Au risque de l'aimer - Etrange disparition
Chapitre 2
2
Derrière le comptoir de son magasin, Brock broyait du noir. De toute façon, depuis la disparition de Shayna, il était constamment mal. Il se sentait coupable. Comme s’il était pour quelque chose dans sa disparition.
Certes, leur relation n’avait pas marché. Mais il avait tenu à se comporter comme un type bien, avec des principes. Il avait tenté de veiller sur elle le plus possible. Si elle rentrait tard le soir, c’était lui qu’elle appelait pour prévenir, et réciproquement. Au point de devenir plus un ami qu’un amant. Mais c’était d’un commun accord que leur relation avait pris cette tournure.
Il était inquiet pour Shayna, évidemment. Pourtant, une chose était sûre : elle ne s’était pas volatilisée. Ces derniers temps, elle avait tellement changé. Probablement qu’elle avait rencontré quelqu’un et qu’elle s’offrait quelques jours en sa compagnie. Cette « disparition » lui ressemblait, ou plutôt ressemblait à la personne qu’elle était devenue. Il avait parfois eu du mal à la reconnaître ces dernières semaines. Et il avait beau se répéter que ce n’était pas sa faute, elle avait beaucoup changé après qu’il lui eut avoué que jamais il ne parviendrait à l’aimer comme elle le méritait.
Il soupira. Dire que Shayna avait changé était un euphémisme. Alors qu’avant elle menait une vie calme et rangée, elle s’était mise à écumer les bars et les boîtes de nuit tous les week-ends. Elle avait adopté un look vestimentaire provocateur, changeait régulièrement de couleur de cheveux et se maquillait outrageusement.
Même si leur histoire d’amour s’était soldée par un échec, ils étaient restés bons amis. Mais, récemment, ce lien aussi s’était défait et il n’appréciait pas la femme qu’elle était devenue.
Mais Shayna s’en moquait. Cristine Haywood et elle étaient devenues inséparables. Le vendredi, dès la sortie du travail, elles partaient ensemble. Shayna ne répondait plus sur son portable de tout le week-end et ne réapparaissait que le dimanche en fin d’après-midi avec la gueule de bois.
Au départ, il s’était fait du souci mais, chaque fois qu’il avait tenté de lui parler, elle s’était mise dans une colère noire et disproportionnée, hurlant et jetant des objets par terre.
* * *
De guerre lasse, il avait fini par lui dire que, si jamais elle avait besoin de lui, il serait toujours là. Après tout, elle était adulte et il n’était pas son chaperon.
Son absence depuis vendredi, même si elle était plus longue qu’à l’accoutumée, n’était probablement qu’une nouvelle façon d’attirer l’attention sur elle. Car s’il y avait bien une chose que réclamait Shayna par son comportement, c’était qu’on prête attention à elle.
Cristine affirmait ignorer où était son amie, mais il ne la croyait pas. Il avait parlé avec Mme Bell : celle-ci lui avait fait part de ses inquiétudes quant au changement de comportement de sa fille. Finalement, en désespoir de cause, elle avait appelé Zoe. Et celle-ci était de retour pour tenter de les aider à retrouver Shayna.
Cela ne manquait pas de l’étonner, d’ailleurs. Shayna lui avait affirmé que Zoe avait pris ses distances, qu’elle avait tiré un trait sur leur amitié comme elle avait tiré un trait sur sa relation avec lui, cinq ans plus tôt.
Il réprima un soupir.
Lui, en tout cas, il aurait préféré ne jamais revoir Zoe.
Quand elle était partie, quelques semaines seulement avant la date prévue de leur mariage, il avait eu tellement mal qu’il l’avait haïe. Et cette haine lui avait permis de ne pas sombrer totalement. Puis, petit à petit, elle s’était estompée, sans pour autant que la cicatrice se referme complètement. Mais il avait déployé toute son énergie pour se convaincre que cette histoire était derrière lui, qu’il devait passer à autre chose.
Hélas, quand elle était sortie de l’aéroport, plus en beauté que jamais, il en avait eu le souffle coupé.
Depuis, cette image lui tournait en boucle dans la tête. Ce soir, quand il poserait la tête sur l’oreiller, ses grands yeux noisette qui l’avaient regardé comme un étranger viendraient certainement le hanter. Etait-elle parvenue à le rayer de sa mémoire pour qu’elle le regarde avec autant d’indifférence ? Mais dans ce cas, comment réussissait-elle à lui faire battre le cœur si fort ?
— Salut, Brock.
Ted Williams pénétra dans le magasin.
— Cristine m’a demandé de déposer cela ici.
Il posa une affiche sur le comptoir.
— Tu ne vois pas d’inconvénient à ce que j’en laisse une sur la porte ?
Brock baissa les yeux. C’était une photo de Shayna, sur laquelle elle affichait un grand sourire.
Il saisit l’affiche et lut le texte sous la photo.
— Cristine veut prendre la direction des recherches ?
Ted haussa les épaules.
— Personne ne fait rien. Même la police doute qu’elle ait vraiment disparu. Quel mal y a-t-il ?
Le timbre de l’entrée sonna avant qu’il ne puisse répondre. C’était Marshall Bell, le père de Shayna.
Aussitôt, Brock se crispa.
Il n’eut pas le temps de prier Ted de dissimuler l’affiche. M. Bell posa les yeux sur la photo de sa fille et se figea. Il ouvrit la bouche puis la referma sans rien dire et se passa nerveusement la main sur la mâchoire.
— Brock, parvint-il à articuler après quelques secondes, j’aimerais te dire un mot.
Brock acquiesça et jeta un regard à Ted, qui parut ne pas comprendre et resta planté où il était.
— En privé ? demanda Brock à M. Bell, pour faire réagir Ted.
— S’il te plaît, oui, répondit M. Bell d’une voix rauque.
Ted ne bougea toujours pas, comme s’il avait pris racine. Brock lui donna un petit coup de coude.
— Tu peux nous laisser, s’il te plaît ?
Ted finit par s’éloigner, visiblement déçu.
— Qu’est-ce qu’il a ? grommela M. Bell. C’est un des nouveaux copains de Shayna ?
Mais il se reprit presque aussitôt.
— Pardon, Brock. Je ne voulais pas te blesser.
Brock acquiesça sans rien dire. Il ne s’était toujours pas habitué aux commentaires qu’on lui faisait sur Shayna. Et cela s’était aggravé depuis sa disparition. Comme il était notoire qu’elle fréquentait d’autres hommes, on venait le voir pour lui dire n’importe quoi sur elle. Et ce n’était probablement rien à côté de ce qu’avaient dû entendre les parents de Shayna.
M. Bell regarda à droite et à gauche. Il y avait trois autres personnes dans le magasin. Eve, la sœur de Brock, qui travaillait à la boutique à temps partiel pour payer ses études, Ted qui n’était qu’à quelques mètres du comptoir, et Anna Perilli, une éleveuse de chevaux de la région. Elle était occupée à comparer les brides et les mors et mettrait donc quelques minutes à se décider.
— Suivez-moi, lança Brock au père de Shayna en le précédant dans son bureau.
Il ferma la porte derrière eux et invita M. Bell à s’asseoir. Celui-ci se laissa tomber sur une chaise avec un soupir.
— J’ai peur pour ma fille.
— Je comprends, répondit Brock.
Il attendit que le père de Shayna continue.
— Tu crois que notre Shayna est partie, qu’il ne lui est rien arrivé ?
Notre Shayna.
Brock tressaillit presque. Devait-il avouer à Marshall Bell qu’il n’était plus avec Shayna ?
Il n’en eut pas le cœur.
— Sincèrement, je n’en sais rien, monsieur.
— Appelle-moi Marshall.
Brock fut un peu plus déstabilisé. Il connaissait le père de Shayna depuis toujours mais ne l’avait jamais appelé par son prénom.
— Je vais essayer, répliqua-t-il, mais je ne vous promets pas d’y arriver. La force de l’habitude. Pour en revenir à Shayna, je ne sais vraiment pas où elle peut être.
Il prit une grande inspiration avant de continuer. Ce qu’il allait dire risquait d’être un coup supplémentaire pour M. Bell.
— Marshall, Shayna vous avait-elle révélé que nous allions nous séparer ? Elle comptait déménager prochainement.
M. Bell hocha la tête.
— Je l’ignorais, mais je redoutais que ça se produise. Sais-tu où elle pensait s’installer ?
— Elle envisageait de prendre un appartement en colocation avec Cristine. Elles sont devenues très proches.
— Cristine, répéta Marshall Bell d’un ton peu amène. Je regrette que Shayna et elle se soient mises à sortir ensemble. Cristine a une mauvaise influence sur ma fille.
Brock se retint d’exprimer son opinion : c’était peut-être Shayna qui avait une mauvaise influence sur Cristine en fait.
Mais le père de Shayna l’observait d’un regard suspicieux et il redouta d’avoir laissé paraître ses doutes sur son visage. Marshall Bell ne devait pas se faire de fausses idées sur lui. Aussi, il décida de prendre les devants.
— Vous savez, même si Shayna et moi avions rompu et qu’elle voulait déménager, je ne lui ai jamais voulu de mal. Je n’ai rien à voir avec sa disparition.
Au lieu d’avoir l’air soulagé, Marshall Bell plissa les yeux.
— C’est étrange que tu me fasses cette déclaration. Je ne t’ai pas accusé de quoi que ce soit.
— Non, en effet. Mais je souhaitais mettre les choses au clair, au cas où vous vous seriez posé la question.
— Non. Je te connais, Brock, et je suis persuadé que jamais tu ne ferais de mal à ma fille, répondit Marshall Bell en le fixant droit dans les yeux.
— Merci.
— Et au fond de toi, qu’est-ce que tu ressens ?
Surpris, Brock haussa les épaules.
— Je ne peux m’empêcher de penser qu’on retrouvera Shayna quand elle aura envie qu’on la retrouve.
Marshall Bell inclina la tête.
— En fait, ce n’est pas à cela que je faisais allusion. Je parlais de Zoe, ton ex-fiancée, qui est de retour en ville. Ma femme semble convaincue qu’elle seule sera capable de retrouver Shayna, même si je ne suis pas certain qu’elle ait raison.
Brock s’efforça de rester impassible.
— Le retour de Zoe ne m’inspire rien de particulier. Notre relation appartient au passé.
Quant à savoir si Zoe parviendrait à retrouver Shayna, tout était possible. Même si, depuis quelque temps, Shayna s’était échinée à démontrer que, pour elle, rien ni personne ne comptait, Zoe constituerait peut-être une exception.
— Il semblerait que Shayna et Zoe soient toujours restées en contact, reprit Marshall Bell. Ma femme a même cru que notre fille était partie lui rendre visite à New York.
— Je vois, lâcha Brock.
En vérité, il tombait des nues. Shayna lui avait donc menti ? Marshall, lui, resta silencieux, le regard dans le vague. Comme s’il n’avait pas tout dit.
* * *
Brock voulait en avoir le cœur net. Il consulta sa montre et déclara :
— Il va falloir que je retourne travailler. Puis-je faire autre chose pour vous ?
Marshall Bell serra les dents puis lança :
— Je pense partir, Brock. Bientôt.
Brock plissa les yeux.
— Partir ? Que voulez-vous dire ?
— Je vais quitter ma femme, quitter Anniversary, tout laisser derrière moi.
Il fit un geste de la main et ajouta :
— Tout ce qui se passe en ce moment est trop douloureux. Je ne le supporte plus.
— Mais… et votre épouse ! s’exclama Brock. Elle est déjà dans tous ses états. Avez-vous pensé à ce qu’elle va ressentir si vous vous en allez ?
Marshall Bell parut se refermer sur lui-même.
— Oui, j’y ai pensé, crois-moi. Mais j’ai l’impression que ce sera encore pire pour elle si je reste.
— Pire ? Mais enfin, comment pourrait-ce être pire ? Et que faites-vous de votre fille quand elle reviendra ? Qu’éprouvera-t-elle quand elle découvrira que son père n’est plus là ?
— Si elle revient, répliqua Marshall d’un ton las.
Il avait les épaules affaissées, le dos voûté.
— Si elle est partie sans se donner la peine de dire au revoir, ça ne changera pas grand-chose que je sois là ou pas à son retour. Tu prendras soin de ma femme et d’elle, n’est-ce pas ?
Brock voulut protester, mais Marshall Bell leva la main pour couper court à toute discussion. Il se redressa laborieusement, comme s’il avait pris vingt ans en l’espace de quelques minutes, et lui adressa un triste sourire.
— Pourquoi me dites-vous tout cela ? lui demanda Brock.
— Parce que tu es un type bien et que je sais pouvoir compter sur toi. Je devais le dire à quelqu’un et, pour moi, tu es comme un fils. Tu es même peut-être le seul capable de faire en sorte que notre famille n’éclate pas quand tout sera terminé.
* * *
M. Bell parti, ses paroles hantèrent Brock le reste de la journée. Il chargea des sacs d’aliments pour chevaux, vendit des graines pour oiseaux, du foin et du matériel, sans cesser de s’interroger : qu’est-ce que M. Bell avait en tête ? S’il partait pour de bon, le coup serait terrible pour son épouse, si attachante.
Et Zoe ? Les Bell étaient sa famille de cœur.
Cette réflexion fit resurgir une vieille douleur en lui. Zoe était elle aussi partie, elle l’avait quitté et, naïvement, il avait cru s’en être remis. Désormais, il le savait : il n’avait fait que survivre. Et cela n’avait pas empêché Shayna de faire de même. Comment avait-elle pu se comporter ainsi ? Au point de faire fuir son père à son tour !
Elle devait revenir au plus vite. Sinon, plus personne ne l’attendrait à Anniversary.
Une fois la journée terminée, Brock ferma le magasin et hésita entre faire un arrêt en chemin pour acheter à manger ou rentrer directement pour cuisiner lui-même. Il n’en avait pas franchement envie.
Il pouvait également faire un saut au bureau du shérif, au cas où il y aurait du nouveau. Il y était déjà passé plusieurs fois, tout comme Mme Bell. Chaque fois, c’était le même refrain : une personne majeure a le droit de tout quitter sans dire à quiconque où elle va, ni expliquer pourquoi elle est partie. Et, selon Roger Giles, le shérif, tant que rien n’indiquait qu’une disparition était suspecte, il fallait à la fois respecter le droit des familles à savoir ce qu’était devenu leur proche et le droit à la discrétion de la personne concernée.
En d’autres termes, maintenant que Shayna avait été ajoutée à la base de données des personnes disparues, le shérif et ses hommes ne feraient plus rien, sauf si quelqu’un les appelait spontanément en disant savoir où était Shayna ou du moins l’avoir vue.
Brock n’aimait pas cela, mais il comprenait l’attitude du shérif.
Le moral dans les chaussettes, il monta en voiture sans trop savoir où aller.
Sur une impulsion, il tourna dans la rue où vivaient les Bell et s’arrêta devant la maison. Avait-il vraiment envie de descendre ? Non seulement le secret de M. Bell lui pesait, mais il n’était pas certain de souhaiter revoir Zoe.
Au même instant, la porte d’entrée s’ouvrit et Mme Bell sortit pour relever sa boîte aux lettres. Dès qu’elle le vit, elle sourit et lui fit signe.
— Salut, Brock. Qu’est-ce que tu fais là ? Ne reste pas assis dans ta voiture, j’étais justement sur le point de préparer mon fameux poulet grillé.
Son sourire se teinta de tristesse et elle ajouta :
— Qui sait. Peut-être que Shayna en sentira le parfum et que ça lui donnera envie de rentrer à la maison.
Brock ne put s’empêcher d’avoir l’eau à la bouche. Le poulet grillé de Mme Bell était le meilleur qu’il ait jamais mangé.
Il ne pouvait pas résister. Il coupa le moteur et descendit de voiture.
Tout en vidant la boîte aux lettres, Mme Bell lui parla de choses et d’autres. Apparemment, son mari ne lui avait pas encore fait part de son intention de partir. D’ailleurs, le ferait-il ?
Il tint la porte à Mme Bell puis lui emboîta le pas à l’intérieur.
Zoe était là, assise dans le salon. Elle parut étonnée de le voir, mais reprit très vite une expression polie et neutre.
— Brock, dit-elle. Qu’est-ce qui t’amène ?
— Oh ! Je souhaitais seulement m’arrêter pour prendre quelques nouvelles en sortant du boulot et Mme Bell m’a invité à dîner. Quand elle m’a dit qu’elle allait faire son poulet grillé, je n’ai pas pu résister.
— Hé, regardez ça, intervint alors Mme Bell en brandissant une affichette provenant de sa boîte aux lettres. Cristine organise un rassemblement demain au lycée.
Brock prit l’affichette, la parcourut rapidement du regard et acquiesça. Il avait du mal à dissimuler ses émotions. Shayna avait disparu, Zoé était revenue, il se retrouvait chez les Bell : cela faisait beaucoup en même temps.
— Un rassemblement ? répéta Zoe. Qu’est-ce qu’elle veut…
— Je me suis mal exprimée, la coupa Mme Bell. Cristine organise une réunion pour mobiliser tous ceux qui souhaitent contribuer à rechercher Shayna. Même si ma fille est partie de son plein gré, Cristine peut nous aider à déterminer où elle est.
Zoe ne répondit pas et jeta un regard à Brock, comme pour avoir son avis.
Il vibra aussitôt de la tête aux pieds. Ressentait-elle une émotion semblable ? Le contraire était-il possible ?
Mais elle détourna vite les yeux, sans changer d’expression. Non, elle n’éprouvait rien pour lui. Pas plus aujourd’hui qu’avant.
— Tu y vas ? demanda Mme Bell en lui prenant l’affichette des mains pour la tendre à Zoe.
— Oui, nous irons, répondit-il spontanément.
— Bien sûr que nous irons, renchérit Zoe. Nous voulons tous retrouver Shayna le plus rapidement possible.
— Parfait, déclara Mme Bell en se dirigeant vers la cuisine. Je vais mettre le poulet à cuire.
— Je viens t’aider, lança Zoe.
Elle déposa l’affichette sur la table et Brock se retrouva seul dans le salon. Il relut le papier.
Il n’avait jamais beaucoup aimé Cristine, mais c’était louable de sa part de prendre les choses en main pour retrouver son amie. Peut-être ses motivations n’étaient-elles pas très nobles. Peut-être voulait-elle surtout reprendre ses mauvaises habitudes avec Shayna. Mais après tout peu importait.
Ce qui était vraiment étonnant, songea Brock, c’était que Shayna n’ait pas au minimum appris à Cristine où elle allait. Elles étaient quand même devenues très proches, au point d’envisager de cohabiter.
A ce propos, comment Zoe et Cristine allaient-elles s’entendre lors des recherches à venir ? Toutes deux se considéraient comme la meilleure amie de Shayna. C’était bien leur seul point commun.
Il inclina la tête et écouta les bavardages de Zoe et Mme Bell dans la cuisine. De nombreux souvenirs affluèrent à son esprit.
Quand ils étaient ados, puis de jeunes adultes, Zoe, Shayna et lui passaient beaucoup de temps dans cette maison. Parce que Mme Bell était une cuisinière hors pair, mais aussi parce que l’atmosphère y était toujours chaleureuse.
Envahi par la nostalgie, il grimaça. Cette époque lui manquait atrocement. Jamais il n’en avait autant eu conscience. Il s’était tellement répété que ses années avec Zoe étaient définitivement derrière lui…
* * *
Des bruits de cuisson et un délicieux fumet de poulet grillé le tirèrent de ses pensées. Son estomac se manifesta, et il fut tenté de rejoindre Mme Bell et Zoe dans la cuisine. Mais il n’osa pas. La présence de son ancienne fiancée le rendait si mélancolique.
Depuis son départ, cinq ans plus tôt, la vie était nettement moins bien. Et la brutale disparition de Shayna ne faisait qu’aggraver les choses. Shayna s’était éclipsée du jour au lendemain, comme l’avait fait Zoe juste avant leur mariage. En même temps, la disparition de Shayna avait provoqué le retour de Zoe…
Zoe, qu’il avait follement aimée et grâce à qui la vie aurait pu être si différente.
Quand il était étudiant, il animait une émission à la radio locale. Zoe lui avait dit qu’il était fait pour cela. Elle l’avait encouragé, alors que, pour lui, ce n’était qu’un hobby. Finalement, après avoir terminé ses études, il avait fait acte de candidature dans une des plus grosses radios du pays. Il avait reçu le courrier l’informant que sa candidature avait été retenue peu après le départ de Zoe. Et, alors qu’il était sur le point de se rendre à New York, dans cette radio, le destin avait frappé une seconde fois : son père avait fait une crise cardiaque et était décédé. Il avait bien fallu que quelqu’un reprenne la direction du magasin. Brock avait dû également s’occuper d’Eve, sa sœur cadette, âgée de treize ans à l’époque, et de sa mère, très affectée par la mort de son père.
A contrecœur, il avait donc renoncé à son rêve. Il était resté à Anniversary et s’était contenté de faire ponctuellement quelques émissions dans une station locale de musique country. Il n’avait pas fui ses responsabilités, au contraire. Sa mère et sa sœur avaient besoin de lui, tout comme les exploitants de ranchs de la région, qui se fournissaient régulièrement au magasin.
Ce n’était pas la vie dont il avait rêvé, mais il avait fait de son mieux pour s’en accommoder et y avait même plus ou moins trouvé le bonheur. Du moins l’avait-il cru. Mais revoir Zoe bousculait ses certitudes.
Avec un peu de chance, Shayna réapparaîtrait très vite. Ainsi, Zoe pourrait rentrer chez elle, M. Bell renoncer à son projet de s’en aller et la vie à Anniversary reprendrait un cours normal.
Cependant, revoir Zoe avait rouvert une plaie et, cette fois, il aurait bien du mal à oublier combien elle lui avait manqué.
Ces pensées ne lui plaisaient pas du tout et il chercha une excuse pour ne pas rester dîner. Mais Mme Bell apparut dans l’encadrement de la porte.
— C’est prêt. Tu viens ?
— Oui, pardon, bafouilla-t-il.
* * *
Mme Bell lui adressa un sourire mélancolique et lui posa la main sur le bras.
— Elle te manque, n’est-ce pas ?
Elle parlait certainement de Shayna, pas de Zoe. Et la culpabilité lui comprima la poitrine. Il baissa la tête et suivit Mme Bell dans la cuisine sans un mot.
Un grand plat de filets de poulet parfaitement dorés trônait au milieu de la table. Il garda les yeux posés dessus pour ne pas avoir à regarder Zoe, qui était occupée à remuer une sauce. Il s’assit et eut l’eau à la bouche.
— Ça a vraiment l’air délicieux, madame Bell.
— J’ai préparé du riz et des haricots beurre en accompagnement, répondit-elle en consultant sa montre. Marshall est en retard. Il ferait mieux de ne pas tarder s’il ne veut pas que son plat favori soit froid à son arrivée.
Brock se tortilla sur sa chaise. Devait-il révéler que Marshall était passé le voir au magasin ?
Il préféra se taire. Ce n’était pas à lui de révéler les intentions de M. Bell.
* * *
Zoe vint s’asseoir juste en face de lui. Il ne put se retenir de lever les yeux et, immédiatement, sa bouche s’assécha. Les traits délicats de Zoe et ses lèvres pleines l’avaient toujours fait craquer. Désormais, elle était encore plus belle. Elle avait un joli teint clair mis en valeur par ses cheveux couleur sable. Son allure et son look sophistiqué la magnifiaient : elle n’était plus une fille d’Anniversary.
— Sers-toi, lui dit Mme Bell en lui passant le plat de haricots. Et, en partant, tu n’oublieras pas de prendre une part pour Eve, car je sais qu’elle adore mon poulet grillé.
— Je ne connais personne qui n’en raffole pas, intervint Zoe d’un ton léger et enthousiaste.
Cela rappela à Brock la Zoe qu’il avait connue. La fille qui allait passer la journée au lac avec lui, vêtue d’un short et d’un T-shirt tout simples et qui ne s’inquiétait pas que le soleil fasse ressortir ses petites taches de rousseur autour du nez. Aujourd’hui, sa peau ne portait plus la moindre marque d’imperfection.
— Je me demande où est Marshall, reprit Mme Bell. Ce n’est pas son genre d’être en retard et de ne pas prévenir.
— Essaie de l’appeler sur son portable, lui suggéra Zoe.
— Non, je ne veux pas l’embêter, répliqua Mme Bell en baissant les yeux. Il rentrera quand il rentrera.
Tous trois se mirent à manger et restèrent silencieux. Comme d’habitude, nota Brock, la cuisson du poulet était parfaite et l’accompagnement donnait encore plus de relief à l’ensemble. Il se resservit deux fois et aurait pu manger encore davantage tant il se régalait, mais il ne voulait pas passer pour un goinfre.
— C’était délicieux, dit-il en posant sa fourchette. Je suis repu. Merci encore pour votre invitation.
— Oh ! Je t’en prie, répondit Mme Bell.
Elle le fixa un instant et sembla hésiter, puis se lança :
— Alors… Zoe m’a appris que Shayna et toi aviez rompu.
Brock observa Zoe, mais elle évita son regard. Il s’éclaircit la voix :
— En effet. Elle était sur le point de déménager. Je suis désolé qu’elle ne vous en ait rien dit.
— J’ai comme l’impression qu’il y a beaucoup de choses dont elle ne m’a pas parlé, répondit Mme Bell avec amertume. Si, comme tout le monde semble le croire, elle est partie de son plein gré, j’aurais vraiment aimé qu’elle m’en informe. Mais, si c’est le cas, elle n’est pas partie en emportant grand-chose.
Il acquiesça. En effet, Shayna n’avait emporté que quelques vêtements de rechange, comme si elle n’était partie que pour quelques jours.
Zoe posa une main sur celle de Mme Bell.
— Ne t’en fais pas, Mama, je te promets que nous allons la retrouver.
Brock serra les dents pour ne pas répliquer : mieux valait s’abstenir de faire des promesses de ce genre. Mais Zoe avait toujours été passionnée et déterminée. Elle croyait ce qu’elle disait. Et elle réussirait peut-être à retrouver Shayna.
Si celle-ci le voulait bien…
Zoe se leva.
— Je m’occupe de la vaisselle, repose-toi un peu, Mama.
— Oh non, c’est inutile. Tu es mon invitée, Zoe. Et puis, Brock et toi, vous avez sans doute besoin de parler. Je suis reconnaissante à Cristine de vouloir prendre en main les recherches, mais je vous fais davantage confiance.
Zoe parut gênée, rougissant même un peu, remarqua Brock. Elle évitait sciemment de le regarder, ce qui lui fit mal. Manifestement, elle ne lui avait pas tout dit des raisons qui l’avaient poussée à partir du jour au lendemain pour New York. Elle était revenue en croyant qu’il était sur le point de se marier avec sa meilleure amie et le traitait comme un étranger. Décidément, tout cela était compliqué et difficile à vivre.
— Il faut que j’y aille, déclara-t-il en se levant. Merci mille fois, madame Bell. Votre poulet est toujours le meilleur du Texas.
Mme Bell le regarda avec étonnement.
— Merci, Brock, mais pourquoi es-tu aussi pressé de partir ? Je pensais que Zoe et toi vous pourriez vous mettre d’accord sur la meilleure façon d’orienter les recherches.
Mal à l’aise, il s’efforça de garder les yeux rivés sur elle.
— Nous ferons cela demain matin à la réunion de Cristine.
— D’accord, répondit Mme Bell en lui passant la main sur le bras. Je suis heureuse que tu aies pu rester dîner avec nous.
— Merci à vous, madame Bell.
Il quitta la maison à grands pas. Etait-il parvenu à dissimuler son trouble et sa culpabilité ? Il n’en était pas certain. De retour chez lui, il passerait quelques coups de fil, au cas où il y aurait du nouveau. Il devait tout faire pour oublier que Zoe était revenue.
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