Au risque de l'aimer - Etrange disparition

Helenkay Dimon · Chapitre 25 sur 41

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Au risque de l'aimer - Etrange disparition

Chapitre 3

3

 

 

Zoe releva la tête de l’écran de son ordinateur. L’une des contraintes quand on tenait un blog très populaire était qu’il fallait l’alimenter tous les jours, même si les revenus générés par la publicité lui avaient permis d’abandonner son travail pour s’y consacrer pleinement.

Selon les statistiques, la rubrique la plus visitée était celle où elle se laissait aller à parler de tout ce qui lui passait par la tête. Etant donné qu’elle signait anonymement ses articles sur City Girl, elle ne se fixait pas de limites et écrivait aussi bien sur de grands sujets de société que sur les petits tracas de l’existence.

Elle avait un peu de temps devant elle avant de se rendre à la réunion de Cristine et en profita pour rédiger un nouvel article. C’était un texte spontané, qui venait du cœur et commençait ainsi :

On ne prend conscience de la réelle valeur et de l’importance de

ses amis que lorsqu’on les a perdus ou qu’on ne sait plus où ils

sont.

Une fois son article fini, elle le publia. Peut-être que, d’une manière ou d’une autre, Shayna lirait ce texte et que cela la persuaderait de revenir.

Zoe éteignit son ordinateur portable et le ferma. Mama Bell l’attendait dans le salon, prête à partir.

Elles arrivèrent à l’heure précisée sur l’affichette. Un grand nombre de voitures étaient déjà garées sur le parking du lycée, et Zoe dut tourner un moment avant de trouver une place libre.

— On dirait que l’appel de Cristine a été entendu, déclara-t-elle.

Mama Bell acquiesça.

— Tout le monde adore Shayna. Même si la majorité des gens pensent qu’elle est partie de son propre chef, ils veulent nous aider.

Zoe ne répondit pas. Elle était dubitative. Si Shayna était partie d’elle-même, elle l’aurait déjà fait savoir. Zoe en était convaincue.

Elle suivit Mama Bell à l’intérieur du lycée. Immédiatement, celle-ci repéra un groupe d’amis.

— Excuse-moi, ma chérie, dit-elle en lui posant la main sur l’épaule, je te laisse quelques instants. Je suis sûre que beaucoup de gens seront heureux de te revoir.

Zoe n’en était pas certaine du tout. Elle était partie sans dire au revoir à quiconque. Aussi, elle se contenta de sourire et traversa la salle en écoutant les bribes de conversation. Que l’on établisse un parallèle entre son départ soudain et la disparition de Shayna l’agaçait. A ses yeux, cela n’avait rien à voir. Il était peut-être arrivé quelque chose de grave à Shayna, même si elle repoussait cette idée de toutes ses forces.

Une fille vêtue d’un jean moulant et d’un T-shirt décolleté s’approcha d’elle. Elle lissa ses cheveux mi-longs, lui adressa un sourire et ouvrit les bras. Après une brève hésitation, Zoe lui rendit son accolade.

— Zoe ! C’est tellement bon de te revoir. Je suis vraiment heureuse que tu aies pu venir pour nous aider à retrouver Shayna.

Zoe chercha désespérément à mettre un nom sur ce visage.

— Oui, bien sûr…

Face à son hésitation, son interlocutrice lui sourit plus largement.

— Tu ne me reconnais pas, n’est-ce pas ?

— Non, avoua Zoe. Votre visage me dit quelque chose mais…

— Cristine, où sont les feuilles pour s’inscrire aux recherches ? intervint alors Brock en venant vers elles.

— Cristine ? répéta Zoe en s’efforçant de masquer sa surprise. Cristine Haywood ?

— Oui, c’est bien moi.

— La meilleure amie de Shayna, renchérit Brock.

Au son grave de la voix de Brock, une douce chaleur traversa Zoe. Pour ne pas laisser paraître son trouble, elle garda son attention fixée sur Cristine : celle-ci ne ressemblait plus du tout à la fille un peu gauche dont elle se souvenait.

— Désolée de ne pas t’avoir reconnue, mais tu as changé depuis…

— … le lycée, enchaîna Cristine.

Puis, elle se tourna vers Brock :

— Les feuilles d’inscription sont sur la table au fond à droite.

Brock acquiesça sèchement et tourna les talons. Zoe le suivit du regard : il n’avait pas l’air de beaucoup apprécier Cristine. Et celle-ci le scrutait bizarrement. Elle ne semblait pas le porter dans son cœur non plus.

* * *

— Il peut vraiment se montrer pénible, parfois, se justifia Cristine. Je t’assure. Si Shayna était là, elle ne dirait pas autre chose.

— Il est toujours comme ça ? ne put se retenir de lui demander Zoe.

Brock n’avait en effet pas grand-chose à voir avec celui dont elle était tombée amoureuse, toujours souriant et jovial.

— Plus ou moins, répliqua Cristine en haussant les épaules. Disons qu’il est d’humeur très changeante. Je me demande comme Shayna a pu s’en accommoder.

Voilà une information intéressante, songea Zoe. Elle devait absolument éclaircir ce qui s’était passé entre Brock et Shayna, car l’un ou l’autre lui avait menti sur leur relation.

Peut-être Cristine en savait-elle plus.

A ce moment-là, quelqu’un appela Cristine.

— Excuse-moi, on se revoit plus tard, déclara cette dernière avant de se frayer un chemin dans la foule.

Zoe continua à faire le tour de l’assistance. Il fallait qu’elle parle à Brock et détermine s’il lui avait tout dit.

Elle le chercha des yeux : il était à l’autre bout de la salle. Leurs regards se croisèrent. Un instant plus tôt, elle doutait de son honnêteté, mais dès qu’il posait ses yeux sur elle, une irrésistible attirance s’emparait d’elle.

Elle s’était pourtant promis de ne pas se laisser atteindre. Mais elle se sentait démunie.

Malgré tout, elle devait se blinder contre ses émotions, car elle ne pouvait pas l’éviter. Elle devait avoir une conversation sérieuse pour démêler le vrai du faux.

Elle s’approcha de la table devant laquelle il se tenait et parvint à se glisser à côté de lui.

— Tu as une minute ? lui demanda-t-elle discrètement.

Il lui retourna un regard hostile.

— Pour quoi ?

Elle refusa de se laisser déstabiliser par son attitude et prit une grande inspiration.

— J’aimerais te poser quelques questions supplémentaires sur Shayna, si tu n’y vois pas d’inconvénient.

Il parut se refermer sur lui-même. Qu’avait-il à cacher ?

— Pourquoi es-tu là exactement ? lui demanda-t-il vivement. Shayna m’a affirmé que tu l’avais pour ainsi dire rayée de ton existence.

Zoe fut abasourdie et secoua lentement la tête en signe de dénégation.

— Mais c’est faux. J’admets que nous ne nous parlions plus aussi régulièrement que par le passé, mais nous sommes toujours restées proches. Du moins je le croyais.

Il croisa les bras et plissa les yeux d’un air incrédule. Mais elle s’en moquait : elle non plus n’était pas certaine de pouvoir lui faire confiance.

— Que s’est-il passé ? reprit-elle. Tu m’as dit que vous étiez séparés. Mais qu’est-ce qui aurait pu la pousser à disparaître ainsi ?

— Premièrement, laisse-moi te le répéter : Shayna et moi, ça ne marchait pas. Ensuite, nous n’avons jamais été fiancés. Enfin, je me rends compte que tu ne sais rien sur la vie de ta soi-disant meilleure amie. Car tu sembles croire que Shayna était la même qu’à l’époque où tu vivais ici. Or, tu te trompes lourdement.

S’il pensait qu’elle allait se laisser intimider, il allait en avoir pour ses frais.

— D’accord, tonna-t-elle. Alors vas-y, je t’écoute. Apprends-moi tout ce que j’ignore.

Mais il se contenta de secouer la tête et de s’éloigner. Elle aurait voulu le retenir, ne serait-ce que pour avoir une excuse pour le toucher.

Mon Dieu. Il fallait à tout prix qu’elle en finisse avec cette attirance, car si elle désirait en apprendre davantage, cela passerait par une confrontation. Evidemment, elle ne pouvait pas lui en vouloir d’avoir encore en travers de la gorge ce qu’elle lui avait infligé cinq ans auparavant. Mais, même si elle n’était pas restée en contact avec lui, elle avait toujours eu de ses nouvelles par l’intermédiaire de Shayna. Elle le croyait heureux et satisfait de son existence. Elle s’était faite à l’idée qu’il avait tourné la page, ce qui l’avait convaincue qu’elle devait en faire de même.

Mais jamais elle n’avait éprouvé pour un autre homme quoi que ce soit de comparable.

Pour quelle raison refusait-il de parler de Shayna ?

Un sentiment de malaise s’empara d’elle, mais elle le chassa très vite. Non, Brock n’aurait jamais pu faire de mal à Shayna. Sans doute avait-il davantage souffert qu’il voulait bien le dire de l’échec de sa relation avec elle. En parler devait lui être trop pénible.

Oui, ce devait être cela l’explication.

Elle le chercha de nouveau du regard dans la foule mais il n’était nulle part.

— Ouh là, qu’est-ce que tu lui as dit pour le mettre dans un état pareil ?

Zoe fit volte-face. C’était Cristine. Elle semblait avoir suivi son échange avec Brock et attendu le bon moment pour intervenir.

— Cela dit, en ce moment, il n’en faut pas beaucoup pour qu’il perde ses nerfs, ajouta-t-elle.

Zoe dissimula son irritation et haussa les épaules.

— Je ne lui ai rien dit de particulier, je lui ai seulement posé une question sur Shayna.

Une ombre passa sur le visage de Cristine.

— Oh ! Ça suffit amplement. Shayna et lui ne s’entendaient plus du tout.

Zoe hésita à lui poser la question qui la taraudait : Shayna lui avait-elle affirmé à elle aussi que Brock et elle étaient fiancés ?

— Shayna et toi étiez devenues de bonnes amies ? lui demanda-t-elle plutôt.

— Les meilleures amies du monde, renchérit Cristine avec emphase. Nous sortions ensemble tous les week-ends.

— Et que faisiez-vous exactement ?

Cristine sourit avec fierté.

— La fête. Moi, je faisais de mon mieux pour tenir le rythme mais, avec Shayna, ce n’était pas facile.

— Ah oui ? répliqua Zoe, qui ne s’attendait pas à cela. Et as-tu la moindre idée de ce qui a pu lui arriver ?

Cristine tourna la tête à droite et à gauche et se rapprocha pour lui parler tout bas, ce qui inquiéta Zoe.

— Shayna était inquiète. Et, autant que je te l’avoue, au cours de nos soirées, il nous est arrivé de consommer des substances illicites.

Face à l’expression consternée de Zoe, Cristine s’empressa d’amender ses propos :

— Attention, ce n’était rien de sérieux, juste un peu d’herbe de temps en temps.

Rien de sérieux ? Zoe tentait de se faire à cette idée, mais Cristine ajouta :

— Toujours est-il que quelque chose l’inquiétait, mais elle n’a jamais voulu me dire précisément ce que c’était.

Le pouls de Zoe s’emballa. Elle repensa de nouveau à son ultime conversation avec Shayna. Elle aurait dû mieux l’écouter. Si elle lui avait davantage prêté attention, peut-être Shayna n’aurait-elle pas disparu.

La culpabilité assaillit Zoe. Elle prit une grande inspiration pour se ressaisir.

— Zoe, ça va ? s’enquit Cristine, l’air inquiète.

— Oui. Enfin, non. Cristine, qu’est-ce qui se passe avec les autorités ? La mère de Shayna soutient que le shérif et ses hommes ne font quasiment rien pour essayer de la retrouver.

— Eh bien, leur argument, c’est que comme Shayna est adulte et qu’elle a fait part à plusieurs personnes de son intention de quitter la ville, il y a de fortes probabilités pour qu’elle soit partie d’elle-même, répondit-elle avec amertume.

— Mais enfin, personne n’a la moindre idée d’où elle est, cela devrait leur suffire ! insista Zoe.

— Je sais, mais selon eux tout adulte a le droit d’aller où il le désire sans en aviser quiconque. Et sans preuve ou indices d’agression ou d’enlèvement…

Cristine regarda de nouveau autour d’elle et reprit plus bas :

— En fait, la véritable raison, c’est peut-être que Shayna est sortie avec Roger Giles, le nouveau shérif.

Abasourdie, Zoe écarquilla les yeux.

— Quoi ? Récemment ?

— Oui.

Cela ne collait définitivement pas avec l’image que Zoe avait de son amie.

— Tu es en train de me dire qu’elle fréquentait un autre homme dans le dos de Brock ? Etait-ce avant ou après leur rupture ?

— Quelle importance ? rétorqua Cristine avec sarcasme. Tu sais, elle voyait beaucoup de monde sans en faire part à Brock.

— Oui, mais Brock m’a affirmé qu’ils étaient en quelque sorte devenus des colocataires.

— D’accord, mais il n’empêche que Shayna vivait toujours sous le même toit que lui et qu’il a certainement vécu son attitude comme une humiliation.

Zoe en avait l’estomac noué.

— Donc, Shayna le… trompait ?

Elle eut du mal à prononcer ce mot : dans son souvenir, son amie avait toujours détesté les menteurs et les gens infidèles.

— Non, on ne peut pas aller jusqu’à dire qu’elle le trompait, rectifia Cristine, car elle ne faisait pas mystère qu’elle voyait d’autres hommes. Mais ce n’est pas pour autant que Brock n’en a pas pris ombrage.

Cristine faisait manifestement de son mieux pour défendre son amie, sans pour autant approuver son attitude.

— Comment expliques-tu tout cela ? s’enquit Zoe.

Cristine haussa les épaules.

— Difficile à dire. Ils ont vraiment essayé de donner une chance à leur relation, et quand Shayna a compris que c’était sans espoir, elle en a beaucoup souffert. Je pense qu’au départ elle souhaitait le rendre jaloux pour le faire réagir. Ou alors, elle ne faisait que lui rendre la monnaie de sa pièce. Qui sait ?

Zoe ne savait que répondre.

De nouveau, Cristine se rapprocha d’elle.

— Mais, quoi que l’on pense de Shayna, son désir le plus ardent était de profiter de la vie.

Elle essuya une larme qui avait coulé sur sa joue et ajouta :

— C’est pourquoi je ne crois pas qu’elle soit partie de son plein gré. Je suis sûre qu’il lui est arrivé quelque chose, sinon elle m’aurait avertie. Nous étions très proches.

Shayna et moi aussi, nous étions proches, songea Zoe. Avant. Maintenant, son amie était devenue une autre, dont elle ignorait tout. Shayna faisait la fête et avait des aventures sans lendemain.

Cela rappela à Zoe sa mère qui, petit à petit, s’était mis à fréquenter des gens peu recommandables, ce qui avait précipité sa fin. Pourvu que Shayna ne connaisse pas le même destin tragique.

L’assassin de sa mère avait été arrêté, et elle s’assurait régulièrement qu’il était toujours en prison. Il faudrait qu’elle vérifie de nouveau que c’était toujours le cas.

— Je dois aller parler à la police pour les inciter à agir, déclara-t-elle. Sans attendre.

— Laisse-moi t’accompagner, lui proposa Cristine.

Zoe contempla la salle bondée et fit non de la tête.

— Merci, mais c’est inutile. D’autant que tu as déjà suffisamment à faire ici.

Cristine baissa la tête et déglutit.

— Mais tu as quand même signé pour participer aux recherches, n’est-ce pas ?

— Bien sûr, répliqua Zoe en s’efforçant de sourire. De toute façon, avec le monde qu’il y a ici, tu n’auras aucun mal à constituer des équipes.

— Justement, à ce sujet, tu voudras bien m’aider ? Je veux qu’on retrouve Shayna et, en dehors de nous deux et de Mme Bell, personne ne prend réellement sa disparition au sérieux.

Zoe hésita. Elle avait besoin d’avoir une vue globale de la situation avant de trop s’impliquer.

— Je ne sais pas. Je crois que tu te débrouilles très bien toute seule.

Sans laisser le temps à Cristine de répondre, elle tourna les talons et s’éloigna.

Au moment de passer la porte, elle faillit entrer en collision avec Brock.

— Tu pars déjà ? lui demanda-t-il en lui bloquant le passage.

Elle acquiesça et s’efforça de rester impassible, mais son cœur battait très fort.

— Je vais au poste de police pour les pousser à en faire un peu plus.

— Bonne idée, répondit-il en s’écartant. Ce n’est pas loin. Ça t’ennuie si je viens avec toi ?

D’abord Cristine, maintenant Brock. Pourquoi tenaient-ils tant à l’accompagner ?

Et devait-elle lui demander s’il était au courant que Shayna était sortie avec le shérif ? Non, elle n’était pas sûre de pouvoir faire confiance à Cristine et devait d’abord obtenir la confirmation du principal intéressé.

— Viens avec moi si tu veux, répondit-elle finalement. Même si, étant donné ton attitude envers moi depuis mon arrivée, je me demande bien pourquoi tu y tiens tellement.

Elle allait partir, mais il la retint par l’épaule. De toute évidence, il n’avait pas apprécié sa remarque.

Pourtant, elle n’avait fait qu’exprimer ce qu’elle avait sur le cœur.

— Ecoute, Zoe, même si je t’ai dit qu’à mon avis Shayna avait rencontré un type et s’était accordé quelques jours en sa compagnie, je souhaite savoir où elle est. Ce n’est pas parce que ça n’a pas marché entre nous que je ne m’inquiète pas.

Cette fois, Zoe en était persuadée : il lui cachait quelque chose. Elle décida d’en avoir le cœur net.

— A mon avis, nous allons devoir mettre nos différends de côté pour travailler ensemble, tu ne crois pas ?

Il acquiesça silencieusement, mais son regard brilla d’une lueur mauvaise : il n’avait aucune envie de collaborer avec elle.

— J’admets que je pourrais avoir besoin de toi, enchaîna-t-elle cependant. Il y a trop de contradictions dans les propos des uns et des autres.

Il poussa un long soupir.

— Je pense savoir ce que tu sous-entends.

— Vraiment ? Alors que s’est-il exactement passé entre Shayna et toi ?

— C’est d’ordre privé, c’est entre elle et moi. Ça ne te regarde pas.

— Si sa disparition a un rapport avec votre relation, ce sont mes affaires. Je t’écoute, Brock.

Il poussa un nouveau soupir et secoua la tête avec agacement.

— Ecoute, Zoe, tu m’as laissé tomber sans prévenir, tu as quitté cette ville et tous ceux que tu y connaissais. Certains te le pardonneront peut-être, d’autres te diront que c’est un peu tard pour que tu t’intéresses à ce qui se passe ici. Franchement, je ne sais même pas pourquoi Mme Bell t’a appelée et je ne sais pas pourquoi tu es venue, car tu as déjà montré que tu n’en avais rien à faire de cette ville et de ses habitants.

Ses paroles la touchèrent en plein cœur et lui firent mal. Cependant, elle s’était préparée à vivre des moments difficiles en revenant à Anniversary. Et que cela plaise ou non à Brock, elle était déterminée à retrouver son amie.

Pour y parvenir, elle devait comprendre dans quel état d’esprit était Shayna. Elle devait poser des questions désagréables et, de gré ou de force, elle finirait par obtenir des réponses.

Elle se mit à marcher dehors et Brock resta à sa hauteur, mais à bonne distance d’elle.

— Que veux-tu dire quand tu affirmes savoir ce que je sous-entends ? reprit-elle.

Il lui répondit en regardant droit devant lui :

— J’imagine ce que Cristine a pu te raconter. Shayna était devenue incontrôlable et Cristine l’accompagnait dans ses frasques. Elles faisaient la tournée des bars, rencontraient des types… Bref, je ne pouvais pas empêcher Shayna de se comporter ainsi. En revanche, je lui ai dit qu’il était hors de question que ça se passe dans notre appartement. C’est pourquoi elle était pressée de déménager.

Une fois encore, Zoe fut déstabilisée. Que Brock se soit résigné à accepter l’attitude de Shayna la surprenait. Et qu’avait pensé son amie de son attitude à lui ?

Zoe perdait tous ses repères.

Mais les gens changeaient. Elle aussi avait changé. Mais pas sur tout : il lui suffisait de regarder Brock pour se sentir toujours attirée vers lui comme un aimant.

Tandis qu’ils approchaient du poste de police, de nombreuses questions la tourmentaient. Brock était-il au courant que Shayna était sortie avec le shérif ? Etait-ce pour ça qu’il venait à présent avec elle le voir ? Pour se confronter à l’homme avec lequel Shayna l’avait trompé ?

Mais faire un scandale au beau milieu du poste de police serait vraiment déplacé.

Elle ne devait pas gamberger. Il fallait qu’elle se focalise sur son objectif : pousser la police à retrouver son amie.

Jamais elle n’aurait dû accepter que Brock l’accompagne. Il y avait trop de zones d’ombre dans son attitude, sa position était trop ambiguë.

Elle s’arrêta et lui posa une main sur le bras.

— Attends, Brock. Je crois que je ferais mieux d’y aller seule.

— Evidemment, répliqua-t-il d’un ton blessé.

Il semblait réellement affecté et elle faillit s’excuser.

— Ecoute, Zoe, reprit-il, quoi qu’il se soit passé entre nous, désormais, c’est Shayna qui compte.

— Tu as raison, rétorqua-t-elle. Mais je pense sincèrement que je dois le faire seule.

— Bien, fit-il d’un air résigné en croisant les bras. Appelle-moi si tu as besoin de mes services.

Après une brève hésitation, elle acquiesça d’un signe de tête.

Une fois à l’intérieur, elle identifia rapidement plusieurs visages.

— Puis-je vous aider ? lui demanda fraîchement la femme à la réception.

Génial. Agnes Burlington, une ancienne camarade de lycée qui lui en avait fait voir de toutes les couleurs par pure jalousie.

Zoe fit comme si elle ne l’avait pas reconnue.

— Oui, j’aimerais parler au shérif.

Agnes lui retourna un regard hostile.

— Vous avez rendez-vous ?

Zoe soutint son regard.

— Non, mais je suis certaine qu’il m’accordera quelques minutes. Dites-lui que Zoe Onella souhaite le voir.

— A quel sujet ?

— Shayna Bell, répliqua-t-elle en croisant les bras.

Elle n’en dirait pas plus et ne s’en irait pas tant qu’elle n’aurait pas été satisfaite.

Sans un mot, Agnes tourna les talons et disparut dans le couloir derrière elle.

Quelques instants plus tard, elle était de retour avec une expression contrariée.

— Suivez-moi.

Zoe lui emboîta le pas et traversa le couloir sous les regards curieux des officiers.

* * *

— C’est ici, déclara sèchement Agnes en la laissant devant une porte close, sans frapper pour l’annoncer.

Bien. Zoe donna un petit coup et attendit qu’une voix lui réponde d’entrer pour pousser la porte.

Elle se retrouva face à un homme blond, au teint bronzé, aux yeux bleus et au sourire chaleureux. Il ressemblait davantage à un moniteur de ski du Colorado qu’à un flic. Il était très séduisant.

— Que puis-je pour vous, mademoiselle Onella ? lui demanda-t-il d’une voix avenante.

— Je vous en prie, appelez-moi Zoe, répliqua-t-elle spontanément.

— Entendu, Zoe. Moi c’est Roger, répliqua-t-il en lui tendant la main. Agnes m’a dit que vous souhaitiez me parler de Shayna ?

— En effet, dit-elle en cherchant si le nom de Shayna provoquait une émotion sur son visage. Je ne sais comment aborder la question, mais il me semble avoir compris qu’elle et vous étiez… plutôt intimes ?

Il esquissa un petit sourire, sans paraître déstabilisé.

— Disons que nous étions amis et parfois un peu plus, si c’est ce que vous voulez dire. Mais vous n’êtes sûrement pas venue pour me parler de cela, n’est-ce pas ?

Zoe s’efforça de soutenir son regard.

— N’est-ce pas ce que nous pourrions appeler un conflit d’intérêts ?

— Comment cela ? Shayna n’a pas été accusée d’avoir enfreint la loi, que je sache.

— En fait, je souhaitais savoir ce que vos services font pour la retrouver.

— Nous faisons notre possible, Zoe. Nous l’avons placée sur la liste des personnes disparues, mais notre marge de manœuvre est limitée. Shayna est majeure et a exprimé auprès de plusieurs personnes son souhait de quitter la ville. Rien ne vient alléguer l’hypothèse d’un enlèvement ou…

— Pourquoi ne pas prendre tout simplement en compte la possibilité qu’il lui soit arrivé quelque chose ?

Le shérif soupira.

— Ecoutez, elle m’a souvent parlé de vous, vous savez. Et, chaque fois, elle répétait que vous aviez eu le courage de faire ce qu’elle désirait. Non seulement vous étiez partie, mais en plus vous meniez ce qu’elle considérait comme une vie glamour. Je pense qu’elle vous enviait et qu’elle a cherché à vous imiter.

Cette révélation fit à Zoe l’effet d’une gifle.

— Une vie glamour ? Jusqu’à récemment, j’étais assistante de direction. Par ailleurs, jamais Shayna n’aurait tout quitté sans avertir personne.

— Mais comment pouvez-vous affirmer que personne ne sait où elle est ?

— Mais enfin, tous ceux qu’elle aime sont ici, et tous ignorent ce qui lui est arrivé, insista-t-elle, presque en colère. Et puis, il n’y a pas eu le moindre mouvement sur ses comptes bancaires depuis sa disparition. Et, si vous vous en donniez la peine, je parie que vous ne mettriez pas longtemps à découvrir qu’elle ne s’est pas servie non plus de ses cartes de crédit.

— Nous ne pouvons pas faire cela, nous devons respecter le droit de Shayna à la vie privée.

— Et si ses parents vous le demandaient ? Ou Brock, puisqu’ils vivaient ensemble.

— Il faudrait que Shayna leur en ait donné l’autorisation par écrit. Comme ce n’est pas le cas, nous sommes démunis, répondit-il en écartant les bras pour appuyer ses propos.

— Jamais elle ne serait partie sans m’avertir, ou avertir sa mère, asséna Zoe.

— Vous ne pouvez pas en avoir la certitude. Shayna était instable, malheureuse. Vous n’en saviez peut-être rien, mais elle était très jalouse de vous et de votre réussite. Elle voulait fuir cette ville et changer de vie. C’est d’ailleurs en partie pour cette raison que notre relation n’est pas allée très loin. Moi, j’ai quitté Houston précisément parce que j’en avais assez de la vie dans une grande ville. J’adore Anniversary, alors qu’elle ne supportait plus cet endroit.

Le raisonnement du shérif était assez convaincant, songea Zoe.

— Je vois, dit-elle à contrecœur. Pourtant…

Il leva les mains : la discussion était close.

— Je peux vous promettre une chose, Zoe : si un quelconque élément nous pousse à revoir notre jugement, nous mobiliserons d’autres ressources pour retrouver Shayna. Mais pour le moment…

— Je comprends, soupira-t-elle.

Elle ne pouvait pas aller contre la logique du shérif, mais qu’un homme qui avait fréquenté son amie soit chargé de la rechercher posait problème. Et même si tout semblait indiquer que Shayna était partie volontairement, comme elle-même l’avait fait cinq ans plus tôt, elle ne parvenait pas à s’en convaincre.

Shayna avait beau avoir changé, elle n’aurait pas tout quitté sans l’avertir. Et elle lui avait dit avoir besoin d’aide. Certes, elle avait affabulé sur certains points, mais ses mensonges étaient peut-être un appel au secours.

Zoe inspira profondément. Elle continuerait à rechercher son amie. En espérant le meilleur, tout en envisageant le pire.

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