Au risque de l'aimer - Etrange disparition

Helenkay Dimon · Chapitre 3 sur 41

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Au risque de l'aimer - Etrange disparition

Chapitre 3

3

 

 

Moins de dix minutes plus tard, ils traversaient la cuisine et sortaient par la porte de derrière. Lara fit le guet tandis que Davis retenait la porte moustiquaire pour qu’elle se referme sans bruit.

L’esprit toujours en éveil, rarement pris de court : c’était ainsi qu’elle songeait à lui, ce qu’elle faisait souvent.

Ils franchirent à la hâte la véranda, dont les planches craquèrent sous ses escarpins. Ses baskets à lui étaient parfaitement silencieuses, et il posait chaque pas avec précision, y compris pour traverser le petit jardin boueux.

Elle se concentra sur son postérieur, vue qui n’avait rien de désagréable, et était assurément moins effrayante que le visage d’un nouvel assaillant. Deux suffisaient pour la journée, merci. Davis s’était vêtu d’un jean et d’un T-shirt, et portait un sac dont Lara voulait croire qu’il était rempli de vêtements et de choses aussi indispensables que du shampooing, mais qui ne contenait sans doute que des armes. Il aimait ses joujoux de grand garçon. Au moins était-il à présent en tenue décente.

Malgré la boule d’angoisse dans son ventre, elle sourit. Voir Davis nu n’avait jamais été un spectacle de film d’horreur. Un mètre quatre-vingt-cinq, tout en muscles et en souplesse. S’il avait un gramme de graisse, elle défiait quiconque de le trouver. Il lui semblait même, mais était-ce possible ?, qu’il était plus affûté, plus tonique que lorsqu’elle l’avait quitté, de longs mois plus tôt.

Sa main accrochée à la sienne, empruntant derrière lui le chemin de planches aménagé au-dessus des flaques, elle observa le mouvement félin des muscles de son dos. Ici, rien de neuf. Les larges épaules et les courts cheveux blonds étaient restés les mêmes. Tout autant que les traits acérés de son visage, avec comme points d’orgue un nez qui gardait les stigmates d’une ancienne fracture, et une bouche qui était un véritable appel au baiser.

Mettez tout cela ensemble, et vous obteniez un homme solide, assuré, aussi attirant qu’intriguant, sans être le prototype convenu du bel homme. Là où il passait, les femmes se retournaient sur lui. Qu’il emmène l’une d’elles au lit, et elle refusait de le quitter pendant plusieurs jours. Cela, Lara le savait d’expérience.

— Ça va ?

La question, posée d’une voix monocorde, se perdit presque dans le bruit distant des voitures.

— Si l’on fait abstraction du fait que des gens cherchent à me tuer, oui.

Les doigts de Davis se resserrèrent sur les siens.

— Parfait. Garde cet état d’esprit.

Ils s’avancèrent vers la palissade de deux mètres cinquante de haut qui courait entre sa maison et la voisine, et la longèrent jusqu’au bout. A moins qu’il n’ait en tête d’y creuser un trou avec les dents, elle ne voyait pas d’issue de ce côté-là.

— Tu peux me dire ce qu’on fait ici ?

— On s’évade, répondit-il, glissant une main sur le bois.

— Tu passes à travers les murs, maintenant ?

Il lui lança le plus sexy des sourires.

— J’aimerais bien.

Refusant de se laisser distraire par l’éclat de son regard vert, elle survola le jardin des yeux. Tout paraissait normal. Nul n’aurait pensé qu’un cadavre gisait à quelques mètres.

Le fait que la vie continuait, que le soleil brillait et qu’on entendait une tondeuse à gazon lui parut soudain étrange. Lorsqu’une personne mourait, le monde aurait dû s’arrêter, même une seconde. Mais en réalité rien ne changeait.

— Et voilà.

Un déclic se produisit, et un panneau s’ouvrit dans la palissade.

— Une porte cachée ? Naturellement. Tout le monde en a une.

Elle leva les yeux au ciel, mais comme il lui tournait le dos, il ne le vit pas. Dommage, car c’était de circonstance.

Davis avait un plan de secours pour tout. Enfin, sauf pour elle, ce qui était une des raisons pour lesquelles elle lui avait rendu sa bague de fiançailles et en versait encore de chaudes larmes.

— C’est mon plan « taillons-nous-d’ici-en-vitesse ».

Après une brève inspection de l’autre côté, il écarta le panneau et lui fit signe de passer.

— Après toi.

Comme si elle avait le choix. Sa vie lui avait échappé quelques heures plus tôt. En cet instant, elle s’efforçait seulement de tenir le coup. Son genou lui faisait mal, et les coups de marteau sous son crâne promettaient une belle migraine.

Ils pénétrèrent dans une sorte d’appentis occupé par ce qu’elle devina être une voiture sous une housse. S’en approchant, Davis ouvrit un petit boîtier noir, composa un code et la porte située au fond s’ouvrit sur la ruelle qui courait derrière sa maison — celle où il s’était installé une semaine après la fin de leurs fiançailles.

Ils étaient censés l’acheter ensemble, avaient même fait une offre, mais lorsque leur relation s’était effondrée Davis avait effectué l’achat seul. Curieux comme le contrat avait oublié de faire état de ce local secret à l’arrière de la maison voisine.

— Aurais-tu la bonté de m’éclairer sur ce qui se passe ? J’ai l’impression d’être entrée dans un film en ayant raté le début.

Une porte latérale qu’elle n’avait pas remarquée s’ouvrit, et une vieille dame toute menue en sortit.

— C’est le moment, Davis ?

Lara ne put s’empêcher de l’observer avec étonnement. Des pantoufles aux pieds, elle portait un long peignoir bleu roi qui lui donnait des airs de lutin, et ses fins cheveux de neige laissaient entrevoir la peau de son crâne. Pour compléter le tout, ses joues étaient généreusement fardées de rose.

Qui qu’elle fût, elle connaissait Davis et n’était pas surprise de le trouver là. L’œil pétillant, elle s’avança vers lui et posa la main sur son avant-bras.

Il s’inclina pour lui baiser la main.

— Bonjour, madame Winston. J’ai besoin de la voiture.

— Allez-y, répondit-elle, avant de se tourner vers Lara. Qui est cette charmante demoiselle ?

— C’est Lara, ma… fiancée.

Lara haussa un sourcil. Il lui lança un regard d’avertissement.

— Votre fiancée ! Eh bien, ce n’est pas trop tôt ! Approchez, ma petite.

C’était son tour. Mme Winston la serra dans ses bras malgré sa petite taille.

— Euh, bonjour, madame.

Elle était si frêle que Lara craignit de l’écraser en lui rendant son étreinte.

La vieille dame s’écarta, lui saisit les deux mains, baissa les yeux dessus et son sourire se figea.

— Comment, il ne vous a pas offert de bague ?

Lara regarda Davis par-dessus la tête chenue. L’expression de celui-ci était indéchiffrable. Apparemment, sa voisine le considérait un peu comme son petit-fils. Ce n’était pas une raison pour lui confier les aléas de leur relation. Autant lui laisser croire ce qu’elle voulait.

— N’ayez crainte, il m’en a donné une magnifique.

Et ce n’était pas un mensonge. Il l’avait fait. Un solitaire parfait avec baguettes de diamant sur un anneau de platine.

Ça lui avait brisé le cœur de le lui rendre. Pas à cause du bijou lui-même — elle ne s’attachait pas à la valeur vénale des choses — mais pour ce qu’il signifiait. L’engagement qu’elle avait tant souhaité de sa part.

Se tournant de nouveau vers Davis, Mme Winston lui tapota l’épaule d’une main distraite.

— C’est un bon garçon.

Il lui tendit un téléphone portable.

— Vous vous rappelez ce que je vous ai dit, madame W. ?

— Je reste à l’intérieur, je ne parle à personne même en uniforme, je branche l’alarme, je déclare ne pas vous connaître et j’attends votre retour ou celui de Pax.

Elle dut tendre le cou de côté pour voir Lara.

— Je suppose que je peux ajouter cette ravissante jeune fille à la liste des personnes fiables ?

Il l’embrassa sur la joue.

— Excellente déduction, madame W.

— J’ai encore l’esprit vif, vous savez.

— J’en suis sûr, approuva-t-il avec un clin d’œil. A présent, rentrez chez vous.

Mme Wilson s’exécuta sans discuter. C’était sans doute pour cela que Davis l’aimait tant, songea Lara avec ironie : elle ne posait pas de questions.

Il tira la porte, les enfermant dans l’appentis, puis se retourna et gagna l’avant du véhicule en sifflotant. Il ne s’arrêta qu’après avoir totalement retiré la housse, révélant une petite voiture bleue d’une affligeante banalité.

Ce n’était pas du tout le style de Davis. Il détestait les modèles tape-à-l’œil, leur préférant la puissance et la sobriété des pick-up. Mais cette chose pouvait à peine accueillir deux personnes.

Ouvrant la portière côté chauffeur, il plongea la main sous le tableau de bord et en sortit un jeu de clés. Le sourire aux lèvres, il les balança devant elle.

— Prête ?

Il semblait ravi de son petit numéro.

— Comment, pas d’hélicoptère ?

— Pas dans un délai aussi court.

— Tu te moques de moi ?

Il fronça les sourcils.

— Tu veux conduire ?

— J’aimerais mieux une explication. Tu as impliqué ta voisine dans quelque chose de dangereux. Depuis quand fais-tu ce genre de choses ?

Ça n’avait aucun sens. Lui qui était d’ordinaire d’une prudence maniaque ! Il parlait souvent de plans d’urgence, et l’avait même forcée un jour à pratiquer un exercice de sécurité. La deuxième fois qu’il avait essayé, elle avait menacé de lui verser un pot de café sur la tête. Elle ne l’aurait pas fait, bien entendu. Mais le café étant pour lui un liquide sacré il n’avait pas insisté.

Les civils, affirmait-il, étaient le principal problème dans les situations difficiles. Ils limitaient les choix stratégiques et gênaient la fluidité des opérations. Les gens sans compétences étaient bien, tant qu’ils écoutaient. Mme Winston écoutait, à l’évidence. Elle avait aussi, semblait-il, un béguin d’adolescente pour lui. Mais Lara s’interrogeait sur sa capacité à suivre les consignes.

— Elle croit qu’elle est mon assistante secrète. En réalité, c’est une délicieuse vieille dame qui ne reçoit jamais un coup de fil de la part de ses ingrats d’enfants qui vivent dans le Delaware. Son mari est mort il y a une dizaine d’années, et elle est seule. Je lui tonds sa pelouse, papote de temps en temps avec elle et me plie à son imagination débordante, y compris en lui installant un système de sécurité digne de Fort Knox.

Elle l’écouta, mais les questions demeuraient.

— Je ne comprends toujours pas.

Son explication ne collait pas au Davis qu’elle connaissait. Avec son enfance chaotique, il n’avait pas développé une grande aptitude à la vie de famille. Ses liens avec Paxton étaient indestructibles, mais dorloter les vieilles dames ne collait pas au schéma d’ensemble.

Il sourit.

— Dès mon emménagement, elle a voulu fureter dans la maison. A plusieurs reprises elle a déclenché l’alarme. Un jour, elle a failli se prendre une balle alors qu’elle cherchait à s’introduire par-derrière. C’était un vrai problème. Jusqu’à ce qu’elle décrète que j’étais un espion.

— Un espion ?

— Ouaip. Style James Bond.

Lorsqu’ils étaient ensemble, ils se moquaient souvent de la façon dont la télévision dépeignait les enquêteurs, surtout ceux qui travaillent sous le manteau, comme lui. Les cocktails et les bolides de luxe étaient tellement loin de la réalité que Davis pestait souvent contre les producteurs.

— Tu détestes ce mot.

Il haussa les épaules.

— Je m’en accommode, ainsi que tout ce qui va avec, si ça peut la rendre heureuse.

L’idée que Davis puisse se prêter à cette lubie uniquement pour faire plaisir à une vieille dame déclencha un petit papillonnement dans l’estomac de Lara.

— C’est adorable.

— C’était nécessaire. Cela dit, Pax aussi trouve ça drôle.

Evidemment, songea-t-elle. Ça allait de soi.

— Et bien sûr, tu lui as dit que ton frère aussi était un espion.

Davis se fendit de ce sourire qui faisait se pâmer nombre de femmes.

— Je n’allais pas m’embringuer seul dans cette histoire. La vérité, c’est qu’elle adore ça et qu’elle a cessé de vouloir s’introduire chez moi en douce. A présent elle surveille la maison et, comme elle croit m’aider, le fait avec le plus grand sérieux.

— Et elle te laisse garder une voiture ici.

Lara passa une main sur le toit, fascinée par son extrême propreté.

— En fait, j’ai acheté le local. Elle avait des soucis d’argent, et ça collait bien avec son fantasme de James Bond. Ça m’a aussi fourni un endroit où remiser ce véhicule dont je ne me sers qu’en cas d’urgence.

Le papillonnement se transforma en gros battements d’ailes. Derrière son image de dur à cuire, Davis ne songeait qu’à aider les gens. Peut-être était-ce parce qu’il avait été abandonné par sa mère qu’il ne laissait jamais personne sur le bord de la route. Quelle qu’en fût l’origine, c’était une des premières choses qui l’avaient rendue amoureuse de lui.

— Tu l’as sauvée.

— Non. J’ai trouvé un moyen de la neutraliser.

Il contourna l’avant de la voiture pour lui ouvrir la portière côté passager.

— Monte.

Monsieur n’aimait pas les compliments. Admettre qu’au fond de lui il était quelqu’un de bien était à ses yeux une forme de faiblesse. Jamais elle n’avait réussi à lui démontrer que la taille de son cœur était plus impressionnante que celle de ses biceps.

Plutôt que de se battre, car sur ce coup elle n’avait rien à gagner, elle se glissa sur le siège. Elle attendit qu’il en ait fait autant avant de poser la question évidente :

— Où allons-nous ?

— Au yacht de Pax.

Il mit le contact et démarra. Le moteur vrombit.

— Etre entouré d’eau est-il vraiment le choix le plus sûr ?

Sans parler de la nausée qui l’attendait si le bateau bougeait trop. Elle n’était jamais montée sur celui-là, mais ils étaient déjà allés en mer avec des amis. Le truc consistant à fixer un point au loin n’avait pas empêché son petit déjeuner de passer par-dessus le bastingage, ce qui ne l’avait guère valorisée aux yeux de ses connaissances d’alors.

— Il n’est pas immatriculé au nom de Pax. Seules quelques personnes connaissent son existence, chacune titulaire d’une habilitation de haut niveau. Celui qui est derrière ces attaques ne peut absolument rien savoir de ce yacht.

Elle attendit qu’il ait sorti la voiture et verrouillé la porte derrière lui pour aborder le point qui la tracassait.

— Tu ne m’as pas demandé si j’avais un petit ami avant de m’intégrer à ton roman d’espionnage.

Un silence de mort tomba dans l’habitacle tandis qu’elle dessinait des cercles sur l’intérieur de sa vitre. Le silence s’étirant, elle se tourna vers lui. La mâchoire crispée et le tic dans sa joue étaient éloquents : ce n’était pas son sujet de conversation préféré. Compréhensible, mais elle croyait connaître sa réponse, aussi était-elle disposée à attendre toute la journée. Elle haussa un sourcil, mais il demeura muet.

Puis il poussa ce soupir caractéristique des hommes acculés et qui signifie « Que les femmes sont agaçantes ! »

— Tu en as un ?

Il n’essaya même pas de paraître curieux.

— Oh ! je t’en prie. Je sais que tu sais exactement ce qui se passe dans ma vie. Ou du moins, tu crois le savoir.

Un sourire se dessina sur ses lèvres.

— Ouais. Moi aussi je suis célibataire.

* * *

Clive Ebersole roula un moment au pas avant de s’arrêter derrière le hangar convenu, sur les quais sud-ouest de Washington. Il n’avait pas besoin de consulter sa montre pour savoir qu’il avait perdu du temps. Le nettoyage de la maison de Wasserman en avait pris beaucoup plus que prévu. Il avait soigneusement effacé tout indice, à l’exception bien sûr de ceux destinés à la police.

Pour la centième fois, il repensa à Lara Bart. Il n’avait pas compté sur sa présence. Outre sa surprenante combativité, elle constituait une complication de taille.

C’était une bonne chose qu’elle ait oublié son dossier en s’enfuyant. Les documents qu’il contenait lui avaient permis de connaître son identité et son adresse. Elle n’était pas retournée chez elle, aussi n’avait-il pu régler la question. Cela étant, il ne s’y était pas rendu en vain dans la mesure où il avait pu mettre la main sur certaines choses. L’opération n’avait pris que quelques minutes. Il les avait ensuite placées dans la chambre de Steve Wasserman. Des sous-vêtements, un carnet d’adresses, son ordinateur, et une brosse à cheveux pour l’ADN. Avec ça, elle était cuite.

L’idée lui était venue sur la route, et il l’avait trouvée brillante. Quant à son exécution, elle était parfaite. Le meilleur des avocats ne pourrait nier la présence de la jeune femme dans la maison. Elle était censée y être allée pour une simple interview, mais Clive avait modifié les données, créant de toutes pièces un passé qui la liait intimement à la victime.

Il ne restait qu’à composer quelques faux e-mails pour établir une liaison secrète et une dispute d’amoureux. Tous ces indices l’enverraient directement à la case prison. Ça lui apprendrait à le défier, à croire qu’elle pouvait avoir le dessus sur lui.

La petite idiote ! Elle lui avait peut-être filé entre les doigts, mais elle avait laissé assez d’éléments derrière elle pour être impliquée dans l’assassinat d’un officier de la Navy.

Ses ordres n’avaient pas fait mention de Lara Bart. Elle avait été une mauvaise surprise, mais il avait improvisé. Le plan initial était de maquiller les faits en cambriolage qui aurait mal tourné, mais il avait trouvé mieux. Elle.

La question était de savoir si son employeur verrait les choses du même œil. Lorsqu’il lui avait confirmé par téléphone l’élimination de Wasserman, ce dernier lui avait exprimé sa satisfaction. Mais l’annonce de l’intrusion de Lara Bart avait jeté un froid, et il avait été convoqué ici même, sur les quais. Ce qui était mauvais signe.

Au bruit de pneus sur l’asphalte, il leva les yeux vers son rétroviseur. Une berline noire approchait. Il n’attendit pas que son portable sonne. Prendre les devants lui avait toujours réussi, et les deux revolvers qu’il portait sur lui équilibreraient les forces.

Descendant de sa voiture, il inspecta les lieux afin de vérifier qu’ils étaient seuls. Pas question d’essuyer un second contretemps aujourd’hui.

La vitre côté passager de la berline noire s’abaissa, et un mince dossier dépassa par l’ouverture. Aucun mot, juste le tapotement de l’objet sur le rebord de la portière.

Pompeux, suant l’orgueil par tous les pores de sa peau, son employeur continuait à se comporter comme s’il pouvait séparer ce qu’il faisait de ce qu’il était, à savoir un salaud en costume de luxe. Tout chez lui, les lunettes de soleil, la montre en or, le menton hautain, l’attitude suffisante, donnait à Clive une furieuse envie de lui rabattre son caquet.

Ce type bousculait sa philosophie professionnelle. En temps normal, Clive se fichait des ego surdimensionnés tant qu’il était payé. Si un employeur ne le réglait pas en temps et en heure ou l’arnaquait sur la somme, Clive lui coupait le cou. Littéralement. Ça n’était arrivé que deux fois, mais sa réputation était demeurée intacte. Les deux mauvais payeurs étaient morts, et Clive promettait le même sort à quiconque tentait de le blouser.

Il se pencha mais ne prit pas le dossier.

— Qu’est-ce que c’est ?

Son employeur regardait devant lui par le pare-brise. Il ne daigna même pas baisser le son de la radio.

— Votre seule chance de réparer votre pagaille.

Clive songea qu’ils n’avaient pas besoin de se la jouer théâtral, mais apparemment le gars aimait ça.

— C’est déjà fait.

— Vous avez laissé un témoin. Pire, vous avez ouvert la porte à plus de problèmes que vous ne sauriez l’imaginer.

Garant une main dans son dos, près d’une de ses armes, Clive se saisit du dossier de l’autre.

— Ce qui veut dire ?

L’homme se tourna enfin vers lui, mais les lunettes ne laissaient rien voir de son expression.

— Votre couverture a échoué à terminer le travail. Bien qu’à contrecœur je compte sur vous pour le faire.

A ces mots, un nerf tressauta dans la nuque de Clive.

— Ma couverture ?

— J’ai toujours une assurance.

— Moi aussi. C’est pourquoi le meurtre sera maintenant attribué à Mlle Bart. Le problème est réglé.

— Mlle Bart est le cadet de nos soucis pour le moment.

L’homme monta le volume de la radio et regarda de nouveau devant lui, comme pour lui signifier qu’à ses yeux il n’avait pas plus d’importance qu’un moucheron.

— L’individu dont il est question dans ce dossier est votre principal souci. Neutralisez-le.

La voiture redémarra sans prévenir, et seuls les réflexes de Clive l’empêchèrent de se faire rouler sur le pied.

Mais il s’en souviendrait. Lorsque cette affaire serait bouclée, son employeur aurait besoin d’une leçon. A la pointe du couteau. Et Clive aimait tellement jouer avec son couteau !

Mais chaque chose en son temps. Pour le moment, il devait se concentrer. Ouvrant le dossier, il lut le nom de sa nouvelle cible et les détails de sa mission.

Davis Weeks.

Apparemment, Lara Bart avait son garde du corps attitré. C’était parfait en ce qui le concernait. Ce Weeks se viderait de son sang comme n’importe quel autre… Lentement, et aussi douloureusement que possible.

Puis Clive rendrait une gentille visite nocturne à son employeur. Ne la méritait-il pas ?

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