Au risque de l'aimer - Etrange disparition
Chapitre 12
12
Zoe écarquilla les yeux, incapable de prononcer un mot.
— S’il y a bien quelqu’un qui peut le pousser à avouer, c’est toi, reprit Cristine.
Elle se retourna brièvement pour s’assurer que Brock ne pouvait pas l’entendre.
— Mais si tu abordes la question, Zoe, sois prudente. Je ne veux pas que tu deviennes sa prochaine victime.
Zoe réfléchit avant de poursuivre la discussion : elle parlait à une femme ivre.
— Cristine, je sais que tu tenais beaucoup à Shayna, mais…
— Oh oui, énormément, la coupa Cristine, en écrasant une larme.
— Mais jamais Brock ne…
— Chut, il est juste derrière nous, l’interrompit de nouveau Cristine. Il ne faut pas qu’il nous entende.
Elle but une nouvelle gorgée de son café « corsé », alors que Brock revenait vers elles.
— Qu’est-ce qui se passe ? s’enquit-il, sans doute intrigué par les coups d’œil que lui lançait Cristine et son attitude de conspiratrice.
— Oh ! je disais seulement à Cristine que nous aidons le shérif à mettre la main sur le meurtrier de Shayna, répondit Zoe.
— Vraiment ? releva Cristine, l’air intriguée. Et ça se passe comment ?
Brock intervint à son tour :
— Je n’irai pas jusqu’à dire que nous prêtons main-forte au shérif, mais…
— Allons, ne sois pas modeste, le coupa Zoe.
Elle réfléchissait tout en parlant : comment prévenir Brock que Cristine venait de l’accuser du meurtre de Shayna ?
— En fait, reprit-elle, Brock et moi nous sommes rendus au Hitching Post et nous avons parlé à plusieurs clients.
— Vous avez parlé à Mike, alors ? demanda Cristine. Vous pensez que c’est lui qui a fait le coup ?
— Il a un alibi et n’est a priori plus suspect, répondit Zoe.
— Alors vous pensez à quelqu’un d’autre ? insista Cristine.
— Peut-être, rétorqua Zoe, volontairement mystérieuse. Mais, tant que nous n’avons pas de preuves supplémentaires, nous ne pouvons pas en dire davantage.
Interloqué, Brock la fixa. Elle soutint son regard : allait-il enfin comprendre qu’elle bluffait et avait besoin de son soutien ?
Finalement, il acquiesça et resta silencieux.
— Peut-être pourrais-je vous aider, avança Cristine d’un ton un peu hésitant. Je suis une habituée de ce bar et tout le monde m’aime bien là-bas.
— Je garderai ta proposition en tête, la remercia Zoe, sans s’engager. Je pense que je vais aller manger un petit morceau, ajouta-t-elle pour changer de sujet. L’un de vous deux veut quelque chose ?
— Merci, ça ira pour moi, répondit Brock. Je me suis déjà servi.
— Je n’ai pas faim, répliqua Cristine, qui termina sa tasse et se leva lentement, d’un pas incertain. Il faut que j’y aille.
Ils la regardèrent s’éloigner en silence.
— Je fais de mon mieux pour ne pas la juger trop sévèrement, dit Brock. Chacun se débrouille comme il peut avec son chagrin.
Il ne serait certainement pas aussi bienveillant s’il connaissait les accusations qu’elle venait de porter contre lui, songea Zoe. Mais elle ne dit rien. Ce n’était ni l’endroit ni le moment.
Cependant, elle était inquiète. Cristine était susceptible d’avoir parlé de ses soupçons à d’autres, y compris au shérif. Or, jamais Brock n’aurait touché à un seul cheveu de Shayna. Zoe en était convaincue, et elle ne laisserait pas Brock servir de bouc émissaire. Plus que tout, le meurtrier de Shayna devait payer pour son crime. Le véritable meurtrier.
Elle ferait part à Brock des accusations de Cristine dès qu’ils auraient quitté l’église.
* * *
Avec compassion, Brock observait les Bell, installés à l’opposé d’où il était. Des gens défilaient sans cesse à leur table pour leur présenter leurs condoléances. Marshall paraissait se lasser de devoir entendre les mêmes paroles et prononcer les mêmes remerciements en retour, tandis que son épouse restait stoïque et silencieuse, les yeux humides.
— Brock ? l’appela Zoe. Pouvons-nous y aller ? Je dois te parler.
— Oui, bien sûr.
Il fit de son mieux pour paraître calme mais, intérieurement, il redoutait ce qu’elle allait lui annoncer.
Elle attendit qu’ils soient en voiture, prêts à partir, pour s’exprimer :
— Cristine m’a dit qu’elle croyait que c’était toi le meurtrier de Shayna.
Il aurait dû s’en douter, mais ce fut néanmoins comme un coup à l’estomac.
— Bon sang, marmonna-t-il. Tu sais déjà qu’elle avait cherché à me rendre responsable de sa disparition, mais je pensais qu’elle s’était calmée, qu’elle était revenue à la raison. Je n’arrive pas à croire que…
— Je suis inquiète, le coupa Zoe en lui posant une main sur le bras.
— Pas moi. Je n’ai aucune raison de l’être.
— Mais tu es conscient qu’il y a de fortes possibilités que je ne sois pas la seule à qui elle ait fait part de ses soupçons.
Il mit le contact et sortit de sa place de stationnement.
— Peu importe. J’ai grandi ici, tout le monde me connaît. On ne la prendra pas au sérieux.
Zoe changea de position, visiblement nerveuse. Il s’efforça de garder les yeux sur la route et de ne penser à rien d’autre.
— Où allons-nous ? s’enquit-elle, comme s’ils allaient passer le reste de la journée ensemble.
— Je vais te déposer chez les Bell. Il faut que je fasse un saut au magasin pour trier quelques factures, mais je reviendrai vite pour que nous parlions de ce que nous pouvons faire pour aider la police.
— Ah, d’accord.
Elle semblait déçue, mais il refusa de revenir sur ses propos. En vérité, il n’avait rien de précis à faire de son après-midi, mais il avait besoin de se retrouver seul.
Quand il se gara devant la maison des Bell, elle se tourna vers lui avant de sortir.
— Merci, lui dit-elle avec solennité.
— Pour quoi ?
Elle se pencha vers lui et lui déposa un baiser sur la joue.
— Pour avoir été là. Je ne sais pas comment j’aurais traversé cette journée sans toi.
Puis, sur ces paroles, elle descendit de voiture et se dirigea vers la maison sans se retourner.
Il redémarra et porta la main à sa joue. Il dut se retenir de faire demi-tour. C’était une torture. Plus Zoe restait à Anniversary, plus il voulait qu’elle fasse définitivement partie de sa vie.
Après ce qu’elle lui avait infligé, il aurait dû la détester. Il la connaissait depuis l’enfance, ils avaient commencé à sortir ensemble quand ils étaient encore au collège. Il était alors persuadé que leur relation était spéciale. Ils avaient tout découvert ensemble, ne s’étaient jamais lassés l’un de l’autre. Elle était plus que sa copine, elle représentait une partie de lui-même.
Et soudain, sans prévenir, elle était partie. Son monde s’était effondré comme un château de cartes.
Pendant de longs mois, il avait cru qu’il ne le surmonterait pas. La vie sans Zoe, il ne savait pas ce que c’était.
Ensuite, son chagrin s’était mué en colère. Il avait refusé de se laisser détruire, il s’était persuadé que, s’il avait connu la passion avec Zoe, il pourrait la connaître avec une autre femme. Mais il avait eu beau essayer, il n’avait jamais retrouvé la même incandescence.
Il avait fini par se faire à l’idée qu’aucune autre femme ne lui ferait revivre ce qu’il avait éprouvé avec Zoe. Peut-être en allait-il de même pour elle.
Mais sans doute pas. Après être partie, elle n’avait jamais cherché à reprendre contact avec lui.
Il avait essayé de la haïr, sans vraiment y parvenir. Ensuite, il avait tenté d’apprendre l’indifférence. Hélas, il suffisait qu’elle lui sourie pour que tout ce qu’il avait enfoui en lui remonte à la surface.
Alors, si Zoe n’avait pas l’intention de rester pour de bon à Anniversary, mieux valait qu’elle s’en aille très vite. Pour cela, il fallait qu’ils mettent la main sans tarder sur le meurtrier de Shayna.
Son téléphone sonna. Il consulta l’écran : c’était Roger Giles, le shérif.
— Tu aurais quelques minutes à m’accorder ? lui demanda Roger. Nous pouvons nous voir au poste ou bien ailleurs si tu le souhaites.
— Je suis en voiture. Je peux être au poste dans cinq minutes.
— Ok, je t’attends.
Au moment de descendre de voiture devant le poste de police, son portable sonna de nouveau.
Cette fois, c’était Zoe.
— Je suis désolée de te déranger, dit-elle, mais je n’arrive pas à me sortir les propos de Cristine de la tête. Non seulement je ne supporte pas qu’elle t’accuse mais, si par malheur elle en a parlé à la police, ce sera une perte de temps supplémentaire qu’ils n’emploieront pas à rechercher le véritable assassin.
Qu’elle ait foi en son innocence lui fit chaud au cœur.
— Eh bien, il se pourrait que nous sachions rapidement à quoi nous en tenir car le shérif vient de m’appeler pour demander à me rencontrer. J’y vais de ce pas.
— Un interrogatoire ? s’exclama Zoe, horrifiée.
— Je ne sais pas. Mais si tu veux mon avis, Roger cherche plutôt à éviter que des rumeurs se mettent à circuler sur mon compte.
— J’espère que tu as raison mais ça ne me plaît pas. Tu veux que je vienne au poste pour te soutenir ?
C’était tentant, mais ça ne servirait pas à grand-chose.
— Non, merci, c’est inutile. Mais j’apprécie ton offre.
— Tu m’appelleras dès que tu seras sorti ? lui demanda-t-elle d’une voix triste.
— Promis.
Il raccrocha et refusa de s’attarder sur l’inquiétude de Zoe. S’il commençait à accorder trop d’importance à ce qu’elle ressentait pour lui, il était fichu.
Le shérif l’attendait à l’accueil du poste de police, flanqué d’un de ses adjoints et d’Agnes, qui l’observa avec un regard de reproche.
— Désolé de t’avoir dérangé, Brock, déclara le shérif. Allons dans mon bureau.
Brock lui emboîta le pas. L’adjoint du shérif restait juste derrière lui, comme s’il s’attendait à ce qu’il prenne la fuite.
Ils entrèrent dans le bureau et Roger lui désigna une chaise métallique.
— Assieds-toi, Brock. Je t’ai demandé de venir pour te parler de Shayna Bell.
Brock acquiesça, attendant la suite.
— Cristine Haywood est passée nous voir. Elle nous a tenu des propos que je juge pour le moins troublants.
Il n’imaginait que trop bien ce que Cristine avait pu raconter.
— Mais encore ? dit Brock, comme le shérif n’ajoutait rien d’autre.
Comme attendu, Cristine avait lancé des accusations contre lui. Son but était clair : le désigner comme responsable de la mort de Shayna.
Mais pourquoi ? Croyait-elle réellement à ses mensonges ? En tout cas, le shérif se voyait obligé d’en tenir compte et de le confronter à ces accusations.
— Premièrement, je n’ai jamais fait de mal à Shayna, déclara Brock d’un ton calme. Deuxièmement, même si nous avions rompu et qu’elle envisageait de déménager, je le vivais bien. Au moment de sa disparition, nous étions redevenus de simples colocataires, rien de plus. Des amis, à la limite, mais c’est tout. Vous êtes sorti avec elle, alors vous devriez le savoir.
Le shérif lui adressa un sourire contrit mais, de toute évidence, il le considérait désormais comme un suspect.
Brock était écœuré. Il se sentait piégé. Pour la première fois, il avait vraiment peur. Si jamais ça tournait mal, il risquait de se faire arrêter pour un crime qu’il n’avait pas commis.
Et alors le véritable meurtrier passerait à travers les mailles du filet.
* * *
Brock l’avait dissuadée de venir au poste de police, mais Zoe ne pouvait rester sans rien faire. Brock était quand même en train de subir un interrogatoire. Cela la révoltait doublement : chercher à lui mettre la mort de Shayna sur le dos était une honte mais, en plus, pendant ce temps, l’assassin était libre comme l’air et personne n’était sur sa trace.
Elle monta en voiture et prit la direction du centre-ville, sans savoir ce qu’elle dirait une fois sur place.
Quand elle entra sur le parking, la voiture de Brock y était toujours garée. Tant mieux.
Elle pénétra dans le poste de police à grands pas. Agnes lui courut après, mais elle l’ignora et se dirigea droit vers le bureau du shérif.
La porte était fermée.
— Tu n’as pas le droit d’entrer, intervint Agnes.
— Je vais me gêner !
Elle prit une grande inspiration, frappa deux coups secs et, sans attendre de réponse, ouvrit la porte.
Roger et Brock tournèrent la tête vers elle. Le shérif parut surpris de la voir. Brock, lui, semblait plutôt résigné.
— Euh, Zoe…, bredouilla le shérif en se levant. Ce n’est pas le moment, je suis occupé.
— Je vois ça. Je suis venue pour parler à Brock.
Elle se tourna vers lui et reprit :
— Ne le laisse pas t’embrouiller. Appeler un avocat serait plus sage.
— Ce n’est pas la peine, Zoe, répondit Brock. D’ailleurs, je t’avais demandé de ne pas venir.
Le shérif parut troublé.
— Ecoutez, je ne fais que poser quelques questions à Brock. Il n’y a pas lieu de vous…
— Vous faites fausse route, le coupa Zoe.
Elle se tourna de nouveau vers Brock. Il avait le visage fermé et se tenait bras croisés, apparemment contrarié de son intervention.
C’était plutôt dur à digérer.
Le shérif se rassit et haussa les sourcils.
— Alors quoi ? Vous allez me dire comment je dois mener une enquête ?
— Pourquoi pas ? rétorqua-t-elle. Au départ, vous n’avez rien fait pour tenter de retrouver Shayna. Si vous vous étiez montré un peu plus entreprenant, elle serait peut-être encore en vie.
A ces paroles, Roger s’empourpra de colère.
— Nous avons fait ce qui était en notre pouvoir en l’inscrivant sur la base de données des personnes disparues et en interrogeant les gens qui la côtoyaient au quotidien. Nous ne pouvions pas faire davantage, je vous ai déjà expliqué pourquoi.
— Je comprends, je peux vous l’assurer, répliqua Zoe. Mais comment pouvez-vous considérer Brock McCauley comme suspect ? Si vous le connaissez un tant soit peu, vous devez être convaincu qu’il est incapable de faire une chose pareille.
— Zoe, déclara Brock, je pense que tu en as dit assez.
— Ce n’est rien, intervint à son tour le shérif, les yeux fixés sur Zoe. Vous devez comprendre que c’est mon travail de ne rien négliger.
Il lui adressa un demi-sourire, qu’elle ne sut interpréter.
— Je suis obligé d’interroger Brock, poursuivit-il. Je dois entendre tous ceux qui pourraient avoir eu un mobile de s’en prendre à Shayna, ma conviction personnelle n’a rien à voir là-dedans. Je suppose que vous ne souhaitez pas que je mène une enquête sélective ?
— Non, en effet, admit Zoe, un peu contrite. Mais j’aimerais vous aider.
Brock soupira, mais elle l’ignora.
Roger Giles croisa les bras et l’observa d’un air songeur.
— M’aider ? De quelle façon ?
— Je ne sais pas mais je dois bien pouvoir faire quelque chose.
Le shérif continua à l’observer et de nouveau un petit sourire s’esquissa sur ses lèvres.
— Que diriez-vous d’aller dîner avec moi ?
— Quoi ? s’exclama-t-elle.
— Je suis sérieux. Même les flics ont besoin de manger.
— Je…
Elle était tellement en colère qu’elle ne sut quoi répondre et jeta un regard à Brock. Lui aussi semblait furieux, mais il se taisait.
Roger Giles la fixait comme si elle était une proie.
— Ecoutez, je ne sais pas, bafouilla-t-elle. Je ne suis pas là pour…
— Vous n’avez aucune raison de refuser, la coupa Roger. A moins que vous ayez renoué avec Brock.
Elle comprit alors son petit jeu. Il avait lancé cette proposition pour déterminer si Brock et elle n’avaient pas renoué. Mais Roger imaginait-il sérieusement que Brock aurait pu tuer Shayna pour cette simple raison ?
— Non, nous ne sommes pas ensemble, dit-elle fermement. Et je veux bien dîner avec vous à condition que vous me teniez informée de la progression de votre enquête.
— Accordé.
Il lui adressa un grand sourire. Non seulement il était bel homme, mais également très retors, remarqua-t-elle alors. Quelle était la nature exacte de sa relation avec Shayna ? Si jamais c’était lui le coupable, pouvoir faire accuser Brock de son crime était le scénario idéal.
— Que diriez-vous de ce soir ? reprit-il.
Elle fut une fois de plus déstabilisée.
— Euh, je… à quelle heure ?
— Je passerai vous prendre à 19 heures.
— En avons-nous terminé ou bien avez-vous d’autres questions ? intervint Brock.
Roger resta songeur quelques instants.
— Non, je crois que ce sera tout pour le moment. Je te rappellerai si j’ai besoin de te demander autre chose.
Brock se leva et invita Zoe à le précéder. Il se tenait juste derrière elle et la colère semblait irradier de son corps.
Une fois qu’ils furent dehors, elle se retourna pour lui faire face.
— Ecoute, j’ai accepté sa proposition seulement parce que je ne savais pas quoi faire d’autre, commença-t-elle.
Il lui retourna un regard froid.
— Ce que tu décides de faire ou pas, ça ne me regarde pas.
Puis, il se dirigea à grands pas vers sa voiture.
* * *
Zoe était restée figée sur place, à le regarder s’éloigner, mais Brock refusa de se retourner ou même de jeter le moindre regard dans son rétroviseur.
Elle avait accepté d’aller dîner avec Roger Giles alors qu’elle ne cessait de lui répéter qu’elle ne le supportait pas. Pourquoi ?
Plus que tout, il était furieux de ressentir une telle jalousie. Pourtant, Zoe n’était pas à lui, elle avait le droit de sortir avec qui elle voulait. En outre, une femme aussi belle ne manquait pas d’attirer les convoitises et, en cinq ans, elle avait dû fréquenter un nombre d’hommes conséquent.
Certes, ils avaient refait l’amour ensemble, mais c’était par nostalgie, rien de plus, lui avait-elle affirmé. Sauf que pour lui, ce n’était pas cela, et il en souffrait.
Il soupira. Il allait passer une soirée pénible, à devoir lutter contre son envie de faire le tour de la ville pour chercher à savoir où étaient allés Roger et Zoe.
Il serra le volant et rassembla ses forces pour recouvrer le contrôle de ses émotions. Il y avait bien longtemps qu’il n’avait pas éprouvé une telle colère.
Il alla au magasin mais fut incapable de faire quoi que ce soit le reste de l’après-midi.
Peu après 19 heures, il se retrouva avec ses clés de voiture en main, prêt à retourner en ville. Il n’avait rien d’un voyeur et aurait dû éviter toute possibilité de croiser Zoe et Roger. Mais il avait besoin de se changer les idées d’une manière ou d’une autre : il allait dîner chez Sue’s.
Au moins, il était certain de ne pas y rencontrer Roger et Zoe : s’ils voulaient avoir un peu d’intimité, jamais ils n’iraient là-bas. Cette réflexion suffit à lui provoquer une boule au ventre.
Une fois sur place, il commanda un verre de thé glacé, une sole grillée et observa les autres clients du restaurant.
La plupart des gens étaient en famille et, de près ou de loin, il connaissait quasiment tout le monde. Se retrouver au milieu d’une atmosphère bon enfant, dans un de ses endroits préférés de la ville où il avait grandi le calma un peu.
Soudain, Marshall Bell pénétra dans l’établissement. Il semblait tout seul, ce qui intrigua Brock. Depuis la nouvelle du décès de Shayna, Eunice et lui semblaient s’être plus ou moins réconciliés. Pourtant, Marshall était bel et bien tout seul.
Ce dernier le repéra et se dirigea vers sa table.
— Ça t’ennuie si je me joins à toi ?
Marshall avait le visage marqué, comme si le chagrin lui avait provoqué de nouvelles rides.
— Bien sûr que non, asseyez-vous.
A peine fut-il assis que Tina, la serveuse, s’avança vers lui, un menu à la main. Marshall passa commande.
Une fois Tina repartie, il s’installa plus confortablement et poussa un soupir las.
— Vous tenez le coup ? lui demanda Brock.
— Du mieux possible, mais j’ai vécu la pire semaine de ma vie. Et toi, comment ça va ?
Brock haussa les épaules.
— Ça va, dit-il sans s’étendre.
Ça allait à peu près s’il oubliait Zoe. Pourquoi donc avait-elle accepté de sortir avec Roger ?
Marshall l’observait d’un air songeur.
— Je ne suis pas très doué pour parler sentiments, déclara-t-il, alors je n’en ferai rien, Brock. D’autant que je n’ai pas envie de fondre en larmes au beau milieu d’un restaurant bondé.
Brock acquiesça.
— Je ne sais que vous dire.
— Alors ne dis rien, répliqua Marshall, qui s’éclaircit la gorge avant de continuer. Zoe tient un blog, tu sais. Shayna en avait parlé à sa mère et toutes deux le lisaient fréquemment. Je ne suis d’ailleurs pas certain que Zoe soit au courant.
Un blog ? se répéta Brock. Personnellement, il allait sur internet avant tout pour passer ses commandes professionnelles et lire ses mails. Il fronça les sourcils. Que voulait exactement lui apprendre Marshall ?
— D’après mon épouse, reprit celui-ci, ce blog est très populaire. Je suis allé y faire un tour l’autre jour. Zoe y a rédigé un éloge funèbre pour Shayna, mais elle y écrit également de nombreux articles très intéressants. Ce sont avant tout des sujets féminins, mais basés sur son expérience personnelle. Très instructifs, si tu vois ce que je veux dire.
Mais Brock n’en avait aucune idée.
Marshall sortit un papier et un stylo de sa poche, nota quelque chose et lui tendit le papier.
— Tiens, c’est l’adresse de son blog. Tu devrais aller y faire un tour aussi. C’est étonnant comme on découvre qu’on croit connaître une personne et qu’en fait on se trompe.
Sur ce, leurs plats arrivèrent, et la discussion en resta là.
* * *
De retour de son dîner avec Roger, Zoe se sentait sale, et surtout coupable.
— Quelle idée de sortir avec cet homme ! lui lança Mama Bell, qui était seule à la maison.
— Je ne suis pas vraiment sortie avec lui, rétorqua Zoe. Je lui ai d’ailleurs très vite fait comprendre qu’il était hors de question qu’il se passe quoi que ce soit entre nous et il ne s’en est pas formalisé. J’ai accepté ce dîner seulement pour tenter de savoir où en était l’enquête sur la mort de Shayna.
Mama Bell parut dubitative.
— Et tu comptes toujours rentrer à New York dès que tu le pourras ?
— Je ne sais pas, confia doucement Zoe. Je me sens tiraillée. J’adore vivre à New York mais, à Anniversary, j’ai l’impression d’être chez moi.
— Et ici il y a Brock, ajouta Mama Bell sans hésiter.
Zoe soupira.
— Brock. Je ne sais pas quoi dire à ce propos.
— Tu l’aimes toujours, n’est-ce pas ? reprit Mama Bell d’une voix douce et apaisante.
Zoe faillit fondre en larmes.
— Je ne sais que penser, répondit-elle d’une voix incertaine. Tu sais, il a sa vie, et moi j’ai la mienne, alors…
— Est-ce qu’il t’a pardonné ?
Cette question la prit de court.
— Je n’en ai pas l’impression. Et puis, je n’arrive pas à aborder directement la question avec lui. En fait, j’espérais que le temps avait fait son œuvre et qu’il ne m’en voulait plus.
Tout en prononçant ces paroles, elle réalisa sa naïveté. Il y avait des blessures trop profondes pour que le temps suffise à les refermer. En outre, elle ne s’était jamais complètement pardonné à elle-même, alors comment Brock aurait-il pu le faire ?
— J’ai provoqué un vrai désastre, ajouta-t-elle avec tristesse.
— Il ne faut pas tout prendre avec une telle gravité, tu sais.
Une fois encore, Zoe fut surprise par les propos de Mama Bell.
— Une telle gravité ? Que veux-tu dire par là ?
— Tu te comportes comme si rien n’était jamais anodin. Mais ce n’est pas parce que vous avez un passé commun que vous ne pouvez pas vous revoir, discuter ensemble, échanger des souvenirs… Ça peut être une simple amitié.
C’était sans doute vrai dans l’absolu, se dit Zoe, mais pas pour eux deux.
— Le problème, c’est que notre relation oscille sans cesse entre amour et haine. Alors je ne vois vraiment pas comment nous pourrions un jour devenir de simples amis.
— Dans ce cas, il faut te poser la question de ce que tu désires réellement. La vie est trop courte pour passer à côté de ses aspirations profondes et je dois t’avouer que j’ai toujours pensé que Brock et toi vous seriez heureux ensemble. Je sais pourquoi tu es partie après le meurtre de ta mère mais, quand l’assassin a été arrêté, j’étais persuadée que tu reviendrais.
C’étaient exactement les mêmes mots que Brock. Elle en eut alors assez de garder son secret pour elle toute seule. Elle avait besoin de se libérer de son fardeau, et elle ne pouvait plus le faire avec Shayna.
Pourtant, le moment était venu.
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