— Pourquoi ? demanda-t-elle timidement, avec le plus d’empathie possible.
Cristine continuait à la regarder et fit une grimace de douleur.
— Tu sais que j’ai eu une aventure avec Marshall Bell ? Et maintenant, il ne veut même plus me parler.
Etait-ce pour cela que Cristine était désespérée ?
— Et Shayna ? lança Zoe. Vous êtes restées amies, même après ta liaison avec Marshall. Pourtant, il est persuadé que Shayna savait pour vous.
Cristine essuya les larmes qui avaient coulé sur son visage.
— Oui, elle savait mais elle ne m’en a rien dit. Je ne l’ai appris que plus tard.
A ces derniers mots, elle éclata en sanglots.
Zoe s’approcha de Cristine. Devait-elle tenter de lui arracher son arme des mains ? C’était extrêmement périlleux : Cristine avait le doigt sur la détente.
— Elle me manque tellement, geignit Cristine. Elle était unique.
— Shayna était géniale, renchérit Zoe dans l’espoir de gagner du temps. Moi aussi je l’aimais comme une sœur. Je comprends ce que tu ressens.
Mais que faisait la police ?
L’expression de Cristine s’assombrit, et Zoe déglutit : elle venait de commettre un impair.
— Non, tu n’as aucune idée de ce que j’éprouve ! hurla Cristine en levant son arme.
Elle la pointa brièvement sur sa tête puis, soudain, la braqua droit sur Zoe.
Zoe se figea, un frisson glacé lui parcourut l’échine.
— Pitié, ne pointe pas cette arme sur moi, dit-elle tout bas. Ça me fait peur.
A son grand soulagement, Cristine reposa son arme sur ses genoux, mais sans la lâcher.
Zoe réfléchit à grande vitesse.
— Tu as raison, dit-elle, je ne sais pas ce que tu ressens. Shayna et toi, vous étiez très proches alors que moi, je ne l’avais plus revue depuis cinq ans. Ce que je voulais dire, c’est que… je l’aimais beaucoup.
Cristine s’effondra complètement.
— Je l’aimais encore plus ! Pour moi, Shayna était tout. Nous étions plus que des amies, c’était… mon idole. J’aurais fait n’importe quoi pour elle. Jamais je n’aurais voulu lui faire de mal. Cette histoire avec son père était une bêtise totale, je ne sais pas ce qui m’est passé par la tête. Après, j’ai éprouvé une énorme honte, je t’assure.
— Pas suffisamment honte pour lui dire la vérité ?
Cristine releva brusquement la tête.
— Ne me juge pas, tu ne sais rien de moi.
— Pardon, répliqua prudemment Zoe. Je sais que Shayna t’aimait beaucoup aussi et, pour moi, c’est tout ce qui compte, mentit-elle pour l’apaiser.
Cristine parut plus calme et acquiesça.
— Ma pauvre Shayna. Ce qui s’est passé était un accident, je n’ai jamais souhaité sa mort.
Un terrible soupçon s’immisça en Zoe. Cristine s’exprimait comme si elle était sur le point de se confesser. Avait-elle tué Shayna ? Mais non, ce n’était pas possible !
Cristine se mit de nouveau à sangloter.
— Elle me manque tellement.
Zoe la laissa pleurer. Elle-même se sentait bouleversée. Mais, si elle voulait en apprendre davantage, elle devait pousser Cristine à se confier. Avec beaucoup de prudence cependant.
— Je me demande ce qui est vraiment arrivé à Shayna, se lança-t-elle. Mme Bell est effondrée, ne pas savoir qui l’a tuée la ronge de l’intérieur. Et le médecin légiste n’est pas parvenu à établir clairement ce qui avait provoqué sa mort. Il a seulement dit qu’elle avait dû être percutée ou frappée très violemment.
A ces mots, Cristine se mit à gémir et à sangloter encore plus fort.
— Je suis tellement désolée. Je ne voulais pas faire ça.
— Qu’est-ce que tu as fait ? lui demanda doucement Zoe.
Cristine ne répondit pas et continua de pleurer. Zoe songea brièvement lui arracher son arme, mais c’était définitivement trop risqué. Elle n’avait plus qu’à continuer de gagner du temps. Avec un peu de chance, Cristine ne commettrait pas l’irréparable.
Enfin, les sanglots de Cristine se calmèrent un peu et elle s’essuya les yeux.
— De tout mon être, je jure que je ne voulais pas lui faire de mal. Elle m’a appelée depuis le lac après avoir quitté Mike. J’étais ivre, trop ivre pour conduire, aujourd’hui je m’en rends compte. Mais elle avait besoin qu’on vienne la chercher, alors j’y suis allée.
— Mais je croyais que Shayna avait oublié son téléphone au bar et que la dernière personne qu’elle avait appelée, c’était Brock !
— J’ai menti. J’ai récupéré son téléphone au lac et j’ai effacé toute trace de l’appel qu’elle m’avait passé. Mais je suis sûre que Roger a demandé à l’opérateur de lui transmettre le détail des derniers appels passés sur le téléphone de Shayna. Il ne va pas tarder à découvrir que je suis la dernière à lui avoir parlé.
Un affreux vertige s’empara de Zoe et elle posa la main contre le mur pour ne pas vaciller.
— Que s’est-il passé ensuite, Cristine ?
Au loin, un bruit de sirènes retentit. Enfin, la police arrivait. Pourquoi avaient-ils mis aussi longtemps ?
Cristine dut entendre également le bruit qui se rapprochait, car elle se raidit.
— Tu as appelé la police ? lui demanda-t-elle d’une voix menaçante.
— Oui, répondit Zoe. J’avais peur que tu fasses une bêtise, alors j’ai appelé le 911 en venant ici.
— Rappelle-les, lui ordonna Cristine.
— Pour leur dire quoi ?
— De ne pas chercher à intervenir, rétorqua Cristine, qui pointa son revolver sur elle. Il est chargé et j’ai ôté la sécurité. Rappelle-les, sinon je tire.
* * *
Une fois que Zoe fut remontée en voiture, Brock était retourné voir le shérif. Maintenant que le type qui leur avait tiré dessus avait été arrêté, apprendre qui était le commanditaire ne devrait pas prendre trop de temps, à condition de faire le nécessaire.
Certes, jusque-là, il avait considéré Roger comme un type bien et compétent, du moins s’il mettait à part le fait qu’il avait invité Zoe à sortir avec lui l’autre soir. Mais Renee, l’ancien shérif, n’aurait pas du tout agi de la même façon pour retrouver le meurtrier de Shayna. Renee aurait fait une conférence de presse, lancé un vaste appel à témoins pour donner du retentissement à l’affaire et mettre la pression sur le tueur. Roger, lui, préférait la discrétion. Sauf que, désormais, la discrétion n’était plus de mise : il fallait au contraire aller vite.
Quand il revint dans le bureau, Roger était en train de classer des papiers.
— Que puis-je faire d’autre pour toi, Brock ? lui demanda Roger en levant la tête. Je pensais que nous en avions terminé.
— Eh bien, en fait, j’ai un peu réfléchi et j’aimerais vous faire part de quelques suggestions sur l’affaire.
— Très bien, je t’écoute.
Brock allait répondre, mais Agnes fit irruption dans le bureau.
— Shérif, Zoe Onella vient d’appeler le 911. Elle affirme que Cristine Haywood menace de se suicider. Zoe se rend chez elle en ce moment-même.
Roger se leva brusquement.
— Bon sang, envoyez des voitures et dites à tout le monde d’attendre mon arrivée. J’y vais aussi.
— Je vous accompagne, déclara Brock d’un ton qui ne souffrait pas de contestation.
Le shérif l’observa et acquiesça.
— Allons-y.
Il leur fallut dix minutes pour traverser la ville, toutes sirènes hurlantes.
Quand ils arrivèrent devant chez Cristine, deux voitures attendaient déjà.
— Vous avez pu établir le contact ? demanda le shérif en descendant de son véhicule.
— Non, monsieur, répondit un des agents. Nous avons appelé la ligne fixe, mais ça sonne dans le vide. Quant au portable de Cristine Haywood, nous tombons directement sur la messagerie.
— Appelez Zoe, intervint Brock. Ou bien laissez-moi le faire, ajouta-t-il tandis qu’il cherchait déjà son numéro dans son portable.
Zoe répondit à la quatrième sonnerie. Elle semblait nerveuse et tendue.
— Tout va bien ? s’enquit Brock.
— Non.
Brock déglutit.
— Je suis devant l’immeuble avec le shérif et ses hommes. Pouvons-nous entrer ?
— Je…
Cristine s’empara du téléphone de Zoe :
— Qui est-ce ? demanda-t-elle.
Brock s’identifia.
— Dis aux flics de rester dehors, répliqua Cristine. Je suis armée. S’ils tentent d’entrer, je tue Zoe.
Elle mit fin à la communication avant qu’il puisse rétorquer quoi que ce soit.
— Bon sang ! lâcha-t-il.
Il se passa la main dans les cheveux et se mit à faire les cent pas pour se retenir de se précipiter à l’intérieur de l’immeuble.
— Qu’a-t-elle dit ? voulut savoir le shérif.
— Que nous devons rester là, sinon, elle tirera sur Zoe.
— Elle lui tirera dessus ? répéta le shérif. Elle est armée ?
— On dirait bien, oui.
Brock jeta un nouveau regard sur la façade de l’immeuble.
— N’y pense même pas, l’avertit le shérif qui avait deviné ses pensées. Pour le moment, il faut attendre et laisser à Zoe le temps d’apaiser Cristine. Si tu pénètres dans l’appartement, ce sera la catastrophe.
— Je ne veux pas que Zoe soit blessée, ou pire…, rétorqua Brock, mâchoire serrée.
— Aucun de nous ne le souhaite.
— Shérif, intervint un des agents, si c’est une prise d’otage, nous devons appeler des renforts.
— Pas encore, répliqua le shérif. Déployez-vous autour de l’immeuble, mais ne tentez rien, compris ?
L’agent acquiesça et tourna les talons pour rejoindre ses collègues.
— Et maintenant ? gronda Brock.
— On attend. Et n’essaie pas de bouger, sinon je te passe les menottes.
Brock renifla de dédain.
— J’aimerais vous y voir.
— Ne bouge pas, c’est tout, insista Roger.
Un silence pesant s’abattit sur la rue. Plusieurs habitants du quartier, curieux, étaient sortis pour savoir ce qui se passait et le shérif ordonna à un de ses hommes de demander aux gens de rester chez eux.
— C’est trop calme, reprit Roger. Je déteste ne pas savoir ce qui se passe à l’intérieur.
— Moi aussi, renchérit Brock. Hé, regardez, il n’y a pas de fenêtres qui donnent sur l’arrière de l’immeuble, je pourrais passer par-derrière sans qu’on me voie.
Roger resta pensif quelques secondes.
— Tu es un civil, je ne peux pas te laisser risquer ta vie, dit-il finalement. J’irai moi-même.
— Non, c’est ma Zoe qui est à l’intérieur, je ne peux laisser Cristine lui faire du mal.
— Ta Zoe ?
— Absolument, insista Brock, avec un regard de défi.
— Je vois, dit Roger. Il me semblait bien que tu n’avais pas apprécié que je l’invite à dîner l’autre soir. Mais je ne peux pas te laisser y aller. Tu ne fais pas partie des forces de l’ordre et, en tant que policier, je n’ai pas le droit de laisser un civil faire mon boulot à ma place.
Il y eut alors un grésillement dans son talkie-walkie, et le shérif lui tourna à moitié le dos pour écouter ce qui se disait.
C’était l’occasion que Brock attendait. Discrètement, il recula d’un pas puis partit en courant vers l’arrière de l’immeuble avant que le shérif puisse l’arrêter.
Quand il fut de l’autre côté, il chercha à déterminer l’agencement de l’appartement. Zoe n’avait pas précisé dans quelle pièce elles se trouvaient, il devait se montrer extrêmement prudent.
Il atteignit la porte arrière : elle n’était pas fermée. Il l’entrouvrit, se glissa à l’intérieur, referma tout doucement, puis une seconde porte lui fit face. Il prêta l’oreille.
Des voix féminines lui parvinrent mais, apparemment, elles venaient de l’opposé d’où il se trouvait. Il tenta d’ouvrir la seconde porte. A sa grande surprise, elle n’était pas verrouillée non plus. Comme si Cristine avait voulu que quelqu’un intervienne.
Lentement, il avança dans l’appartement aux rideaux tirés et se dirigea vers les deux voix. La porte du salon était entrouverte. Cristine était assise dans un fauteuil. Elle lui tournait le dos et braquait un revolver sur Zoe, qui se tenait immobile face à elle. Aucune émotion ne transparut sur le visage de Zoe, mais elle l’avait repéré. Il le sentait.
* * *
— Cristine, disait Zoe, tu n’arriveras à rien ainsi.
— Si, justice sera rendue !
— Non, pas de cette façon.
— C’est la seule et unique façon, rétorqua Cristine en s’agitant.
Brock prit peur. Cristine était instable et il suffirait d’une impulsion pour qu’elle craque. Il fallait qu’il intervienne. Il avança de quelques pas le plus silencieusement possible.
— Je n’en peux plus, reprit Cristine entre deux pleurs.
— Sois forte, Cristine, tu vas t’en sortir, l’encouragea Zoe. Quand tu expliqueras que ce qui est arrivé était un accident…
— Ça ne compte pas.
— Mais si car…
— J’étais ivre, tu comprends ? Ivre ! s’exclama Cristine, en se levant.
Brock s’immobilisa. Si jamais Cristine se retournait, il était fichu.
— Je serai accusée de meurtre. J’irai en prison, et ça, je ne le supporterai pas. Je n’y survivrai pas.
Accusée de meurtre ? s’étonna Brock. Qu’est-ce que c’était que cette histoire ?
— Cristine, assieds-toi, s’il te plaît, proposa doucement Zoe. Raconte-moi ce qui s’est passé exactement.
Au grand soulagement de Brock, Cristine obtempéra.
— J’ai raconté tellement de mensonges, dit-elle. Shayna aussi mentait et moi, je me suis mise à l’imiter. Pour moi, c’était un jeu, je n’ai pas compris que Shayna le faisait parce qu’elle était malheureuse. Quand je t’ai dit que j’avais trouvé des messages sur le portable de Shayna qui prouvaient que Brock et elle étaient toujours restés amants, ce n’était pas vrai. Il n’y a jamais eu le moindre message.
— Ce n’est pas grave, répondit Zoe d’une voix calme.
— Vraiment ? Qu’est-ce que tu dis de ça, alors : c’est moi qui ai payé un type pour vous tirer dessus sur le parking du Hitching Post.
— Mais… pourquoi ? bafouilla Zoe.
— Je ne voulais pas que vous continuiez à mettre votre nez partout, j’ai pris peur. Avant que vous ne retourniez au Hitching Post, je comptais piéger Mike pour que ce soit lui qui soit accusé.
— Je vois, dit Zoe, d’une voix plus posée. Mais tu étais en train de m’expliquer ce qui s’était passé avec Shayna.
Pendant que Cristine parlait, Brock en avait profité pour s’allonger et avancer en rampant. Ainsi, si Cristine se levait de nouveau, elle ne le verrait pas.
— Ce soir-là, Shayna et moi avions commencé à boire quelques verres ici. Ensuite, nous sommes allées au Hitching Post.
Elle s’interrompit et Zoe l’incita à continuer.
— Et, là-bas, elle a commencé à flirter avec Mike, c’est ça ?
— Exactement. Je n’arrivais pas à croire qu’elle fasse ça. Et quand elle est partie avec Mike, j’étais folle de rage. Car elle savait parfaitement que Mike me plaisait et que cela faisait des mois que je tentais de le séduire. Et elle, elle l’a dragué, comme ça, pour s’amuser, sous mon nez. Je me suis sentie humiliée. Mais ensuite, j’ai compris : elle avait découvert que j’avais eu une aventure avec son père, et c’était une manière de me le faire payer. Après leur départ, je suis rentrée chez moi. Et tu imagines ce que j’ai pu ressentir quand elle a eu l’audace de m’appeler pour me demander de venir la chercher au lac.
— Oui, j’imagine que tu étais dans une colère noire.
— Tu peux le dire. Mais nous étions amies et je me suis dit que c’était l’opportunité pour que nous réglions nos comptes. Alors je suis allée la chercher.
Brock avait du mal à en croire ses oreilles. Cristine était en train d’avouer avoir tué Shayna ! Jamais il ne l’en aurait crue capable, en dépit de tout le mal qu’il pensait d’elle.
— Et que s’est-il passé quand tu as retrouvé Shayna ? voulut savoir Zoe.
— Elle est montée dans ma voiture et nous sommes reparties.
Cristine marqua une nouvelle pause mais, cette fois, Zoe ne la relança pas. Elle craignait certainement l’issue du récit, songea Brock.
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