Chaotic Mind

Maze Perkins · Chapitre 17 sur 44

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Chaotic Mind

12. retrouvailles de merde

12.

 

 retrouvailles de merde

 

Heath – 24 ans

Tapi dans l’ombre, j’observe depuis des heures la façade du bar. À de nombreuses reprises, je l’ai entraperçue à travers les fenêtres. Ses cheveux rouges remontés en une queue-de-cheval, son sourire aussi faux que les seins de sa collègue, et une lassitude à peine dissimulée lorsqu’elle servait ses clients. Tout chez elle, malgré les années et les changements superficiels qu’elle a apportés à son corps, me rappelle notre enfance dans le Dakota du Nord.

Elle est en phase blanche, sans quoi elle serait incapable de simuler son rictus poli. Scarlett Black a toujours été une très bonne comédienne, capable de duper le plus fin observateur. Toutefois, lorsqu’on la connaît aussi bien que moi, on sait que rares sont ses sourires sincères. Elle n’a jamais aimé les autres, aussi, elle ne les juge pas dignes de son bonheur. C’est un aspect de sa vie qu’elle garde précieusement secret, pour les gens qui comptent vraiment. Pas pour un vulgaire groupe d’étudiants en manque de baise.

Je fume clope sur clope dans l’espoir de détendre mes nerfs à vif. J’y ai beaucoup réfléchi et en réalité, je crois que je la déteste. Vraiment. Je la hais du plus profond de mon cœur, jusqu’à la plus infime partie de mon âme. Une haine intense qui jaillit de mon palpitant et se répercute partout dans mon être. Je pensais, à tort, avoir aboli cette colère avec les années. Scarlett est mon passé, les meilleurs et les pires instants de ma vie, c’est un fait. Toutefois, tout comme l’amour, la haine est censée se dissiper, s’envoler vers les cieux.

Ce n’est pas mon cas.

Je me souviens dans les moindres détails de cette nuit, où, pour la première fois, elle s’est ouverte à moi. Je me rappelle son corps nu contre le mien, de mes lèvres plaquées fermement sur les siennes pour éteindre ses gémissements. De sa senteur fruitée et de son goût aphrodisiaque. Du frémissement de sa peau et de ses ongles dans la chair de mon dos. De ses yeux, qui ne brillaient pas d’étoiles, mais de larmes et de son sourire, sincère et doux comme la caresse d’une plume. Je me souviens de mes mots, qui allaient briser mon cœur. Pourtant, ils étaient nécessaires.

Et elle est partie. Elle m’a laissé. Et cette peine, que dis-je, cette douleur si intense que j’ai cru en crever, qu’elle a causée, s’est doucement transformée en amertume. Après tout ce que nous avions traversé… elle n’avait pas le droit de m’abandonner. J’ai toujours su être là pour elle quand elle en avait besoin, qu’importent les tensions entre nous. Mais elle, où était-elle lorsque mon monde s’effondrait ? Où était-elle lorsque, doucement, mon âme s’encrait de noir ? Où était-elle quand, pour une fois, c’est moi qui étais perdu dans le noir ?

Elle a toujours joué sur deux tableaux, oubliant que derrière ses jeux obscurs, battait le cœur de deux frères. Nous avons tous souffert de son amour bancal, même mes parents, qui incarnent aujourd’hui encore la personnification de la bonté.

Lorsqu’elle est partie, ils ont été dévastés. Puisqu’elle était mineure, les flics n’ont pas mis longtemps avant de lancer un avis de recherche. L’enquête a peu à peu cessé et doucement, pour le reste du monde, Scarlett a sombré dans l’oubli. Mais pas pour nous. Le chaos régnait à la maison. Ma mère pleurait, se demandant ce qu’elle avait bien pu faire de mal. Mon père en voulait à Owen, persuadé qu’il était responsable de son départ. Mon frère était fou de rage et a retourné tout l’État en long, en large et en travers avec sa caisse dans l’espoir de la retrouver. Je n’ai jamais osé avouer que je l’avais vu partir et que j’en étais responsable.

Parfois, je me demande si les choses auraient été différentes si je lui avais ordonné de remonter avec plus de hargne. Si j’avais su repousser mes ardeurs. Si j’avais pris le temps. Dire que j’ai été doux avec elle serait un mensonge, mais comment aurais-je pu savoir qu’elle était encore vierge ? Qu’importe, en réalité, je ne pense pas que ma brutalité au pieu soit la cause de son départ. Elle était amoureuse de moi, à sa façon, et je n’ai pas su prendre soin de son cœur.

Scarlett aime, sincèrement, avec toutes ses tripes, à chaque battement de son palpitant. Elle le fait jusqu’à l’addiction, jusqu’à en perdre la raison. Tout est dans l’excès, le comble, caractérisé par le trop. Ce n’est pas de sa faute, elle est comme ça et personne ne pourra rien y changer. Mais lorsqu’on adore trop, on finit par blesser infiniment plus.

Il en va de même pour elle, du moins, à l’époque. Elle n’était pas triste, elle était bouleversée, atterrée, démolie, le monde s’écroulait sous ses pieds. Elle n’a jamais été contente, elle était euphorique, exaltée. Rien n’est dans la demi-mesure avec elle, et c’est souvent le fond du problème. Puisqu’elle chérit trop fort, les gens qui l’entourent en font de même et lorsqu’elle disparaît, elle laisse un vide énorme dans son sillage.

De ce vide naquit ma haine. Et malgré les années, le néant et la colère persistent.

Quand elle sort enfin du bar, quelques minutes après le départ du groupe d’étudiants, je la suis de loin. Un instant, je me demande comment on peut autant haïr une personne et en même temps, refuser de la voir mourir.

Je pourrais tout simplement ignorer ce contrat, revenir à ma vie d’avant, faire comme si de rien n’était. Aller là où le vent me mène, sur un chemin que je m’oblige à suivre pour survivre. Ne pas me mêler de toute cette merde. J’en suis pourtant incapable. Cette haine que je ressens à son égard me raccroche fatalement à l’amour que je lui portais autrefois. Parce qu’on ne déteste pas une personne qu’on n’a jamais aimée.

Pour le moins imprudente, elle rentre chez elle seule et à pied. Ses longs cheveux, toujours enfermés dans une queue-de-cheval, vacillent au rythme de ses pas. Mon regard chute involontairement sur ses reins, puis son cul parfaitement moulé dans un petit jean sombre. Ses longues jambes toniques comblent rapidement la distance. La sentant visiblement rassurée par ses écouteurs, je me permets de m’approcher plus près. À l’endroit où je suis, je peux aussi bien disparaître si elle se retourne et voir le danger avant qu’il ne soit face à elle.

Les rues sont calmes à cette heure tardive et dans un sens, ça m’arrange pas mal. Je n’ai que très peu dormi cette nuit, la fatigue me guette et bien involontairement, je me sais moins attentif à ce qui nous entoure.

Subitement, elle s’arrête. Je me jette dans une ruelle, le dos collé contre la façade d’un immeuble. Les yeux clos, à l’affût du moindre bruit, je patiente. Chaussée de talons, je l’entendrai repartir sans aucun mal. Son arrêt dure plusieurs secondes et, un instant, je me demande si elle n’a pas déjà mis les voiles.

Je sors doucement de la ruelle pour la trouver exactement dans la même position que lors de son arrêt. Son dos droit est crispé, tout comme ses épaules. Bien que je sois à une distance raisonnable, je vois ses jambes et ses mains trembler comme des feuilles au vent.

D’un geste violent, elle tire sur le fil de ses écouteurs jusqu’à ce qu’ils quittent ses oreilles. Je l’écoute prendre sa respiration plusieurs fois et décide de rejoindre discrètement la ruelle, au cas où elle se retourne.

J’attends patiemment, ce qui n’est évidemment pas mon fort, jusqu’à entendre de nouveau ses talons claquer sur le sol. Je quitte ma planque et reprends ma marche, gardant une distance plus grande entre elle et moi. Suivre ma cible n’a jamais été une partie de plaisir. Ça demande une concentration de tous les instants et une discrétion sans faille. La moindre erreur et tout le plan tombe à l’eau. Attendre, ça me fait chier. Ça a toujours été le cas. J’aime tout avoir dans la seconde.

Elle semble envoyer un message avant de traverser la petite ruelle qui mène à son immeuble. J’ai déjà repéré les lieux, avant d’aller au bar. Connaître mon environnement m’est essentiel pour m’assurer de sa sécurité, qu’importe si je reste dans son ombre ou si je marche à ses côtés. Je dois être en mesure d’anticiper où frappera le tueur avant même qu’il n’y pense. Ici, c’est l’endroit propice pour commettre un homicide. Les éclairages des rues principales n’atteignent pas le centre de la ruelle. Il fait nuit noire. Au nord de la venelle, aucune caméra n’est braquée dans cette direction, on peut donc venir et repartir sans être vu. Il n’y a pas de fenêtres dans les immeubles qui la jonchent, donc aucun témoin. En bref, en dehors de son bâtiment, c’est l’endroit parfait.

En parlant de son bâtiment, on y rentre suivant notre bon vouloir. D’ordinaire, la porte s’ouvre à l’aide d’un pass magnétique, mais ce n’est plus le cas, il suffit de tirer pour pénétrer dans le hall. Les habitants ne seraient pas surpris de voir un étranger traîner dans le coin, pour la plupart, ils sont défoncés.

Je ne sais pas comment Scarlett en est venue à se terrer dans cet endroit miteux, mais c’est certain que, niveau sécurité – et hygiène – on repassera. Ce matin, j’ai vu un type avec une aiguille enfoncée dans le pli du coude, allongé à même les marches pleines de pisse.

D’après sa boîte aux lettres, elle habite au quatrième, soit le dernier étage du vieux bâtiment délabré, la première porte à gauche. Je l’observe entrer dans l’immeuble sans la suivre, ma mission s’arrête ici, pour ce soir.

Depuis la rue, j’attends tout de même de voir la lumière de chez elle s’allumer, sait-on jamais, elle aurait pu croiser la route d’un type qui veut les millions de dollars que vaut sa tête, dans les escaliers.

Quand l’ampoule de la pièce principale s’éclaire, je m’apprête à faire demi-tour et à rejoindre l’hôtel où j’ai réservé une chambre pour une durée indéterminée, lorsque j’entends un hurlement que je reconnaîtrais entre mille.

Sujette aux cauchemars, mes nuits ont souvent été rythmées par les cris de pure terreur que poussait Scarlett. Un cri profond qui détonnait avec son timbre enfantin. Lorsqu’elle a grandi, que sa voix suraiguë a changé pour devenir aussi rauque qu’un fumeur de longue date, le contraste était moins flagrant avec la profondeur de ses cris, mais il est vrai qu’ils ont toujours eu le pouvoir de me glacer le sang.

Je n’hésite pas un instant avant de foncer vers la porte. Je la connais, ce genre de hurlement n’est pas réservé aux araignées sur le plafond ou à un cambriolage qui aurait laissé son appartement sens dessus dessous. Non, ce son-là, c’est de la peur, de la vraie.

La même peur que lorsque ses parents venaient hanter ses rêves.

La même peur que quand elle était persuadée que nous allions l’abandonner.

Je monte les marches deux par deux, faisant fi des traces de pisse sous mes pompes. Lorsque j’arrive au quatrième étage, je tente d’ouvrir l’appartement, en vain. Comme dans les films d’action, je pourrais défoncer la porte à coups d’épaule et, en théorie, ça devrait marcher. Toutefois, après mon passage à tabac gamin par ces fils de pute de lycéens qui m’ont déboité et fracturé la clavicule, elle reste fragile. Je ne prends pas le risque au cas où un combat m’attendrait derrière. Je recule et, prenant le plus d’élan possible malgré le manque d’espace, je mets un chassé dans la porte qui, merdique, s’ouvre sans que j’aie besoin d’en rajouter. Pour une fois que l’absence de sécurité – une blindée, c’est tout de même la base – protège quelqu’un…

Lorsque j’entre dans le salon, il ne me faut que quelques secondes pour comprendre ce qui se passe. Un mec est assis sur la poitrine de Scarlett, une main autour de son cou, l’autre braquant une arme dans ma direction.

Mon esprit s’embrouille alors que Scarlett suffoque, ses doigts fermement enroulés à l’avant-bras de son assaillant. Doucement, je lève les mains en cherchant une solution. Je ne suis pas Lucky Luke, je ne dégaine pas mon arme plus vite que mon ombre, et le temps de la charger, le fumier pourra faire de mon corps une passoire.

— C’est la prime que tu veux ? demandé-je d’une voix légèrement tremblante.

Mon regard est happé par Scarlett. Ses joues sont rouges, son souffle est chaotique. Mon cœur bat à tout rompre, transi par la peur. Le mec hoche la tête, comme s’il y avait une autre bonne raison que la thune pour s’en prendre à une femme sans défense.

— Je double la mise.

Intéressé, le type se redresse et, visiblement, relâche légèrement sa prise sur le cou de Scarlett. Un sifflement quitte ses lèvres lorsque l’air pénètre ses poumons. C’est déjà ça.

— Développe, crache le mec.

Il est con ou il le fait exprès ?

— Je te propose le double si elle reste en vie ce soir.

Terrain glissant. Contrairement à Scarlett, je n’ai jamais été un excellent menteur. Évidemment, si j’avais ce montant en ma possession… j’aurais une île privative avec une maison sur pilotis et des putes à disposition toute l’année. Je ne suis pas pauvre, mais je ne suis pas en mesure d’aligner dix millions de dollars comme on étale ses lettres au Scrabble. L’enculé qui veut la peau de Scarlett a pris soin d’attirer l’attention d’absolument tout le monde. Personne ne crache autant d’argent, même un type blanc comme neige et pacifique à souhait se poserait la question.

On a beau avoir des principes et des valeurs, rares sont ceux capables de les garder face à tant de fric.

— C’est qui au juste, cette nana ? ricane-t-il. L’un est prêt à cracher cinq millions pour qu’elle crève et l’autre, dix millions pour qu’elle vive. Elle suce si bien que ça ?

Ma mâchoire se crispe. Toujours les mains en l’air, accaparé par cet enfoiré de première, je ne remarque pas le genou de Scarlett qui s’écrase dans les reins de son adversaire qui perd l’équilibre. Son flingue glisse sur le sol tandis qu’il est désormais allongé sur la poitrine de Scar. Si menue, elle disparaît pratiquement sous la carrure imposante de l’homme vêtu de noir.

Je tire mon arme de mon holster et tire. Le mec s’effondre totalement sur sa victime qui, elle, ne prononce pas le moindre mot. Je baisse doucement mon arme encore fumante tout en m’approchant de Scarlett. J’ai touché la gorge du tueur à gages, la pauvre est recouverte de sang qui continue de se déverser dans son cou, mais je n’avais pas d’autre point de vue si je voulais l’abattre sans la blesser elle.

Elle n’attend pas que je lui vienne en aide, elle repousse le corps sur le côté et se relève d’un bon. Son visage est maculé de sang poisseux, tout comme son tee-shirt.

Prête pour jouer dans le prochain Carrie. {5}

Elle fixe le cadavre de longues secondes dans un silence de plomb. Je n’ose bouger, à peine respirer tandis qu’elle se tourne doucement vers moi. Son regard percute le mien, tel un train lancé à pleine vitesse. Mi-horrifiée, mi-stupéfaite, ses yeux tombent sur mon arme, que je tiens encore en main.

Plusieurs fois au cours de ces dernières années, j’ai imaginé nos retrouvailles. Allant de la performance sexuelle, passant par un combat de boxe acharné, des larmes, des rires… Toutefois, mon imagination, aussi tordue soit-elle, n’a jamais rien composé de tel. Elle, recouverte de sang, moi, une arme à la main et un putain de cadavre à quelques centimètres de nous.

— Dehors.

Je la fixe, les sourcils arqués, surpris par sa requête. Sorti tel un murmure, l’ordre n’en est pas moins clair.

— J’ai dit : dehors ! hurle-t-elle à présent.

Elle fond sur moi et me pousse. Sa force, en somme, ne me fait aucunement bouger. Sa réaction, en revanche, m’oblige à reculer. Oh, je connais son esprit désaxé, je l’ai vu se former sous mes yeux. Je suis conscient de l’étendue du mal qui la ronge, de sa noirceur la plus obscure à sa lumière la plus intense. Pourtant, de là à rester avec un cadavre comme nouveau colocataire, c’est une première.

— Sors, putain, casse-toi !

Elle me pousse une nouvelle fois. J’obtempère sans détourner mon regard du sien. Ses yeux, fous, me filent la chair de poule. Je n’ai jamais vu tant de colère chez elle et pourtant, cette émotion la dominait souvent, à l’époque. Je décide de sortir, j’attendrai qu’elle retrouve un semblant de calme pour me charger du mort, le faire disparaître. Encore une fois, son immeuble et son emplacement m’arrangent beaucoup. Personne ne sera inquiété du coup de feu puisque les règlements de compte sont monnaie courante dans le quartier.

Elle claque la porte à peine ai-je franchi le seuil. Évidemment, cette dernière ne se referme pas du premier coup. Je suis tenté de l’aider lorsque, pour la troisième fois, elle la pousse et finit par la fermer.

Je suis prêt à parier ma queue qu’elle va la rouvrir dans moins d’une minute. Scarlett est peut-être légèrement instable, ses réactions sont généralement incompréhensibles pour le commun des mortels, mais elle n’est pas folle pour autant. Enfin, pas assez pour passer une nuit complète, ou même une heure, avec un macchabée dans son salon.

Il lui faut simplement quelques minutes pour accepter, comprendre et décider comment réagir face à la situation. Elle a toujours été comme ça, bien qu’elle ne se soit, je l’espère, jamais retrouvée dans ce genre de foutoir. Je dois reconnaître que je suis également dans une belle merde. Ma caisse est restée au bord de la plage, près du bar où travaille Scarlett.

Même si j’en étais physiquement capable, je ne prendrais pas le risque de parcourir le mile qui sépare l’appartement de Scarlett et son boulot, en traînant à ma suite un cadavre, même dissimulé dans le tapis sur lequel il repose encore.

La porte s’ouvre de nouveau. Bingo ! Scar a pris le temps de nettoyer son visage, certainement avec un chiffon, puisqu’il reste pas mal de sang ici et là.

— Tu prends ta merde et tu te tires !

Elle se décale pour me laisser passer. Évidemment, elle n’a pas encore encaissé le coup, demain sera une journée terriblement sombre pour elle.

— Il faut qu’on parle, dis-je tout de même en avançant dans le salon.

— La psy m’avait pourtant prévenue : « n’arrête pas ton traitement du jour au lendemain, Scarlett, les effets peuvent être dramatiques », déclare-t-elle en imitant la voix beaucoup trop aiguë de sa psy de l’époque, tout en m’ignorant royalement. Résultat ? Je deviens barge. Parce que rien de tout ça n’est réel, pas vrai ?

Elle se tourne, les yeux brillants d’espoir. Le même regard qu’elle empruntait, enfant, quand elle sortait d’un mauvais rêve et que je lui disais que c’était terminé, que personne ne lui ferait plus jamais de mal. Je suis incapable de détourner mes yeux d’elle lorsque je confirme ses dires.

— Souviens-toi, tu es partie, tu nous as abandonnés. Tu m’as abandonné, moi. Tu penses sincèrement que je te serais venu en aide si tout ceci était réel ?

Désormais, je peine à soutenir son regard larmoyant. Toutefois, je préfère ça. La folie est peut-être plus acceptable que la réalité. Demain, quand elle se réveillera, elle pensera que la fatigue l’a achevée. Si tout est comme avant, elle ne dort pas lorsqu’elle est en blanc, ou alors, très peu. Je l’ai parfois vue ne pas fermer l’œil pendant soixante-douze heures sans montrer le moindre signe de fatigue, hormis des hallucinations. Rien d’aussi violent, certes, mais elles n’en restaient pas moins réelles pour elle.

Elle hoche mollement la tête tout en quittant le salon pour se diriger vers la salle de bains. Avant de franchir le seuil de la pièce, elle se tourne vers moi :

— L’amour, c’est comme un pansement. Si on l’arrache vite et fort, c’est moins douloureux que de le retirer en prenant son temps. C’est pour ça que je suis partie. Un jour, je te le dirai pour de vrai.

Et elle ferme la porte, me laissant là, tel un con, un cadavre à mes pieds.

Il me faut plusieurs secondes pour sortir de ma torpeur, encaisser ses mots et les digérer. Comme autrefois, elle est la reine pour se trouver des excuses. Évidemment, jamais elle n’avouera qu’elle a agi par pure lâcheté. C’est tellement plus simple de faire mine d’être la gentille de l’histoire.

Je ne suis pas blanc comme neige. Cette nuit-là, lorsqu’elle s’est donnée à moi, je savais ce que cela signifiait. J’avais bu, certes, mais pas assez pour ne pas me rendre compte de mon geste. J’allais coucher avec la petite amie de mon frère. Elle n’était pas amoureuse de lui, néanmoins le fait est là. Nous l’avons trahi, tous les deux, et en m’enfonçant en elle, je savais qu’elle ne se le pardonnerait jamais.

Je passe mes mains sur mon visage, tentant d’oublier mes souvenirs. Je dois trouver une solution pour le type à mes pieds avant que Scarlett ne se décide à revenir.

Mes yeux naviguent dans le salon. Il n’est pas bien grand, mais chargé. Je peine à retenir un petit sourire lorsque mon regard croise le coin qu’elle a aménagé pour peindre. On est loin d’œuvres d’art. Si je dois être parfaitement honnête, les quelques tableaux visibles sont incompréhensibles. Pourtant, je sais qu’elle a un bon coup de crayon.

L’art que produit Scarlett lorsqu’elle est en période blanche n’a aucun sens, si ce n’est pour elle. Même quand elle préférait les mots au dessin, ses textes n’avaient ni queue ni tête, hormis en noir.

Toutefois, qu’importe la qualité de ses tableaux, c’est davantage le matériel qui me fait sourire. Une bâche immense et noire recouvre le sol sous le chevalet, ainsi que des produits ménagers pour récurer la peinture. Je ne pouvais pas rêver mieux.

Je rejoins le coin, déplace le matériel le plus discrètement possible et récupère ce dont j’ai besoin.

J’enroule le corps dans la bâche et jure en voyant l’étendue des dégâts sur le tapis blanc.

Je vais devoir passer ma nuit à frotter, sans aucun doute.

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