Au risque de l'aimer - Etrange disparition
Chapitre 5
5
L’agent spécial du NCIS Ben Tanner ajusta sa cravate, tout en patientant dans l’antichambre moquettée de l’appartement du sous-directeur. Il avait été agent spécial à bord de l’USS Forestal, et s’était trouvé en poste dans des bases aussi lointaines que celle de Bahreïn. En seize ans de service et de missions d’enquêtes dans la Navy, auxquels il convenait d’ajouter son passage au War College, il avait affronté quotidiennement le danger. Ce n’était pas pour autant qu’entrer dans le bureau de son chef pour lui annoncer une mauvaise nouvelle lui plaisait.
Le sous-directeur du NCIS n’était pas un homme connu pour sa patience. Pour Ronald Worth, écraser sous sa semelle un agent spécial n’était rien. Lorsqu’il recevait de mauvaises nouvelles, le porteur essuyait très souvent sa colère.
Worth avait gagné sa position. Son affectation, il ne la devait pas à un réseau d’influence comme c’était souvent le cas pour les postes de haut niveau. Mais en dépit de cela il exigeait que tout roule sur du velours, et chacun subissait ses foudres lorsque ce n’était pas le cas.
Ben avait entendu des histoires. Il se souvenait de toutes.
L’assistant du sous-directeur, Wayne Kline, frappa à la porte, et ne la poussa que lorsque l’ordre lui en fut donné. Même alors, il ne s’aventura qu’avec prudence à l’intérieur.
— Monsieur, nous avons un problème.
Worth leur fit signe d’entrer sans lever la tête des dossiers étalés devant lui.
— Ce ne sont pas les mots qu’un patron souhaite entendre à la fin d’une longue journée.
Ben jeta un regard circulaire dans la pièce. Celle-ci ne ressemblait pas aux locaux gouvernementaux habituels, mais le Q.G. du NCIS n’avait emménagé ici, à Quantico, que depuis quelques mois. L’appartement était vaste, cossu, et à la différence des vieux bureaux du Navy Yard possédait des fenêtres donnant sur l’extérieur et qui s’ouvraient.
Derrière la grande table garnie de deux ordinateurs connectés aux écrans muraux, se tenait Ronald Worth, la légende du NCIS qui, des années plus tôt, avait stoppé une attaque à Camp Pendleton en descendant un terroriste intra muros sans que personne ne soit blessé. Après cela, sa carrière avait pris un essor vertigineux. On lui passait beaucoup de choses à cause de son passé.
Worth continua à compulser ses pages.
— Qu’est-ce que c’est ?
Wayne s’éclaircit la gorge, et parut soudain verdir.
— C’est au sujet de Martin Coughlin.
— Eh bien, je vous écoute.
Worth releva la tête et, pour la première fois, ses yeux se fixèrent sur autre chose que sur ses documents.
— Qui êtes-vous ?
— Agent spécial Ben Tanner.
— En effet. Je me souviens.
Ben ignorait si c’était bon ou mauvais.
Worth l’examina de haut en bas, avec le froncement de sourcils d’un boxeur évaluant la force de son adversaire. Pas la meilleure façon d’entamer une rencontre.
— De quoi s’agit-il ?
Sachant que l’homme appréciait qu’on lui présente les faits bruts, il ne chercha pas à louvoyer.
— Steve Wasserman a été assassiné aujourd’hui.
Se renversant contre son dossier de cuir, l’avant-bras sur l’accoudoir, Worth le cloua sur place de son regard pénétrant.
— Pourquoi ce nom me dit-il quelque chose ? demanda-t-il en tapotant le bureau de son stylo.
Ben s’avança et glissa un dossier sur le plateau. Voyant que son supérieur gardait les yeux rivés sur lui, il se lança dans une explication orale.
— Il fréquentait l’Académie navale en même temps que vous, dans les années quatre-vingts.
— Je sais quand j’ai été diplômé. Venez-en au fait.
— Wasserman figurait sur la liste des témoins à interroger pour le dossier d’habilitation de Coughlin.
Là était le problème. Martin Coughlin était un ami de longue date de Worth, et son choix personnel pour le poste d’officier supérieur de renseignements au NCIS. Non seulement le sous-directeur appuyait la candidature de Martin, mais il pesait de tout son poids pour accélérer la procédure. Deux jours plus tôt, Martin était dans ce même bureau pour discuter des spécificités du poste.
Worth poursuivait son tap-tap-tap avec son stylo.
— Et vous me demandez la permission d’enquêter sur cette affaire.
Ben déplaça son poids d’un pied sur l’autre. Le regard de laser de son interlocuteur avait le don de mettre n’importe qui mal à l’aise.
— Oui, monsieur. Il y a des problèmes de juridiction, mais le cas est délicat. Nous devons le traiter de façon interne.
Le sous-directeur le considéra pendant ce qui devait être une pleine minute, puis hocha la tête.
— Faites-le. Je tirerai les ficelles nécessaires. Autre chose ?
— Eh bien, l’affaire est inhabituelle. D’abord, Wasserman a demandé lui-même à être interrogé pour l’établissement du dossier de Coughlin. Ensuite, les circonstances de sa mort sont éminemment suspectes.
Le stylo s’immobilisa. D’un geste lent et méticuleux, Worth le posa sur sa pile de dossiers.
— N’est-ce pas toujours le cas avec les assassinats ? Je veux dire, le tueur s’est-il attardé auprès du corps ?
— Non, monsieur, répondit Wayne depuis l’embrasure de la porte.
Son patron ne rompit pas le contact visuel avec Ben.
— Dans ce cas, même si toute mort est à déplorer, je ne vois pas où est le problème. Enquêtez, et faites-moi votre rapport.
Le sous-directeur avança la main vers ses documents, lui signifiant ainsi tacitement son congé, mais Ben avait besoin de sa pleine attention et était décidé à l’obtenir.
— Il y a autre chose, de plus important.
— A moins que Coughlin n’en soit affligé au point d’abandonner ses prétentions à ce poste, ce dont je doute, j’en serais surpris.
Sa voix était devenue monocorde, un peu lasse.
— Il y avait une femme sur les lieux…
Worth jura entre ses dents.
— Vous voulez dire qu’il s’agit d’un scandale sexuel ?
— En fait, le meurtre est survenu alors que cette enquêtrice était allée interroger Wasserman au sujet de Coughlin.
— A-t-elle été blessée ?
— Elle est partie.
Son froncement de sourcils se remit en place.
— Partie où ?
— Dieu seul le sait.
— A présent j’y vois plus clair. Un capitaine de corvette mort, une enquêtrice disparue, et au centre de tout cela une nomination au NCIS.
Il poussa un long et bruyant soupir.
— Existe-t-il des indices que Coughlin soit impliqué ?
Ben était bien en mal de répondre.
— Je n’en sais rien encore.
— Mettez-vous au travail. Parlez à toute personne liée à cette femme et à Wasserman. Et trouvez-la. Je veux un compte rendu préliminaire dès demain.
Ben n’avait aucune idée du moyen d’accomplir tout cela dans un délai aussi court. Ils avaient besoin d’effectifs.
— Mon équipe et moi…
— Non.
— Monsieur ?
— Vous seul. Vous délimiterez un périmètre au sein duquel vous contiendrez toutes les informations, jusqu’à ce que nous sachions de quoi il retourne. Le crime passera aux infos, mais pour le moment il s’agit de la mort malheureuse d’un officier de la Navy vivant dans une ville dangereuse, rien de plus. Wayne y veillera.
Il se tourna vers l’intéressé, qui acquiesça.
— Tout le monde au travail. Le temps presse.
Ayant craché ses ordres, le sous-directeur du NCIS se replongea dans l’examen de ses dossiers. Le style de l’entretien collait bien à sa réputation. Une réaction de feu rapide. Il ne vous consacrait que quelques minutes, ensuite à vous de vous débrouiller.
Wayne fit signe à Ben de sortir.
Quelque peu déconcerté, celui-ci se dirigea vers la porte. Ses ordres allaient contre le protocole et le simple bon sens. Certes, il comprenait les implications politiques. Worth et Martin étaient de vieux amis. Mais confiée à un seul homme une telle tâche était vouée à l’échec.
Peut-être était-ce le but…
Il secoua la tête. Non. C’était entre ses mains qu’avait atterri l’affaire. Il tâcherait de trouver assez d’informations préalables pour demander une assistance, mais d’ici là il resterait peu de place pour le sommeil, voire aucune.
A peine la porte se fut-elle refermée qu’il perçut une conversation étouffée de l’autre côté. Il crut entendre les mots « surveillez-le », mais n’en fut pas sûr.
Par souci de sécurité, il couvrirait ses traces.
Il était hors de question qu’il perde sa carrière et tout ce à quoi il avait travaillé dur pour Steve Wasserman.
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