Au risque de l'aimer - Etrange disparition

Helenkay Dimon · Chapitre 10 sur 41

Pages du PDF

Au risque de l'aimer - Etrange disparition

Chapitre 10

10

 

 

Ronald Worth se dirigea vers le vestibule. Les cris assommants qui accompagnaient les habituelles disputes entre ses deux filles pour la possession de vêtements s’étaient terminés ce soir sur des claquements de portes, son épouse jouant les médiatrices. En temps normal, il ne tolérait pas longtemps ce genre de scènes, mais il avait d’autres soucis en tête.

Il ouvrit la porte à son assistant, Wayne, puis l’introduisit dans son cabinet de travail. Cette visite brisait sa règle coutumière de séparation de la famille et du travail. Il n’était pas fan des réunions tardives, mais Wayne n’exagérait pas. S’il prenait le risque de déranger son patron chez lui, c’est qu’il y avait une réelle urgence. Un problème qu’il valait sans doute mieux traiter en dehors du bureau.

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-il d’un ton impatient.

Les mains dans le dos, Wayne semblait ne pas vouloir quitter la sécurité de la porte. Elle était fermée, mais peut-être pensait-il pouvoir la traverser en cas de besoin.

Pour autant que Ronald le connût, c’était la norme chez son assistant. Entre les suées et les déglutissements, il semblait toujours prêt à s’enfuir.

Sur un nouveau bond de sa pomme d’Adam, il se lança.

— C’est Ben Tanner.

Ronald s’installa dans son fauteuil de cuir rouge. C’était soit ça, soit laisser s’exprimer la contrariété qui croissait en lui et lui lancer un objet à travers la pièce. Non que ce fût de sa faute. C’était celle de Steve Wasserman. Pendant des années, ce dernier s’était tu, avait observé le pacte. Puis un jour il s’était découvert une conscience et l’enfer s’était déchaîné.

Mais Ben était censé contenir cette pagaille. L’agent spécial était capable de comprendre que les règles étaient souvent inadaptées aux situations et devaient être… manipulées. C’était du moins ce que disait son dossier. En tout cas, il était l’atout sur lequel Ronald misait après ses petits arrangements avec les faits.

— Qu’a-t-il fait ?

— Il s’agit plutôt de l’endroit où il se trouve.

— Je ne suis pas d’humeur pour les devinettes.

Wayne s’avança et sortit un paquet de feuilles pliées de la poche intérieure de sa veste.

— Il y a eu un incendie ce soir à l’une des marinas d’Annapolis.

Ronald ne voyait pas le rapport avec Ben.

— Un élève officier de l’Académie aurait-il déconné ?

— Quelqu’un a fait sauter le yacht de Paxton Weeks. C’est le frè…

— Je sais qui c’est.

En tirant chaque ficelle et en utilisant tous ses canaux pour s’assurer que la piste ne pût remonter jusqu’à lui, Ronald avait lu les dossiers confidentiels sur les frères Weeks. Il avait fourni à Ben juste assez d’informations pour établir un lien entre les acteurs et garder son attention concentrée sur la fille. Du moins, il le croyait.

— Pourquoi Tanner est-il là-bas ?

— Je l’ignore, mais il a eu accès aux lieux en présentant sa carte du NCIS. Après quelques appels, un inspecteur a été routé vers moi pour demander confirmation.

Après seulement une journée, Ben Tanner se révélait une épine dans le pied.

— Des blessés ?

— Un mort. Mais a priori sans rapport avec l’incendie.

Donc, pas Lara Bart, la femme qui se trouvait au cœur de tout.

— Tout cela devient assez confus.

— Monsieur ?

Peut-être était-ce une bonne chose. Plus Lara Bart apparaîtrait comme une maîtresse bafouée, moins l’on s’intéresserait à ce que Wasserman avait à dire.

— Une fois encore, il existe un lien direct avec Lara Bart. On dirait que le nom de cette femme revient partout où il se passe quelque chose, n’est-ce pas ?

— Je ne sais pas si quelqu’un a fait le rapprochement.

Cette question-là, Ronald pouvait la régler sans passer par Ben.

— Rappelez votre inspecteur, Wayne, et veillez à ce qu’il le fasse.

* * *

Un lourd silence tomba dans la pièce tandis que Lara gravissait l’escalier. Davis l’avait déjà vue blessée, emportée. Mais ce soir c’était un autre niveau de colère. Elle avait vraiment semblé capable de mettre à exécution sa menace de lui lancer une lampe.

Il regrettait seulement qu’elle n’ait pas attendu qu’ils soient entre eux. Il n’avait pas voulu lui parler trop tôt de l’accident. Que cet épisode ait été ainsi dévoilé devant les autres était l’assurance qu’il en entendrait parler pendant des lustres.

Tous ces hommes avaient choisi de rester ensemble lorsque leur chef de groupe à la DIA s’était marié et avait démissionné pour créer sa propre agence de sécurité.

Pax et Davis avaient décidé qu’ils préféraient Annapolis à San Diego et étaient revenus chez eux. Connor les avait convaincus de rejoindre l’équipe Corcoran, puis n’avait eu aucun mal à débaucher Joel de ce travail gouvernemental qui le décevait tant.

Ce fut Connor qui rompit le silence.

— Eh bien, madame est fâchée, dirait-on.

Joel avala une longue gorgée de son café.

— J’ai le béguin pour elle… Que dis-je, un coup de foudre !

— Elle a eu une journée difficile, grommela Davis.

Lara n’était pas la seule à avoir eu sa dose.

— Ouaip, plaisanta Pax. C’était cette journée, le problème.

Davis était prêt à déclarer le chapitre clos. Avisant les bureaux vides de l’autre côté, il remarqua leur aspect propre et rangé.

— Où est le reste de l’équipe ?

— Parti faire un nettoyage post-intervention au Mexique.

L’idée d’une nouvelle mission — et l’opportunité de changer de sujet — le titilla aussitôt.

— De quoi s’agit-il ? Qui a été enlevé ?

— Le fils d’un diplomate, répondit Connor. Un boulot facile. Le gosse est toujours aussi pourri et mal élevé, mais il est chez lui. Mais ne crois pas une seule seconde que tu iras là-bas, ajouta-t-il en secouant la tête. Tu as suffisamment à faire avec ta femme et cette histoire abracadabrante.

Sa femme. L’adjectif possessif lui plaisait. Enfin, d’ordinaire il lui plaisait. Là, il ne savait trop.

Lara la bagarreuse n’était pas sa préférée. Pourquoi diable la vie ne pouvait-elle pas être simple à chaque minute ? On tombe amoureux, on vit ensemble, et bing ! voilà qu’il faut recoller les morceaux.

Bon sang, il s’était bien trompé sur ce coup.

— Va donc lui expliquer en quoi elle est à moi.

Connor tendit la télécommande à Joel, qui augmenta aussitôt le son et effectua un retour rapide du film vidéo.

— Ecoute, elle ne fait pas de crise d’urticaire lorsque je prononce ton nom. Bon, je vais lui apporter quelques vêtements.

Davis avait beau ne pas vouloir y penser, c’était impossible. D’avoir laissé les choses se dégrader avait amené leur relation au point misérable où elle en était.

Il n’en poussa pas moins un long soupir de mâle affligé.

— Montre-moi le chemin. Je m’en charge.

Pax émit un sifflement réprobateur.

— Tu es sûr que c’est une bonne idée ?

— Que ça lui plaise ou non, nous sommes ensemble dans cette histoire de dingue.

Sa seule inquiétude était que ça ne lui plaise pas du tout.

Pax ne baissa pas les bras.

— Tu veux parler des meurtres ou de l’arrangement pour la nuit ?

— Des deux.

Il lui fallut plus de temps que prévu pour arriver en haut. Connor alla chercher les vêtements et aida Lara à s’installer.

Vu qu’à chaque pas ses côtes se rappelaient à lui, Davis laissa Pax l’examiner et changer ses pansements. Les antalgiques qu’il lui fit avaler lui alourdirent les paupières.

Tout ce qu’il voulait était se mettre au lit… avec Lara. Pas de sexe, parce qu’il était sûr qu’avec tout l’ibuprofène qu’il s’était envoyé il ne resterait pas éveillé assez longtemps pour en profiter. Mais il pouvait la tenir dans ses bras.

Lorsqu’il ouvrit la porte de la « turne d’appoint », il y faisait sombre. Mais il n’avait pas besoin de lumière. Après son embauche, il y était resté plusieurs semaines, ne pouvant se résigner à dormir dans la maison où il avait prévu de vivre avec Lara. Pendant un mois, il avait même envisagé de la vendre, sans avoir ne fût-ce qu’accroché une chemise dans la penderie.

La forme indistincte de Lara se détachait dans le lit. Il songea à enlever son T-shirt, mais abandonna l’idée. Les contorsions nécessaires ne feraient qu’aviver sa douleur. Par considération pour elle, il choisit de garder également son caleçon. Une fois glissé entre les draps frais, il s’étendit sur le dos et faillit grogner de soulagement quand sa tête toucha l’oreiller.

Une seconde plus tard, elle était sur son séant, tournée vers lui. La lumière s’alluma, faisant vibrer le jaune pastel des murs.

— Hé ! fit-il en se couvrant les yeux de son bras replié.

Elle écarta celui-ci, et le regarda.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Je dors.

— Pas ici.

— Je ne te toucherai pas.

Même s’il était tenté. Le T-shirt XL à col en V que portait Lara laissait deviner le corps fascinant au-dessous. Cela faisait longtemps, mais il se rappelait la douceur de sa peau, et l’adaptation parfaite de ses seins à ses paumes.

— Davis.

L’espace d’une seconde, il s’inquiéta qu’elle ait prononcé son nom à voix haute.

— Lara, écoute. Je suis crevé et j’ai plus mal que je n’ose le dire. Pax a pris soin de mes nouvelles blessures et m’a donné de l’ibuprofène. Je pouvais à peine tenir debout sous la douche.

— Heureuse de savoir que tu en as pris une.

L’odeur de son T-shirt l’aurait empêchée de dormir.

— Je ne veux pas me disputer.

— Moi non plus.

— Tu es sûre ? Parce que tu es très douée pour ça.

La ligne de sa bouche se durcit un peu plus.

— Ça te fait vraiment aussi mal ?

Elle se demandait si elle devait en rajouter, devina-t-il.

— Assez. Et toi ? Ton genou ?

— Rien de bien grave. Ce n’est pas comme tes côtes.

Elle se mordit la lèvre inférieure.

— Donc, tu refuses de voir le médecin.

Assez parlé de ses côtes. Cette conversation ne pouvait que mal tourner. Si elle posait trop de questions, ils en reviendraient exactement à ce qui l’avait mise en colère un peu plus tôt. Les raisons de sa rencontre avec cette voiture.

Il effleura du doigt la marque rouge sur son cou. Encore humides de sa douche, les pointes de ses cheveux lui caressèrent la main.

— C’est douloureux ? Je l’aurais tué pour ce qu’il t’a fait.

Chose qui l’avait toujours fasciné chez les femmes, ses yeux s’emplirent soudain d’une immense douceur. Chez les hommes, en général, c’était plutôt de la stupidité.

Elle passa le dos de la main sur sa barbe naissante.

— Tu m’as sauvée.

— Finalement, oui.

Presque trop tard, et cela le rongeait. Chaque fois qu’il fermerait les yeux, il reverrait la supplique muette sur son visage tandis que la terreur menaçait de l’anéantir.

Elle pencha la tête, ses cheveux glissant sur son épaule.

— Ne fais pas cela. Tu n’es pas un être surhumain.

— Toi, si.

Forte, sexy, si incroyablement déterminée qu’il sentait son cœur gonfler rien qu’à la regarder.

Il l’aimait toujours. Une partie de lui l’avait toujours su, avait toujours eu conscience que ses sentiments n’avaient rien perdu de leur force. Même si la colère et les regrets avaient été empilés par-dessus, son cœur ne mentait pas. De la voir telle qu’à présent l’en convainquait. La toucher, l’embrasser le renvoyait à une réalité indubitable : il l’aimerait à jamais.

Il ignorait que faire de cela, et n’avait pas la moindre idée de la façon de la reconquérir. Et puis il y avait la partie, bien réelle, où il voulait qu’elle lui explique. Qu’elle reconnaisse que le quitter avait au moins été un peu difficile pour elle. Elle l’avait brisé, et il ne savait même pas si elle s’en souciait.

Mais ce n’était pas le moment. Il commençait à avoir des difficultés d’élocution, et son esprit calait sur des choses simples. Pourtant, il voulait qu’elle sache une chose.

— J’ai été fier de toi aujourd’hui.

Son sourire fut instantané.

— Vraiment ?

— Oui, mon cœur.

Elle lui baisa le bout du nez, et avant qu’il ne puisse réagir reprit sa place dans le grand lit. Puis elle le regarda par-dessus son épaule.

— D’accord. Tu dors ici, mais tu surveilles tes mains.

— Ça, je ne peux pas te le promettre.

— Tu as besoin de sommeil.

Il entendait le sourire dans sa voix.

— Alors tu n’as rien à craindre.

Mais cette nuit seulement. Dès que sa douleur s’amenuiserait, il avait bien l’intention de lui rappeler comme ils étaient bien ensemble. Et s’il fallait une bataille pour la reconquérir, il viendrait armé jusqu’aux dents.

OceanofPDF.com