Chaotic Mind

Maze Perkins · Chapitre 11 sur 44

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Chaotic Mind

7. l’androgyne originel

7.

 

 l’androgyne originel

 

Scarlett – 15 ans

Dans la mythologie grecque, les humains naissent avec quatre jambes, quatre bras et une tête à deux faces, c’est ce qu’on appelle la théorie de l’androgyne originel. Bref, Zeus, légèrement flippé par la puissance des Hommes, les a divisés en deux parties distinctes, les condamnant à passer leur vie à la recherche de leur moitié. Leur âme sœur.

La légende raconte que jamais nous ne nous sentirons pleinement heureux, tant que le demi-manquant de notre âme ne sera pas près de nous. Aussi, on peut passer sa vie aux côtés d’un individu qui n’est pas réellement fait pour nous, qui ne comble pas le vide, mais duquel on se satisfait.

Je ne pense pas qu’une seule personne dans ce bas monde nous soit destinée. Les probabilités pour qu’on la rencontre, si tel était le cas, seraient quasiment inexistantes. Toutefois, je suis intimement convaincue qu’on peut passer le restant de ses jours avec une personne qui nous suffit, sans qu’elle nous comble réellement. Sans qu’elle nous comprenne entièrement. Sans que nous l’aimions totalement.

Malgré mon année passée en couple, je ne suis pas certaine de comprendre tous les rouages de l’amour. Autrefois, je pensais naïvement qu’en construisant une relation de couple avec quelqu’un – Owen en l’occurrence – j’apprendrais à l’aimer. Par aimer, j’entends tomber amoureuse, ressentir des papillons décoller dans mon ventre à sa simple vue, sentir les battements de mon cœur marteler ma cage thoracique rien qu’en entendant sa voix, qu’une caresse me fasse frémir de la tête aux pieds et que son regard allume un feu ardent dans mon être.

Je me suis trompée, sans aucun doute. Même si les choses ont changé avec Owen, que notre relation est plus intime qu’autrefois, que ses lèvres caressent les miennes et ce, plusieurs fois par jour, je n’arrive pas à tomber amoureuse de lui. J’essaie, tous les jours depuis un an, de me convaincre que lui seul peut me rendre heureuse et dans un sens, je sais que c’est vrai.

Owen est un rayon de soleil dans l’obscurité la plus intense. La fin du tunnel qui mène nos âmes en peine vers des contrées moins sauvages. Il est mon oxygène lorsque je suis à bout de souffle. Mon point de repère dans ce bas monde. Le seul capable de me faire sourire, qu’importe la couleur de mon âme.

Parfois, il se comporte comme un gros con. Aujourd’hui en est l’exemple parfait. Puis-je lui en tenir rigueur alors que je lui mens sur mes sentiments depuis des mois ? Je devrais rompre, lui expliquer que, en effet, je l’aime et que je pourrais rejoindre les continents à la nage s’il me le demandait. Traverser le pays en marchant si c’était avec lui. Mourir pour lui s’il le fallait. Que chaque jour, mon cœur saigne à l’idée de le faire souffrir, mais que je ne suis pas amoureuse de lui.

J’ai toujours tout donné en amitié.

Non, j’ai toujours tout donné dans notre amitié, la seule qui en vaille la peine, qui ait un sens. Évidemment, il me l’a rendu avec la même hargne. Dans mon esprit enfantin, perverti par la violence, ça a inlassablement été lui et moi contre le reste du monde. Si j’étais normale, je devrais l’aimer à en perdre le nord, le sud, l’est, l’ouest et même mon propre équilibre. Après tout, que puis-je attendre de plus ?

Je suis passée de vilain dragon cracheur de feu, responsable d’une atrocité sans nom, à princesse d’un cœur d’un royaume sans fin. C’est le genre de happy end, dont toute fille normalement constituée rêve, non ? Alors pourquoi diable je n’arrive pas à m’en contenter ? À m’en satisfaire ?

Un nouveau sanglot m’échappe, alors que H resserre sa prise autour de ma taille. Son tee-shirt sombre est désormais humide de mes larmes. Je n’avais pas pleuré depuis qu’il a été retrouvé dans ce parc, maculé de sang et… d’urine. Lorsque j’étais entrée dans sa chambre, les médecins l’avaient bourré de médicaments pour qu’il ne ressente pas la douleur de ses côtes fracturées, son poumon décollé qui avait nécessité une opération en urgence, sa mâchoire et son nez cassés, sans parler des nombreuses plaies recouvrant son corps.

Lorsque je l’ai vu, allongé sur ce lit, je me suis revue, quelques années auparavant, approximativement dans le même état, persuadée que je méritais cette souffrance pour la douleur et le chaos que j’avais créés autour de moi. Parfois, lorsque je fais souffrir Owen en l’incitant à me détester, je ressens cette même sensation et j’entends encore la voix de mes parents, me soufflant tout bas que je suis un monstre capable de détruire les âmes les plus pures.

Ce jour-là, j’avais pleuré. Je ne sais combien de temps ça a duré avant que madame Cross ne me retrouve, la main entrelacée à celle de son fils, priant tous les dieux pour qu’il se réveille et n’éprouve pas ce que j’avais ressenti. Je ne suis pas croyante. Après tout, quel dieu m’aurait laissée subir toutes ces atrocités sans bouger le petit doigt ? Mais à cet instant, j’étais prête à trouver un druide, un chaman indien, un prêtre bouddhiste, un ange tombé des cieux, un démon prêt à récupérer mon âme dans le seul but que la sienne ne soit pas détruite.

Les os se réparent, les plaies s’effacent, les bleus s’atténuent avant de disparaître complètement, mais l’humiliation, la douleur lacérant un cœur, et cette impression terrible d’avoir perdu une partie de soi… ça nous poursuit. Jour et nuit. Année après année. Ça nous colle à la peau.

Je ne voulais pas de ça pour H. J’ai tout fait pour le haïr. Après tout, si j’y parvenais, alors peut-être que je pourrais aimer Owen. Malgré toute ma bonne volonté, je n’y suis jamais parvenue et je me suis perdue.

Je voulais qu’il me déteste. Je voulais qu’Owen me déteste aussi. J’aurais aimé qu’ils me détestent tous les deux, si bien qu’ils auraient été incapables de m’aimer et, pire encore, de me laisser les aimer.

— Scar ? murmure-t-il.

Je me crispe quand j’entends ce surnom qu’il est le seul à me donner. Il y a longtemps qu’il ne m’avait pas appelée ainsi. Depuis mon entrée au secondaire, j’ai tout fait pour le garder à distance. Non, en réalité, j’ai essayé de tenir tout le monde loin de moi. Jouer la peste sans cœur n’a pas été aussi compliqué que je le pensais. Les élèves du lycée m’exaspèrent, ils sont tous plus naïfs les uns que les autres et ne voient pas encore la perfidie des adultes. Dans les premiers jours, j’ai essayé d’être normale, mais visiblement, la normalité ne me sied guère. Je n’arrive pas à voir le monde comme eux, avec de la joie à tous les coins de rue et des dramas qui ne sont rien d’autre que des sujets sans réel intérêt.

Les mecs sont obsédés par deux choses : le sexe et leur physique. Certains font dans l’originalité et se passionnent pour le sport afin d’entretenir leur apparence, ou les études – quitte à avoir un corps disgracieux, autant avoir un cerveau bourré de connaissances pour la plupart inutiles. Il y a aussi les embrouilles afin de gonfler leur ego lorsqu’ils foutent leur adversaire KO à dix contre un. Ou encore, dans de plus rares cas, ils tentent d’obtenir la direction du lycée – puisqu’ils n’ont aucune chance de gouverner le pays, ils se servent des couloirs de l’école pour imposer leur dictature.

Les filles, n’en parlons pas ! Maquillage, coiffure, mecs, dernier sac à la mode et cette paire de bottines à tomber – c’est le cas de le dire, à ce stade, ce sont des échasses qu’elles ont aux pieds. Leurs conversations sont – pour la plupart, je ne fais pas de généralité – aussi variées que les critères de taille des mannequins made in Victoria’s Secret – autant dire que le choix est restreint.

J’ai essayé de m’intégrer et Owen en a fait autant en m’imposant dans son groupe – beaucoup trop grand – d’amis. Rien à faire, je ne trouve aucun intérêt à leurs conversations et encore moins à leur comportement puéril. Les envoyer chier était donc d’une facilité sans nom. H et moi sommes en froid depuis qu’il m’a vue embrasser Owen pour la première fois, tenir cette distance qu’il avait lui-même instaurée ne fut pas compliqué, quelques regards noirs par-ci par-là et l’illusion était parfaite.

Owen, ce fut plus complexe. Imaginez un boomerang, plus je le jette fort, plus il revient vite. Je suis incapable de le quitter, je ne veux en aucun cas être responsable de la moindre peine de cœur, encore moins avec lui. Alors il fallait qu’il le fasse lui-même : ce qu’il n’a pas fait. Il dit comprendre ma frustration, ma colère contre le reste du monde. Et, puisqu’il est absolument parfait quatre-vingt-dix-neuf pour cent du temps, il m’a même proposé de traverser cette épreuve main dans la main.

Alors, je refuse qu’il me touche. Non pas que je n’en aie pas envie. Parfois, il réveille un doux désir dans mon bas-ventre, c’est délicat, telle la caresse d’une plume, c’est chaud, comme la chaleur d’un foyer. Rien d’intense, d’insupportable, de brûlant, c’est tout en finesse. Mon désir pour lui est tout en retenue. Non, je refuse qu’on couche ensemble dans l’espoir que le manque de sexe le pousse à me quitter.

— Pourquoi c’est si compliqué ? demandé-je dans un murmure à peine audible.

Ma voix est éraillée, fatiguée, comme le reste de mon être. J’ai l’impression constante de me battre contre moi-même, cherchant à deviner qui je suis dans un monde qui ne paraît pas fait pour moi. Je cherche ma place au milieu de tous ces gens pour qui la vie semble couler de source. Chaque jour est devenu un nouveau combat, une nouvelle bataille que je dois mener seule, car même entourée, aimée et soutenue, je ressens encore cette profonde solitude qui ne semble avoir aucun sens.

— Qu’est-ce qui est compliqué, Scar ?

Je recule, à contrecœur, instaurant une légère distance entre nos deux corps. Tout m’apparaît complexe à vrai dire. Pourquoi est-ce la chaleur des bras de H qui me donne l’impression qu’il y a un sens à mon existence ? Pourquoi est-ce si dur d’être loin de lui et en même temps, si rassurant ? Sa proximité me comble, toutefois elle me détruit tout autant. Je me suis trompée, noir plus noir ne donne pas du noir, mais le chaos. Un chaos tel que je suis certaine de ne pas m’en sortir en un seul morceau.

Je plonge dans ses yeux sans pupilles. La lueur de ces derniers a changé. Aujourd’hui, elle est chargée de colère, de rancœur et de douleur. Un état d’esprit à l’instar du mien qui me poursuit depuis ma chute de l’arbre. Tout chez H fait écho à ce que je ressens et c’est terrifiant. L’horreur qui a pris place dans nos vies semble nous bouffer de l’intérieur, et j’ai comme l’impression que personne ne pourra nous sauver.

— La vie en général. Pourquoi je ne peux pas être normale, juste une seconde ? Pourquoi je n’arrive pas à respirer quand…

Quand tu es loin de moi.

Je recule encore, d’un pas, puis un autre. Si la théorie de l’androgyne originel existe, H en est certainement la preuve.

Malgré nos passés différents, nos âmes ont noirci et nos cœurs se sont brisés. Bien que ce ne soit pas le même mal qui nous ronge, nos démons sont semblables. Et qu’importe la volonté que j’y mets, je suis toujours follement amoureuse de lui.

— On s’ennuierait à mourir si nos vies étaient trop plates, ironise-t-il. Trouve un moyen de récupérer ton souffle, Scar, et ne laisse personne te le reprendre.

Mon cœur se serre. S’il connaissait le fond de ma pensée, il ne tiendrait pas ce discours, c’est certain. H penche légèrement la tête sur le côté, comme s’il pouvait lire dans mon regard le poids de mes remords.

Je lui mens.

Je mens à Owen.

Il arrive parfois que je me mente à moi-même.

Je mens à ma psy lorsqu’elle me demande comment je vais.

Je mens à monsieur et madame Cross.

Je mens aux étoiles.

Je passe ma vie à mentir, et pour une fille qui, comme moi, n’aime pas le mensonge, l’arrière-goût de ces cachotteries est horriblement amer.

Ses mèches noires tombent sur son front dans un effet plus décoiffé que coiffé. Aucun sourire n’étire ses lèvres fines. Il a changé, aussi bien physiquement que mentalement. Si son corps est encore celui d’un adolescent en pleine croissance, son visage s’est durci avec le temps, devenant plus viril, plus froid également. Quelques poils, qu’il ne prend pas la peine de réellement entretenir, recouvrent peu à peu sa mâchoire carrée souvent crispée. Il a perdu de la douceur dans son regard, comme si l’humanité était parvenue à massacrer son innocence.

Il semble que plus les années passent, plus mon attirance pour lui grandit, faisant écho à la force de mes sentiments. C’est effrayant. Délirant. Délicieux. Terrifiant.

Mon regard tombe sur ses mains et un cri m’échappe. Recouvertes de plaies ainsi que de sang, elles me ramènent en un clignement de cils à son agression qui l’a conduit à l’hôpital, au bloc opératoire, frôlant de près la mort. Mes yeux percutent les siens, je ne tente même pas de cacher mon inquiétude. Depuis que je suis au lycée, je n’ai plus vu de bleus sur lui, j’entends encore les moqueries à son sujet, mais rien de physique.

Je devrais m’inquiéter davantage, je suis pourtant bien placée pour connaître le poids des mots.

Son regard se veut rassurant, voire amusé par ma réaction, malgré cela, il n’a pas le mérite de me tranquilliser. Une boule d’angoisse se forme dans ma gorge, comme chaque fois que je pense H en danger. Trop longtemps, il est resté impassible face à la violence. Je le connais, il n’est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds, son comportement face à ses harceleurs en était davantage déroutant.

— Ne me regarde pas comme ça, Scar, j’avais… des comptes à régler.

Mes yeux s’écarquillent tandis que je cherche mes mots, surprise par la désinvolture de sa phrase.

— Tu… tu t’es battu ? demandé-je plus fort que je ne l’aurais voulu.

Son expression se fait dure alors qu’il comble l’espace qui nous sépare. Depuis plus d’un an, j’ai visiblement oublié de grandir, alors H, qui n’est pourtant pas immense, me domine de toute sa hauteur. Pour entretenir notre échange visuel, je suis dans l’obligation de pencher légèrement la tête en arrière.

Un frisson traverse ma colonne vertébrale lorsque son souffle chaud s’écrase sur mes lèvres. Je me force à soutenir son regard dur, presque méprisant. Mon cœur se brise dans ma poitrine, je suis tentée d’observer ses morceaux se fracasser sur le sol.

— Oui, crache-t-il. Tu ne te doutes pas un seul instant de toute la haine qui pourrit mon âme depuis des années. Tu n’as aucune idée de ce que j’ai pu ressentir à chaque nouvelle humiliation. Alors oui, Scarlett, je me suis battu et si je dois me battre tous les jours pour ne plus me sentir comme une merde, je le ferai. Tu devrais essayer, ça t’évitera peut-être de devenir le joujou de mon frère, et bientôt sa pute, puisque tu es incapable de lui dire n…

Sa phrase inachevée meurt lorsque ma main s’écrase sur sa joue dans une claque bruyante. Doucement, il tourne la tête vers moi, plantant ses yeux qui semblent vouloir ma mort dans les miens. Ma paume me brûle, mon geste me tétanise, le son de la gifle résonne dans mon esprit et le regard de H me fait flageoler.

Pantelante, je recule d’un pas, puis encore un autre, jusqu’à ce que mon dos rencontre le bois de l’armoire. Je ne sais pas ce qui me choque le plus : les mots prononcés par celui que j’aime sans en avoir le droit, son absolu manque de confiance en moi et en la fermeté de mes décisions, son mépris à mon égard, qu’il pense que je suis incapable de comprendre ce qu’il ressent ou, pire encore, que j’aie levé la main sur lui.

— Sors de ma chambre, Heath, chuchoté-je, l’âme en peine.

Je n’attends pas sa réponse, je me laisse glisser le long de l’armoire, mon regard perdu dans le vague. Une petite voix en moi me susurre que ce n’est qu’un juste retour de bâton, après tout, voilà un an que je le méprise quotidiennement. Ma fierté me dicte l’inverse, que cette claque était bien plus légitime que ses mots…

Alors qu'il s'apprête à sortir de ma chambre, je remonte mes jambes contre ma poitrine dans l’espoir d’apaiser le bleu sur mon cœur.

— J’allais seulement te dire qu’il le méritait, murmuré-je.

Je ne sais pas s’il m’a entendue. Qu’importe sur qui il a laissé exploser cinq ans de retenue, cet individu le méritait. Après l’agression de H, madame Cross m’a prise à part et dans une très longue conversation, elle a dit ces mots qui ont changé ma vision de voir les choses : dans la vie, il y a deux types de personne : le harcelé et le harceleur. Celui qui voit le harcèlement, mais qui ne fait rien pour intervenir, est un harceleur. Dans une histoire de harcèlement, il n’y a pas d’innocents, à part ceux qui le subissent.

— J’essaie seulement de te dire que tu vaux mieux que ça, Scarlett. Tu vaux mieux que lui, et sois-en certaine, tu vaux mieux que moi.

Et il sort, emportant avec lui un morceau de moi, ravivant mes pires cauchemars. Mon ventre se tord, la noirceur de mon âme s’abat sur mon être comme une arme tranchante. J’ai l’impression de ne plus être capable de respirer. Je plaque mes mains sur ma bouche dans l’espoir de retenir mes larmes d’agonie, alors que mon cœur saigne et que mon âme pleure.

Je ne suis plus rien.

Je hurle. Toute ma haine, toute ma détresse, toute ma douleur. Je hurle à en perdre la voix.

 

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