Au risque de l'aimer - Etrange disparition

Helenkay Dimon · Chapitre 8 sur 41

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Au risque de l'aimer - Etrange disparition

Chapitre 8

8

 

Plongé dans l’eau froide jusqu’à la poitrine à côté de Lara, Davis sentait ses muscles s’engourdir. Mais ni l’hypothermie ni l’incendie n’étaient son souci premier. Celui-ci n’était autre que les véhicules d’urgence qui arrivaient les uns après les autres sur le parking de la marina.

Le spectacle son et lumière allait attirer l’attention tous azimuts : curieux, médias, équipes d’intervention prioritaires, voisins. Tous rappliqueraient dare-dare, et un hélicoptère allait certainement faire son apparition d’une seconde à l’autre. Toutes choses dont il n’avait pas besoin maintenant. Ni jamais, d’ailleurs.

Etre surpris ici signifiait des questions. Beaucoup. Dont une majorité auxquelles il ne pourrait répondre. Des doigts accusateurs se pointeraient sur lui, et tous les efforts déployés avec Pax pour occulter leurs possessions — y compris le yacht — tomberaient à l’eau. Après quoi aucun d’eux ne serait plus en sécurité.

La police voulait déjà parler à Lara. Davis était déterminé à empêcher cela, jusqu’à ce qu’il sache qui avait tué Wasserman et pourquoi. Puis il s’occuperait de l’homme du bateau. Il s’en était pris deux fois à Lara. Il n’y en aurait pas de troisième. La vue de cette lame sur sa gorge avait déclenché en lui quelque chose qui ne s’arrêterait que lorsque cette ordure serait à la morgue ou en prison.

Le fait de tenir Lara contre lui apaisait un peu de sa fureur. Une autre nuit comme celle-ci, et l’explosion du yacht ne serait rien comparée à celle qui sévirait dans sa tête. Passant la main sur son bras, il la sentit trembler de froid. Il tenta d’étouffer son désir de vengeance, de le brider, de le contrôler, mais le feu avait envahi ses tripes.

Alors que son incendie intérieur répondait à celui qui ravageait le bateau de son frère, Lara contemplait les flammes, la peau glacée. Il voulait l’emmener en sécurité, au sec, aussi loin que possible de la violence. Mais, pour cela, ils devaient passer près des policiers.

Peut-être étaient-ils restés une minute de trop.

Escalader la butte glissante signifiait traverser l’allée sur pilotis qui séparait le bâtiment et le parking de la marina des quais et des cales. Il leur faudrait passer inaperçus au milieu des pompiers, des policiers et des véhicules, ce qui était quasiment impossible avec les cheveux et les vêtements trempés. Ils seraient aussi voyants que le nez au milieu de la figure. Et dans tous les cas leur odeur les trahirait. Le fumet d’essence brûlée et de poisson mort était difficile à rater.

Ce qui ne laissait réellement qu’une option, une option déplaisante : nager sous l’allée, et avancer jusqu’à l’extrémité de la marina, où ils pourraient sortir de l’eau sans crainte d’être vus, loin de l’incendie et de l’attroupement. Cela voulait dire passer près du bateau en flammes, devant ce qui restait de la coque. Progresser dans l’eau au milieu de la vase et les déchets qui couvraient les rochers était peut-être l’étape de trop pour Lara, qui montrait de sérieux signes d’épuisement.

— Il faut sortir d’ici, dit-il.

La voyant hocher la tête, il se tourna vers elle et la regarda dans les yeux.

— Lara ?

— Ça va.

Ses cheveux collés sur son crâne, ses joues creusées, ses dents qui claquaient disaient le contraire. Mais ils n’avaient pas le choix, et les voix se rapprochaient.

— Nous allons nager…

— Quoi ?

Son regard s’éclaircit enfin, et elle fronça les sourcils.

C’était bon signe. Colère signifiait émotions. Donc, les rouages internes continuaient à tourner. Parfait.

— Dans cette direction.

Il pointa le doigt vers sa gauche, et se figea.

De vives lumières blanches glissaient sur l’eau. Une puissante sirène retentit et un moteur se mit en branle. Tandis que l’ensemble s’approchait, il distingua des lances à incendie.

Ils arrivaient à présent de toutes les directions. Enlaçant toujours Lara de son bras, il avança cahin-caha sur les rochers, l’emmenant avec lui. Les vagues créées par les mouvements du bateau pompier vinrent se briser sur eux. A la première, Lara perdit pied et glissa sous l’eau.

Elle ressortit la tête en crachant.

— C’est… impossible.

Soucieux de la protéger et de limiter le bruit, il se déplaça pour faire écran de son corps, brisant du même coup la force des vagues. Les flammes s’élançaient vers le ciel, et il devait chasser les uns après les autres les débris flottants qui ramenaient le feu vers eux.

Ne laissant pas à Lara le temps de paniquer, il lui saisit la main et la tira sous l’allée. Chaque pas était une ascension de l’Himalaya. La pression du courant leur volait leurs forces. Lui, qui était plus grand, ne progressait qu’à grand-peine, et il n’osait imaginer l’énergie qu’il fallait à sa compagne pour simplement soulever le pied.

Les traverses leur effleuraient la tête à mesure que se réduisait la profondeur de l’eau. Lorsqu’ils débouchèrent de l’autre côté, ce fut pour entendre les voix retentir au-dessus d’eux. Plongeant aussitôt sur Lara, il l’emmena hors de portée des regards, et la serra contre son corps une fois sur les rochers. Leurs arêtes lui coupaient la chair, et la douleur dans ses côtes était si vive qu’il éprouvait les plus grandes difficultés à bloquer sa respiration.

L’eau venait lécher leurs corps immobiles, apportant avec elle des paquets d’écume et des morceaux de débris calcinés.

La tête de Lara nichée dans son cou, il fit tout son possible pour qu’ils se fondent avec la butte qui séparait l’eau de la terre ferme. Lorsque des bruits de pas se firent entendre sur l’allée sur pilotis, il leva de nouveau les yeux.

Des gens couraient sur les pontons, tandis que les lances à incendie projetaient leur jet sur les flammes et que des voix masculines résonnaient autour d’eux.

Ils devaient bouger de là.

Regagnant l’eau, il l’emmena de nouveau avec lui.

La bouche fermée, ils se déplacèrent avec célérité, laissant le flot noir dissimuler leurs corps. Les bip-bip des camions reculant et le choc des coques contre les quais occultaient tout bruit qu’ils pouvaient produire. Tantôt marchant, tantôt se propulsant des pieds, Davis progressa sous la surface, ignorant ce qui s’enroulait sur ses jambes ou s’insinuait dans ses oreilles.

Toute son attention était focalisée sur l’éminence aux pentes douces située près du hangar de matériel de location. De là, ils pourraient trouver refuge sous les arbres, et accéder enfin à la liberté en suivant la clôture du parking. A ce moment-là, tout le monde serait rassemblé côté incendie, les yeux tournés vers la baie. Il ne leur resterait plus qu’à filer.

Ils atteignirent finalement l’espace qu’il jugeait le plus propice à leur fuite. Jetant un œil derrière lui, il vit une rangée d’hommes qui leur tournaient le dos, et les flammes dont l’intensité avait diminué sous le jet des lances.

Il faudrait des heures pour maîtriser l’incendie, et d’autres encore pour examiner les lieux et recueillir les indices. Avec l’attention des équipes d’intervention concentrée non plus sur l’eau mais sur les autres bateaux, dont trois étaient en feu, ils avaient une chance. Tant que les autres dangers qui planaient dans la nuit demeuraient éloignés.

Regrettant de ne pas avoir de jumelles à vision nocturne, Davis plissa les yeux et chercha un signe quelconque de leur assaillant. Certes, il avait son pistolet, mais après avoir séjourné dans l’eau celui-ci ne lui serait d’aucun secours s’ils tombaient nez à nez avec lui.

Lara s’affaissa contre un gros rocher, sa poitrine se soulevant et s’affaissant tandis qu’elle cherchait son souffle.

— Jamais je n’aurais pensé que ce serait si dur.

— Tu as été super.

Posant les mains sur ses hanches, il tenta de la hisser sur la butte. Mais chaque fois qu’il la lâchait pour stabiliser leur position l’énergie qu’il lui avait insufflée l’abandonnait comme l’air d’un ballon crevé, et il devait recommencer. Calant les pieds sur les rochers affleurants, il se ramassa et s’élança, la propulsant vers le haut. Lara grogna. Mais à présent il avait des appuis. Poussant, tirant, il l’entraîna avec lui. Après ce qui lui sembla une éternité, ils atteignirent enfin le revêtement de l’allée et y basculèrent ensemble.

Davis roula de côté pour permettre à Lara de respirer. Les yeux grands ouverts, il regarda le ciel, étrangement rose. Le feu éclairait la nuit, et de la fumée flottait dans l’air. En l’absence de vent, ils en étaient protégés, mais à la moindre brise le nuage suffocant serait sur eux.

Se redressant sur un coude, il baissa les yeux sur elle. Son visage livide offrait un contraste frappant avec le sol.

— Comment te sens-tu ?

— Prête pour quelques heures ennuyeuses, ironisa-t-elle.

— Je crois que je peux te donner ça.

Elle n’ajouta rien et se rétablit sur son séant, avant de tenter de se lever. Ses genoux lâchèrent. Il l’attrapa par les cuisses, l’empêchant de tomber, puis se leva à son tour, gardant les bras autour de sa taille. Ses propres jambes n’étaient pas beaucoup plus vaillantes. Ses muscles lui semblaient en caoutchouc, aussi ne bougea-t-il pas. Peut-être pouvaient-ils se maintenir debout l’un l’autre.

Après quelques secondes, deux nouveaux camions se présentèrent devant la grille du parking de la marina. Leurs occupants descendirent, détournant du sinistre l’attention d’un certain nombre de personnes. Ils risquaient d’être repérés. Il était temps de partir.

C’est courbés en deux, la main dans la main, qu’ils gagnèrent en courant le hangar de pêche situé à quelques mètres de là, derrière lequel ils se cachèrent. Le dos contre le mur, Davis tenta d’évaluer la distance jusqu’à la clôture, et chercha un moyen de la franchir.

Passer par-dessus n’était pas une option. Pas dans leur état d’épuisement. Sans parler de l’eau qui détrempait leurs vêtements et les alourdissait.

Il espéra qu’alerté par les sirènes quelqu’un de son équipe avait vu ce qui se passait grâce aux caméras. C’était son plan de sortie, mais il devait d’abord emmener Lara jusqu’à la clôture.

Elle tripotait un objet entre ses doigts tremblants. Son bandeau élastique rose vif. Il l’observa tandis qu’elle tentait de dégager ses cheveux de son visage. Le bandeau ne cessait de se tortiller sur lui-même.

Il couvrit sa main de la sienne.

— Plus tard.

Elle le considéra un instant de ses yeux immenses, puis hocha la tête et fourra le bandeau dans sa poche de poitrine. Il s’écarta et se dirigea vers les arbres, à quelques mètres devant eux. Voyant qu’elle ne le suivait pas, il se retourna, prêt à l’aiguillonner.

Mais elle ne le regardait pas. Le bandeau rose au bout des doigts, elle fixait le sol, comme pétrifiée.

Suivant la direction de ses yeux, il vit les chaussures. Des chaussures attachées à des jambes. Les jambes d’un homme couché sur le ventre. Tout cela était insensé.

— Comment cet…

Sa question mourut sur ses lèvres. Il ne savait trop ce qu’il voulait savoir.

Lara plaqua les deux mains sur sa poitrine.

— C’est lui ?

Il ne voyait pas du tout de qui elle voulait parler, jusqu’à ce qu’il remarque le sac marin et la glacière, qu’il reconnut tous les deux pour les avoir vus souvent trimballés à droite et à gauche.

— Ken.

— Il aurait été touché par l’explosion ?

Davis s’accroupit et tâta le pouls de l’homme. Néant. Il ne sentit que de la chair froide. Lorsqu’il se redressa, du sang lui tachait les doigts, et il nota la flaque sombre sous la tête.

— Il ne s’agit pas d’un accident.

C’était leur troisième cadavre, et il n’était pas plus avancé quant à la signification de ce qui se passait.

Tournant la tête vers la marina, Lara la scruta d’un bout à l’autre.

— C’est notre assaillant qui a fait ça ?

Ce devait être lui. L’embarcation vide près du yacht de Pax prenait tout son sens. Ken avait été sacrifié. Peut-être s’était-il défendu. Davis espérait de tout son cœur que l’autre ne s’en était pas sorti indemne.

Avec cette nouvelle mort inutile, son cœur se contracta à lui faire mal. Leur tueur était prêt à éliminer n’importe qui pour atteindre sa cible. Il devait à tout prix découvrir qui il était.

Relevant les yeux, il remarqua une voiture qui roulait au pas de l’autre côté de la clôture. Elle se trouvait à une quinzaine de mètres, se fondant dans la nuit. Entre la brume âcre d’un côté et l’agitation sur le parking de l’autre, nul ne devait avoir noté sa présence. Elle s’arrêta, et quelqu’un en descendit pour venir se placer face à la clôture.

Bien qu’il ne pût discerner ses traits à cette distance, Davis sut qu’il n’était pas un ennemi. Toute sa vie il avait eu cette personne sous les yeux, comme baby-sitter d’abord, puis comme partenaire. Et toujours comme frère.

Il se retint d’annoncer « je te l’avais dit », mais c’était là le fruit de multiples plans d’urgence au fil des années. Son expérience rendait possible ce genre de choses. Des gens intelligents qui savaient qu’il fallait toujours être préparé au pire le lui avaient enseigné.

Pax était venu les sortir de là.

* * *

Ben contourna la zone du hangar de pêche, que les projecteurs de la police éclairaient d’une vive lumière. Après deux heures de lutte contre l’incendie, il n’en subsistait que quelques fumées résiduelles. La plupart des véhicules d’intervention occupaient encore le parking tandis que les gradés parlaient à la presse.

Au temps pour la discrétion de son enquête.

Il avait présenté son badge et expliqué que l’incendie était lié à une enquête en cours. Une fois admis sur la scène de crime, il chercha à comprendre le sens de ce qu’il voyait. N’eût été le coup de fil du sous-directeur, Ben ne serait même pas venu. Apparemment, Ronald Worth avait mis les mains sur un dossier non écrit qui le conduisait de Lara Bart à un certain Davis Weeks. La déclaration de biens de ce dernier, document confidentiel qui figurait dans son dossier d’habilitation pour une agence privée nommée Equipe Corcoran, faisait état de ce yacht.

Tout cela était trop net, trop commode.

D’un seul coup, Lara Bart semblait être en tête de liste des menaces pour tout le monde. Etrange. Très étrange, même, pour une femme qui était passée sous les fourches Caudines de sa propre enquête d’habilitation afin de devenir elle-même enquêtrice.

Ben n’avait pas encore vu les résultats d’analyses concernant la maison de Wasserman, mais Wayne l’avait appelé pour l’informer que le sous-directeur pensait qu’ils désigneraient tous Lara comme coupable, et que celle-ci devait constituer l’objectif principal de l’enquête. Sans indices ni mobiles véritables, certaines personnes tenaient beaucoup à ce que ce soit elle l’auteur du meurtre de l’officier de la Navy.

Et voilà qu’il tombait sur une autre scène de crime ayant un lien avec Lara Bart. Deux morts en une journée. Soit cette femme avait grillé un fusible et été prise d’un accès de folie meurtrière, soit quelque chose de plus sinistre était à l’œuvre.

Bizarre comme tout ramenait à Martin Coughlin et à son poste au NCIS.

Plus intéressant encore : il semblait être le seul à établir ce lien et à se demander si l’on ne se servait pas de Lara.

Parvenu au flanc du bâtiment, il reprenait son examen en élargissant son périmètre lorsqu’il sentit quelque chose sous sa semelle. Il baissa les yeux, et découvrit ce qui semblait être un bandeau de cheveux élastique rose.

Sortant de sa poche un sachet à indices, il s’accroupit et à l’aide de son stylo y glissa l’objet. L’examinant à travers le plastique, il se demanda s’il avait un rapport avec la mort de Ken Dwyer, ou s’il traînait là depuis des jours.

Il plissa les yeux. Eh bien, s’il appartenait à Lara, ils le sauraient très vite. Les longs cheveux châtains enroulés dessus devraient leur fournir un ADN. Comme elle s’était soumise à un prélèvement pour avoir son job, il ne serait pas sorcier d’effectuer une comparaison.

En attendant la réponse du labo, il reporterait son attention ailleurs, dès la première heure demain matin.

Sur Martin Coughlin.

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