Au risque de l'aimer - Etrange disparition
Chapitre 6
6
Le lendemain matin, Zoe descendit dans la cuisine pour prendre son petit déjeuner. Mama Bell y était attablée, fixant sa tasse de café, les yeux pleins de larmes.
Zoe tira une chaise et vint s’asseoir tout près d’elle.
— Qu’est-ce qu’il y a, Mama ? lui demanda-t-elle doucement.
— Ma famille se désintègre, répondit-elle en essuyant ses larmes du revers de la main. Il y a encore quelques semaines, je t’aurais dit sans hésiter que l’amour qui nous liait les uns aux autres était plus fort que tout. Maintenant, Shayna s’est évanouie dans la nature et mon mari est sur le point d’en faire autant.
Elle soupira et fit tourner sa tasse entre ses mains.
— Finalement, peut-être me suis-je trompée sur leurs sentiments.
— Oh ! Mama ! répliqua Zoe en lui prenant la main. Shayna t’adore, tout comme moi. Quant à Marshall, il a seulement du mal à gérer ce qui se passe en ce moment. Laisse-lui un peu de temps, tu verras qu’il reviendra.
Mama Bell secoua négativement la tête.
— Non, je ne lui en laisserai pas la possibilité. Il n’a pas le droit de m’abandonner, d’abandonner sa famille dans un moment pareil. Et si Shayna…
— Chut, ne dis pas cela, la coupa Zoe. N’y pense même pas. Je vais élaborer un plan pour retrouver Shayna. Je te le promets.
Le visage de Mama Bell s’éclaira et Zoe s’en voulut aussitôt de lui faire une telle promesse.
Mais non, elle la tiendrait ! Et pour cela, il était grand temps de passer réellement à l’action.
— Que vas-tu faire ? s’enquit Mama Bell.
— Je vais en ville, répondit Zoe sans autre précision. Tu auras besoin de ta voiture, aujourd’hui ?
— Non, mais toi, tu ne veux pas manger un peu avant de partir ?
— Non, merci, je prendrai un café en ville.
Elle lui déposa un baiser sur la joue et se leva.
— Il faut que j’y aille. Je vais avoir une journée chargée.
En chemin, elle fit un petit détour. D’après Mama Bell, Brock louait un appartement rénové en centre-ville. C’était un peu étonnant qu’il soit toujours locataire, songea Zoe. Mais après tout elle payait une somme exorbitante pour un studio à Manhattan et n’aurait déménagé pour rien au monde.
Quoique… Plus elle passait du temps à Anniversary, plus elle y retrouvait ses marques. Sa ville natale lui avait manqué en fait.
Surtout, Brock lui avait manqué.
Elle mit le holà à ses pensées. Brock lui avait manqué, mais elle avait appris à faire avec.
Elle ralentit pour observer les façades. La rénovation des immeubles était plutôt réussie, et les bâtiments n’auraient pas déparé de grandes villes comme Austin ou Dallas. C’était le type même de logements recherchés par de jeunes loups en début de carrière. Ce qui n’était pas franchement le profil de Brock.
Elle l’aurait davantage imaginé dans une petite maison de campagne avec vue sur les champs et des écuries autour. Ne tenait-il pas un magasin de matériel agricole ?
Quand elle l’avait connu, il avait d’autres buts dans la vie. Mais ça aussi, c’était avant.
Soudain, elle se fit l’effet d’être une sorte de voyeuse, accéléra et continua sa route. Arrivée à destination, elle chercha une place de stationnement. Il y en avait une pile devant chez Joe’s. Ça tombait bien.
* * *
Elle pénétra à l’intérieur de l’établissement, se dirigea vers le comptoir mais s’arrêta net : Brock était installé sur une banquette, son portable collé à l’oreille.
Elle faillit battre en retraite. Mais c’était trop tard, il l’avait vue. Anniversary était décidément trop petite.
Il lui fit signe tout en écoutant ce que lui disait son interlocuteur. Elle n’avait pas très envie de se retrouver tout près de lui, mais s’assit quand même à sa table.
Il termina sa communication puis posa son portable à côté de sa tasse de café.
— C’était Mme Bell, lui apprit-il, le visage grave. Elle m’a demandé de t’aider. Apparemment, tu as un plan pour retrouver Shayna. Je suppose qu’il s’agit toujours de ton idée d’aller au Hitching Post pour parler à ce fameux Mike ?
La colère envahit Zoe. Contre elle-même, dont le cœur palpitait dès que Brock était dans les parages. Contre Mama Bell, qui n’avait pas pu s’empêcher d’intervenir.
Elle fit signe à Patsy de lui apporter du café. Elle en avait bien besoin.
— Oui, en effet, reprit-elle finalement. Et même si je n’ai pas demandé à Mama Bell de t’appeler, elle a raison : nous devons cesser de nous regarder en chiens de faïence et de perdre notre temps à ressasser le passé. Car, pendant ce temps, Shayna est peut-être en grand danger, ou pire encore.
Il acquiesça.
— Commence par manger, nous discuterons après.
Il prit son téléphone et consulta ses mails. Elle avait beau s’efforcer de regarder droit devant elle, elle ne pouvait se retenir de l’observer du coin de l’œil. Dans la lumière, ses cheveux prenaient de beaux reflets dorés. Lui arrivait-il de penser à elle ? Elle haussa les épaules. Quelle importance ? Dès que Shayna serait de retour, elle retournerait à New York.
— Salut, ma belle, déclara Patsy en lui servant un café. Qu’est-ce que tu prends avec ça ? Le nouveau cuisinier fait une omelette à la grecque absolument divine.
— Ça m’ira très bien, acquiesça Zoe.
* * *
En réalité, elle avait une boule au ventre. La présence de Brock la remuait beaucoup trop. Cinq ans étaient passés, et elle était toujours aussi sensible à lui, pesta-t-elle intérieurement.
En revanche, il ne paraissait pas avoir le même problème. Quand il la regardait, aucun éclat de désir ne brillait dans ses yeux bleus.
Tant mieux, se dit-elle en remuant son café, qu’elle venait de sucrer. Travailler ensemble leur serait plus facile.
* * *
Brock avait du mal à finir son assiette. Etre face à Zoe le déstabilisait complètement. Elle évitait de le regarder directement, mais lui jetait des regards en coin. Et, chaque fois qu’elle le faisait, c’était comme une caresse.
Le silence s’étira entre eux. Il devait déployer des efforts prodigieux pour avoir l’air indifférent et résister à l’envie de la scruter en détail, à la recherche de petits changements dans son apparence et de tout ce qui était semblable à son souvenir.
— Alors, dis-moi, quel est exactement ton plan ? demanda-t-il.
En réalité, il n’avait pas vraiment envie de le savoir : Zoe était certainement prête à mettre sa vie en danger pour son amie.
Elle redressa la tête et déclara :
— Comme je te l’ai déjà dit, je compte me rendre au bar que fréquente Mike.
— Le Hitching Post.
— Oui. Cristine m’a dit que Shayna et elle étaient des habituées, bien que ce bar soit situé dans un quartier plutôt mal famé.
Une vague de culpabilité assaillit Brock : Shayna et Cristine allaient donc dans des endroits aussi peu fréquentables ? Il n’en avait jamais réellement pris conscience.
Soudain, une autre idée l’inquiéta.
— Tu as l’intention d’y aller toute seule ?
— Oui, puisque tu refuses de m’accompagner. Je vais faire comme Shayna : mettre une tenue voyante et faire comme si j’étais à la recherche…
— Non, la coupa-t-il. C’est hors de question.
Elle le fixa et plissa les yeux.
— Euh, excuse-moi, mais je ne te demandais pas la permission.
Un point pour elle, songea-t-il.
Dépité, il soupira et se passa la main dans les cheveux.
— Dis-moi au moins que tu vas y aller avec Cristine.
— Non, j’y ai renoncé, répliqua-t-elle avec une grimace. Je ne lui fais pas confiance. Je préfère y aller seule.
Seule. S’il avait su que Shayna se rendait régulièrement dans un bar aussi miteux, il aurait cherché à l’en dissuader. Alors il n’allait pas laisser Zoe faire de même.
— Tu ne peux pas faire ça. Tu ne seras pas en sécurité.
— Je n’ai pas le choix. Le temps passe et nous tournons en rond. Il faut que je reconstitue le fil des événements le soir de la disparition de Shayna.
Elle avait prononcé ces derniers mots avec de l’angoisse dans la voix. Comme si elle commençait à envisager que Shayna puisse ne plus être de ce monde. Le cœur de Brock se serra.
— J’irai avec toi, déclara-t-il. Au moins, comme ça, il y aura quelqu’un pour veiller sur toi.
Elle lui décocha un regard acéré.
— Merci, Brock. Mais non. Je sais que c’est moi qui ai commencé par te le demander, mais après réflexion ce n’est pas une bonne idée. Shayna se rendait là-bas pour…
Elle se mit à rougir.
— … rencontrer des hommes, finit-il pour elle.
— Oui. Donc, tu comprends que, si tu viens avec moi, ça n’a plus de sens.
Il réfléchit à grande vitesse.
— Pas nécessairement. Nous pouvons nous faire passer pour un couple qui souhaite pimenter sa relation.
Elle rougit davantage.
— Non, je ne crois pas que ça marchera. J’apprécie ton offre mais je préfère y aller seule.
Brock déglutit. Que Zoe s’expose ainsi au danger lui était insupportable. La disparition de Shayna était déjà assez lourde.
— Zoe, je viens avec toi, c’est tout. Je ne te laisse pas le choix.
Elle poussa un soupir.
— Très bien. Tu peux m’accompagner au moins une fois. Mais si nous remarquons que ça ne fonctionne pas, j’y retournerai seule, ou éventuellement avec Cristine, même si je ne le souhaite pas.
Il acquiesça, soulagé de ne pas avoir à continuer à batailler.
— Quand veux-tu y aller ?
— Ce soir.
— A quelle heure dois-je passer te prendre ? lui demanda-t-il, en proie à une soudaine excitation.
— Après dîner. 21 heures, ça te va ?
— C’est entendu. 21 heures.
* * *
Zoe n’arrivait pas à se décider sur le choix de sa robe. Elle en avait déjà passé quatre et n’était toujours pas satisfaite. Elles étaient toutes trop chic, pas du tout adaptées pour un bar texan fréquenté par des motards.
Qu’aurait porté Shayna ? se demanda-t-elle. Elle n’en avait aucune idée.
Elle prit son téléphone et composa le numéro de Cristine.
— Salut, Cristine. Je ne te dérange pas longtemps, j’ai seulement une question : que portez-vous habituellement, Shayna et toi, quand vous sortez le soir ?
Cristine mit du temps à répondre, comme si elle n’était pas bien réveillée. Compte tenu de son mode de vie, c’était d’ailleurs fort possible.
— Je… Quoi ? Tu as retrouvé des vêtements à elle ?
— Non, non, simple curiosité, répliqua Zoe, qui ne voulait pas lui dévoiler ses plans. Porte-t-elle un jean et des talons hauts, ou bien une tenue plus habillée ?
— Eh bien, ça dépend. Mais quand nous sortons dans un endroit où nous sommes susceptibles de faire des rencontres, nous portons la tenue la plus sexy possible. Vêtements moulants et courts, décolleté plongeant, précisa-t-elle avec un petit rire. Shayna adorait porter une minijupe en cuir et un corset, par exemple.
— Je vois.
Après quelques phrases supplémentaires d’usage, elle raccrocha, puis regarda sa montre. Elle avait encore le temps d’aller faire quelques courses au centre commercial. Il y avait une boutique en particulier qui vendait des vêtements de ce genre.
Deux heures plus tard, alors qu’elle était devant le miroir, elle fut saisie d’une angoisse : elle allait devoir paraître devant Brock dans cette tenue.
Cette pensée lui donna chaud. Elle avait un mal fou à contenir ses élans en sa présence, et voilà qu’elle allait l’accompagner dans une tenue des plus aguicheuses.
Mais c’était pour Shayna, se répéta-t-elle. Si nécessaire, elle le ferait comprendre à Brock, et il n’y aurait aucune ambiguïté.
Pour compléter sa tenue, elle mit une paire de grosses boucles d’oreilles, un bracelet et chaussa ses talons hauts. Elle se regarda une dernière fois et prépara sa repartie à la réaction de Brock.
Elle inspira profondément pour se donner du courage. Zoe Onella n’était pas du genre à se défiler, elle ne commencerait pas ce soir.
* * *
Brock secoua la tête, exaspéré par la direction de ses pensées. Il n’arrivait pas à s’empêcher d’imaginer ce que porterait Zoe.
Il s’arrêta devant la maison des Bell et regarda l’heure sur son tableau de bord : 21 heures pile. Il resta assis dans sa voiture et respira à fond. Son cœur battait la chamade.
Au moment où il allait descendre de voiture, Zoe sortit de la maison. A sa vue, il eut une réaction de dépit : elle portait une longue robe qui semblait trois fois trop grande pour elle. Mais, à mesure qu’elle approchait, il comprit : elle avait passé cette robe par-dessus d’autres vêtements. Cela lui donnait une allure comique et il ne put se retenir d’éclater de rire.
— Quoi ? fit-elle avec un regard courroucé.
Elle monta en voiture en soulevant les pans de sa robe.
— Tu n’aimes pas ma tenue ?
Il se contenta de secouer la tête.
— Il fallait bien que je cache ma minijupe. Si Mama Bell m’avait vue en tenue affriolante, elle aurait eu une attaque.
Il continua de rire.
— Là, c’est sûr que tu n’as rien d’affriolant.
— Oh ! mais ça ne va pas durer.
Avec un sourire, elle dégrafa sa robe trop grande et dévoila un corset noir extrêmement serré.
— Oh ! lâcha-t-il seulement.
Il démarra et, le long du chemin, elle se tortilla sur son siège pour se débarrasser complètement de la robe. Il faisait de son mieux pour garder les yeux sur la route, mais c’était mission impossible. Et chaque fois qu’il jetait un regard de côté, l’excitation montait en lui.
Il serra le volant de toutes ses forces et se fit la leçon. Dans dix minutes, ils seraient arrivés. Il ne lui restait pas longtemps pour recouvrer ses esprits.
Enfin, il se gara le long du trottoir, face au Hitching Post. Ça allait un peu mieux, mais il se préparait à vivre d’autres moments difficiles.
Il regarda autour de lui. A sa grande surprise, les façades étaient pimpantes, et le Hitching Post lui-même tout à fait accueillant.
— Eh bien, ça a changé, par ici, constata Zoe, l’air tout aussi étonnée que lui. Le Hitching Post a l’air d’un bar respectable.
Il se contenta d’opiner du chef, puis tous deux entrèrent dans l’établissement.
Il n’avait rien de chaleureux.
Le bar était sombre, l’air imprégné d’une horrible odeur de tabac froid. La plupart des clients étaient occupés à jouer au billard.
Zoe précéda Brock et tous les visages masculins se levèrent pour la regarder traverser la salle.
Brock serra les poings pour rester calme.
Au bar, il s’installa sur le tabouret à côté d’elle et dut se retenir de ne pas lui passer un bras autour des épaules pour « marquer son territoire ».
— Cesse de regarder ces types comme si tu avais envie de les tuer, chuchota-t-elle. Tu sais pourquoi je suis là.
Elle avait raison. Il devait penser à Shayna. C’était pour elle qu’ils étaient venus dans cet endroit.
Et puis, Zoe n’était pas à lui. Ou plutôt, elle ne l’était plus depuis longtemps.
— Qu’est-ce que je vous sers ? leur demanda le serveur, qui ne regardait que Zoe.
— Deux bières, répondit-elle avec un sourire.
— Non, un club soda pour moi, intervint-il.
— Tu ne veux pas de bière ? lui demanda Zoe, visiblement surprise.
— Non, je ne bois pas d’alcool, expliqua-t-il le plus naturellement possible.
— Depuis quand ?
Il haussa les épaules. Mais elle continua de le fixer, insistante.
Pour se donner une contenance, il inspecta la salle.
— Vas-y, fais le tour du bar, si tu veux, lui dit-il. Je garde un œil sur toi. Et si tu as le moindre souci, fais-moi signe.
— Je vais aux toilettes, répondit-elle. Et fais attention, tu me parles comme si tu étais mon maquereau, ajouta-t-elle avec un petit sourire.
Elle descendit de son tabouret et, tandis qu’elle traversait la salle, il fut incapable de la quitter du regard, tout comme les autres clients, d’ailleurs.
Une fois qu’elle eut disparu, il sortit son portable, chercha une photo de Shayna et tendit l’appareil au serveur, qui nettoyait des verres.
— Vous avez déjà vu cette femme ?
Le serveur regarda la photo et sourit.
— Oui, bien sûr, c’est Shayna. Une habituée.
— Quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ?
Le serveur réfléchit.
— Je ne sais pas. Je dirais que c’était il y a environ une semaine. Je me souviens qu’elle était partie avec Mike, le type qui est là-bas, précisa-t-il en désignant l’autre côté du bar.
Brock regarda dans la même direction. Les tabourets au bout du comptoir étaient tous occupés par des hommes qui semblaient seuls.
— Lequel est-ce ?
— Le troisième en partant de la fin. Celui avec la queue-de-cheval et la barbe.
Quand Zoe revint, il lui fit part de ce qu’il avait appris.
— Bien, fit-elle. Il est plutôt musclé, mais cela ne signifie pas qu’il est méchant.
Elle tira sur sa minijupe pour la remettre en place et il suivit son geste, comme hypnotisé. Zoe ne parut pas s’en apercevoir.
— Allons-y, reprit-elle. Reste bien derrière moi, s’il te plaît.
Elle se dirigea vers le fond de la salle sans attendre de réponse.
— Salut, dit-elle en se glissant à côté du dénommé Mike. Vous êtes seul ?
Le visage de Mike s’éclaira. Comment aurait-il pu en être autrement ? songea Brock avec irritation.
— Absolument, répondit Mike. Je vous paye une bière ? proposa-t-il à Zoe en tapotant le tabouret à côté de lui pour l’inciter à s’asseoir.
— C’est gentil, mais j’aimerais d’abord vous poser une question. Connaissez-vous mon amie Shayna ?
— Shayna ? répéta Mike, qui cherchait manifestement dans sa mémoire. Ouais, je la connais. Une belle blonde. On a… passé une soirée ensemble, il n’y a pas longtemps. Je ne l’ai pas revue depuis.
Il se gratta l’avant-bras puis reprit :
— Elle vous doit de l’argent à vous aussi ?
OceanofPDF.com