Au risque de l'aimer - Etrange disparition
Chapitre 17
17
Au matin, Davis eut le sentiment que sa vie avait enfin retrouvé le chemin qui était le sien. Il était passé d’une inquiétude extrême pour la sécurité de Lara à une sérénité quasi totale. C’était presque meilleur que de lui faire l’amour, ce qui était en soi déjà spectaculaire. Bien qu’il détestât cette idée — elles ne signifieraient rien et ne lui apporteraient pas autant que Lara — il pouvait trouver d’autres femmes. Outre qu’il existait entre eux une forme de communication unique, elle lui apportait un mélange parfait de plénitude et de plaisir. Lara possédait tout. Elle était sexy, intelligente, généreuse et aimante.
Le seul point susceptible de faire obstacle à la reprise de leur relation était le sommeil. Il venait de bâiller pour la quatrième fois lorsqu’il jeta un œil de l’autre côté de la table de conférences. Pax le regardait.
— Tu n’es pas discret, grogna ce dernier.
Davis refusa de se sentir coupable. Il avait passé les mois parmi les plus difficiles de sa vie à analyser chaque instant de son couple avec Lara, tentant désespérément de comprendre où ça avait cloché.
Il refusait de croire qu’il s’agissait de ses plaintes concernant les dangers qu’il courait. Dès le début, elle savait quels étaient sa vie et son travail. Par souci d’honnêteté, il lui avait confié plus que ne le tolérait la sécurité pour éviter toute accusation ultérieure de leurre ou de dissimulation.
Chassant ces considérations de son esprit, il profita de ce « matin après l’amour ».
— J’ai suivi ton conseil. Enfin, le tien et celui de Connor.
Pax referma le dossier devant lui et le posa sur la pile de ceux déjà étudiés.
— J’en suis heureux pour toi.
— A t’entendre, on ne le dirait pas.
Joel fit pivoter son siège et, se propulsant des pieds, quitta le banc des ordinateurs pour s’approcher de la table.
— Si vous n’arrêtez pas de parler de sexe tous les deux, je sors mon flingue.
Davis embraya sur le même ton grognon qui semblait prévaloir ce matin. Plus ils montraient de mauvaise humeur, plus il avait envie de rire.
— Personne n’a prononcé le mot sexe.
Des semelles crissèrent sur le parquet de chêne. Tous levèrent les yeux pour voir arriver Lara, un plateau entre les mains. Douchée de frais, elle portait un jean blanc et l’un de ces petits hauts qu’affectionnent les femmes pour torturer les mâles.
Il craignait parfois de succomber à une crise cardiaque rien qu’à la regarder. Elle lui envoya son sourire de 1 000 watts qui lui contracta la poitrine. Il pouvait humer son parfum à travers la pièce. Son léger rougissement était éloquent : comme lui, elle se remémorait les détails de leur nuit.
Elle posa le plateau contenant un pot de café frais et une pile de toasts au milieu de la table. Joel et Pax se jetèrent dessus. Davis attrapa le pot de café avant qu’ils ne le renversent.
— Seigneur, on se croirait dans un vestiaire de stade, déclara-t-elle en roulant des yeux.
Pax tira le siège voisin du sien à l’attention de Lara, ce qui la plaçait juste en face de Davis.
— Techniquement, c’est de ta faute, ironisa-t-il.
— Pax, tais-toi avant que je laisse Joel te descendre.
Aucune femme n’aimait être la cible de quolibets. Que Joel et lui fussent trop stupides pour le savoir ne signifiait pas que Davis dût en souffrir.
— Cela dit, j’assume, ajouta-t-elle avec un clin d’œil. Où est Connor ?
En train de violer la loi quelque part, mais Davis ne le formula pas ainsi parce que Ben ne devait pas être loin, et qu’il avait toujours un serment à prêter.
— Parti jeter un dernier coup d’œil à des dossiers du FBI auxquels il n’est pas censé avoir accès.
Joel leva un doigt.
— C’est juste une hypothèse, précisa-t-il.
— Compris, soupira-t-elle en passant la main sur le côté de la pile de dossiers près de Pax. Alors, où en sommes-nous ici ? On dirait que vous n’avez pas chômé pendant que je me livrais à des activités paresseuses comme dormir et me doucher.
Pas seulement. Mais Davis préféra se taire sur ce point. Le regard brûlant qu’il échangea avec elle l’informa qu’elle pensait exactement à la même chose.
— Pour des prunes, répondit Joel tout en croquant dans un toast. J’ai épluché les rapports de l’Académie navale et les articles de presse sur une période de plusieurs années. Pas le moindre scandale, ni rien se rapportant à Martin Coughlin, Steve Wasserman ou le sous-directeur du NCIS. S’ils sont liés par leurs études dans cet établissement, il n’y a rien sur eux qui ait pu susciter un intérêt quelconque pour la police, la direction de l’école ou les médias.
— Ce n’est pas tout, dit Pax. Je me suis servi des contacts de Connor au FBI pour creuser plus loin. J’ai étudié les rapports du tribunal pour mineurs, de même que les dossiers et transcriptions académiques. Je suis même remonté à leurs années de lycée en passant au crible du matériel interdit au public. Rien de rien.
Il tapota le dessus de la pile.
— J’ai même sorti les vingt années écoulées depuis leurs diplômes, et s’il m’en reste encore à examiner, je n’ai rien trouvé jusqu’ici.
— Et leur dossier d’habilitation est nickel, ajouta Joel d’un air dépité.
Lara plissa les yeux.
— Comment avez-vous pu les voir ?
— J’ai des talents cachés, répondit Joel en souriant.
La belle humeur de Davis s’assombrit, et son bien-être laissa place à quelque chose d’obscur et tempétueux beaucoup plus difficile à contrôler. Il lui fallut toute sa volonté pour empêcher sa mâchoire de se crisper, toute sa concentration pour garder son travail à l’esprit et ne pas dériver dans le territoire des « et si ? »
Son avenir en dépendait.
Dans un geste de frustration, il jeta son bloc-notes plus fort qu’il ne l’aurait dû et le regarda glisser sur la table.
— Nous sommes passés à côté de quelque chose.
— Je ne vois pas où, dit Pax.
Ils commencèrent à lancer des idées. A chaque éventualité avancée par Davis, Joel ou Pax la démolissait et vice versa. Ils discutèrent d’autres banques de données, et de la possibilité — peu vraisemblable — que l’affaire fût liée à un événement survenu à l’étranger durant le service militaire. Auquel cas il aurait dû figurer dans leurs dossiers, mais Ronald était un homme puissant, qui pouvait enterrer des documents. Qu’il fût en mesure de faire disparaître un gros problème, en revanche, était difficile à imaginer.
Pendant qu’ils parlaient, Lara feuilletait le bloc-notes, levant rarement les yeux, apparemment coupée du crépitement neuronal autour d’elle. Si les éclats de voix la dérangeaient, elle n’en montra rien. Elle n’eut même pas un tressaillement lorsque Pax frappa la table du plat de la main pour appuyer une remarque.
Au bout de quelques minutes, elle reposa le bloc et leva la tête. Un sourire énigmatique sur les lèvres, elle passa chacun des hommes en revue. C’est le moment que choisit Ben pour faire son entrée d’un pas souple dans la salle. Elle lui jeta un regard de conspiratrice.
Beaucoup des questions moururent sur les lèvres, et un échange s’interrompit. L’un après l’autre, tous les regards convergèrent sur elle.
Elle attendit que le silence se fasse, uniquement troublé par le bourdonnement bas du scanner de la police sur le bureau de Joel.
— Les faits divers.
Davis savait qu’elle avait davantage en tête que ces mots sibyllins. Son expression de pure satisfaction féminine en attestait.
Joel fronça les sourcils.
— Je disais…
— Vous cherchez dans les registres scolaires et criminels. Mais ailleurs ?
Pax se servit un nouveau toast.
— Là, je suis perdu.
La lumière se fit soudain dans la tête de Davis. Il n’avait pas vu le trou alors qu’il l’aurait dû. Dans la frénésie de leur recherche, ils avaient négligé une étape cruciale. Il réprima un juron. Ils étaient tous fautifs. Et il avait fallu une néophyte pour s’en rendre compte.
Juste après la tentation de s’auto-botter les fesses, lui vint une bouffée de fierté. Après avoir été attaqués et avoir vu les morts se succéder, la plupart des gens se seraient réfugiés dans un coin, tout tremblants. Lara n’avait ni fui, ni paniqué, ni même éclaté en sanglots, alors qu’elle n’aurait pas eu à en rougir. Non, elle attaquait bille en tête, même si cela signifiait se dresser contre eux tous.
Pas étonnant qu’il l’aimât. C’était un miracle qu’aucun autre homme n’ait fondu sur elle pendant qu’il errait comme une âme en peine à essayer de comprendre. Il le savait parce qu’il l’avait surveillée de loin, redoutant ce jour-là. Rien que pour ça, il adressa un merci silencieux à l’univers.
— La brillante Lara a raison. En cherchant un incident recensé dans les registres, nous abordons la question de la mauvaise manière. Nous devons chercher la pièce manquante. Oublier ce que nous avons. Trouver le trou.
Lara le couvait des yeux, le sourire rayonnant.
Il dut déglutir deux fois avant de pouvoir poursuivre. Il avait une furieuse envie de l’emmener dans la chambre, mais comme timing il y avait mieux.
— Quoi que soit ce que nous cherchons, ça ne figure pas dans ces rapports parce que c’est extérieur. Le fait a l’air innocent, ou en tout cas non problématique.
Pax posa son toast et se saisit de nouveau des dossiers.
— Intéressant. Il faut que nous nous déployions dans Annapolis et dans les villes où ils ont grandi au cas où cet événement se serait produit en période de vacances. Intéressons-nous aux familles, cousins, etc.
— Ajoutez l’épouse de Martin.
C’étaient les premiers mots que prononçait Ben depuis son arrivée.
— Pourquoi ? demanda Lara.
Se penchant sur la table, il prit un mug vide et empoigna le pot de café fumant.
— Nancy est une figure en vue, issue d’une riche famille et l’assumant jusqu’au bout des ongles. Et elle aurait épousé un col-bleu et accepté de le suivre de base navale en base navale ? Pour ma part j’ai du mal à y croire.
Lara secoua la tête.
— Peut-être était-ce le grand amour.
Davis tendait à se ranger à la position de Ben. Il croyait en l’amour, mais il savait aussi que nombre de mariages obéissaient à d’autres motivations.
Dans une ville éminemment politique comme Washington, le mariage était trop souvent un arrangement entre puissants. Et si le pouvoir unissait les gens, peut-être un scandale le pouvait-il aussi.
— Je parlerais plutôt de mépris, répliqua Ben.
Prélevant plusieurs dossiers de la pile de Pax, il prit place dans le fauteuil voisin de celui de Davis.
— Certaines choses me chiffonnent. Nancy Worth est le prototype même de la femme pour qui les apparences sont tout. Or elle vit dans une maison simple, belle certes, mais pas dans une luxueuse demeure comme on pourrait le penser. Elle a pourtant largement de quoi s’en offrir une, ainsi que la vie qui va avec. Je peine à la cerner.
Lara pencha la tête de côté et regarda Davis.
— Tu t’es déjà demandé ce que les gens disaient de notre couple ?
— Qu’il est un veinard de première bourre, dit Pax.
Joel ne leva même pas les yeux de ses documents.
— Tout à fait.
Ben haussa les épaules.
— Je ne l’ai pas exprimé à haute voix parce que nous venons de nous rencontrer, mais c’est également mon avis.
* * *
Ronald Worth déconnecta la ligne de sa visioconférence du lundi matin avec les chefs de base. Des coups résonnèrent à la porte avant que les écrans ne clignotent pour s’éteindre. Ça ne pouvait signifiait qu’une chose. Son assistant avait attendu à la porte que les deux heures de conférence soient terminées. Qu’il veuille le voir sans passer par l’Interphone n’était pas de bon augure.
— Entrez.
Il se leva de son canapé et marcha vers son bureau. Toute sa matinée étant prise par des rendez-vous, il ne se donna pas la peine de s’asseoir.
— Qu’est-ce qu’il y a, Wayne ?
— Il y a un problème.
— Il y en a toujours. Soyez plus précis.
Wayne baissa les yeux sur le papier dans sa main. Ne quittant pas la porte comme à son habitude, il devait hausser la voix pour se faire entendre.
— Nous avons eu une alerte de sécurité.
Ronald soupira. Il lui désigna le siège placé devant le bureau.
— Asseyez-vous, dit-il en s’installant dans son fauteuil, de l’autre côté. Soyez plus précis.
— Il semble que quelqu’un ait effectué des recherches sur votre passé.
Ce n’était pas la nouvelle qu’il attendait. Son esprit était toujours fixé sur la discussion de travail qu’il venait d’avoir concernant Naples. Il le força à changer de sujet.
— Une mise à jour de mon homologation ?
Ce qui n’avait guère de sens, puisque celle-ci n’était pas prévue avant une autre année.
— C’est non officiel.
Wayne rangea la note dans sa poche, tandis qu’un filet de sueur dégoulinait sur son front.
— C’est l’indicateur que vous avez placé sur votre dossier académique qui a déclenché l’alerte.
Un vide soudain se fit dans le ventre de Ronald, ce qui était une bonne chose parce qu’il avait besoin de place pour la rage qui faisait bouillonner son sang.
— Quand ?
— Au cours des dernières vingt-quatre heures.
— Trouvez qui c’est.
Ronald savait jusqu’où cela irait, ou du moins croyait le savoir. Le lien serait établi avec Martin, les meurtres, cette maudite Lara Bart et son petit ami.
Posant le menton sur l’extrémité de ses doigts, il poussa un long soupir nerveux. Il avait servi son pays avec mérite. Il avait fait des sacrifices, en avait bavé. L’idée qu’une décision vieille de vingt ans, qui n’était même pas la sienne, puisse aujourd’hui remonter à la surface pour le gifler en pleine face, son esprit ne pouvait la concevoir. Il devait être au-dessus de cela, et son comportement reconnu sans taches.
C’était Martin le coupable. Martin et Nancy. Cette nuit-là, ils avaient abandonné la fille, les envoyant tous sur cette route infernale.
Wayne s’éclaircit la gorge.
— C’est bien l’ennui, monsieur. Nous ne le pouvons pas.
Il lui fallut une seconde pour saisir le sens de ces mots.
— Réponse inacceptable, et vous le savez.
— J’ai déjà parlé aux experts…
— Vous avez fait quoi ?
Wayne se triturait les doigts. Il déglutissait, livide. Si ça continuait comme ça, il allait tomber dans les pommes.
Mais Ronald s’en fichait. Un travail devait être fait correctement, et dès le début de cette pagaille qu’était l’affaire Steve Wasserman, tous les signes avaient indiqué un désastre. Ronald n’avait jamais aimé ce type, et ne s’affligeait pas de sa mort, aussi violente qu’elle ait été.
— A aucun moment je n’ai mentionné votre position, et je n’ai livré aucune information qui permette de remonter jusqu’à vous, se défendit Wayne.
— Le fait que vous soyez mon assistant est suffisant.
— J’ai pris, euh, les précautions nécessaires pour empêcher qu’une telle chose n’arrive.
Si c’était vrai, il était la première personne associée de près ou de loin à ce désastre à l’avoir fait.
— Continuez à parler aux experts dont vous avez besoin, gardez mon nom en dehors de tout ça, et trouvez un autre biais pour identifier notre intrus.
— Nous aurons la même réponse. C’est un spécialiste, du genre à casser les codes de sécurité du Pentagone. Il ne s’agit pas d’une simple question de pare-feu.
— Wayne.
Visiblement, son assistant ne comprenait pas. Il décida d’être plus clair.
— Faites-le. Vous avez jusqu’à la fin de la journée, ou préparez-vous pour la pire mission que vous puissiez imaginer.
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