Chaotic Mind
21. chaleur d’ÉtÉ, enfer d’ÉtÉ
21.
chaleur d’ÉtÉ, enfer d’ÉtÉ
Scarlett – 9 ans
Je rejoins le salon sur la pointe des pieds. Je respire fort et mon cœur bat plus vite que d’ordinaire. Je n’ai jamais aimé les matins, papa et maman sont toujours de mauvaise humeur. Enfin, ils le sont toute la journée, mais j’ai l’impression que c’est pire au lever du jour.
Aujourd’hui est une matinée différente des autres. Les oiseaux chantent dehors, le soleil brille fort.
Aujourd’hui, c’est l’été.
Il y a trois ans, jour pour jour, le rayon de soleil de mes parents est parti pour toujours. Il n’a laissé que moi. La nuit éternelle.
Il y a trois ans jour pour jour, je voulais voir le ciel de plus près, caresser les nuages.
Il y a trois ans jour pour jour, je me suis cassé le poignet pour la première fois. Et la cheville. Et le coccyx. Et le tibia.
Il y a trois ans jour pour jour, je suis tombée de l’arbre devant la maison.
Il y a trois ans jour pour jour, il est parti. Et jamais il n’est revenu.
Depuis, lorsque l’été vient, l’enfer s’abat ici.
Une larme roule le long de ma joue alors que je tourne doucement sur moi-même. Sur les murs, sur le plafond, sur la porte, sur le sol, partout, maman a écrit le prénom de mon petit frère. En différentes tailles, différentes formes, mais toujours les mêmes lettres.
A.R.C.H.I.E.
Je remarque les centaines de photos de mon frère entassées dans un coin de la pièce. Sur la pointe des pieds, je m’en approche et en saisis une du bout de mes doigts tremblants. Archie avait les mêmes yeux que moi, ceux de notre père. Un bleu profond qui, sur mon frère, était adorable ; sur papa, ils sont terrifiants. J’ai tendance à les comparer à l’océan que je n’ai vu que dans les livres et parfois, au détour d’une de mes tâches quotidiennes, à la télévision. Plus on les regarde de loin, plus on a l’impression qu’ils sont calmes, mais quand on s’en approche… ils sont enragés. Archie tient entre ses doigts son doudou, celui que je lui ai cédé le jour de sa naissance. Autrefois, c’était le mien. Un lapin avec des oreilles plus longues que son corps, aux poils gris et doux. Désormais, il est sous terre, avec Archie.
Je m’en veux tellement d’être tombée de l’arbre ce jour-là. Je ne voulais faire de mal à personne, je souhaitais juste regarder le ciel de plus près, caresser les nuages, voir s’ils étaient aussi moelleux qu’ils en avaient l’air. J’étais déjà montée, souvent. Je connaissais chaque branche. Je n’avais pas peur. Pourtant, ce fameux jour, une d’elles s’est cassée et je suis tombée. Ce n’était pas de ma faute, je crois. Papa et maman disent que ça l’est parce que j’ai crié.
Ma mère était en train de changer Archie dans le salon quand elle m’a entendue, alors, elle s’est précipitée dehors. Je me souviens encore de l’instant précis où elle a compris que ce n’était pas n’importe quoi qui avait provoqué le boom.
Ses yeux se sont écarquillés, sa bouche s’est entrouverte, elle a retiré ses doigts de ma jambe blessée et elle s’est relevée. Je ne l’ai jamais entendue hurler aussi fort de toute ma vie. Archie avait chuté de la table à langer, alors qu’il avait à peine quatre mois.
Si je n’étais pas montée à l’arbre, je ne serais jamais tombée, je n’aurais pas crié assez fort pour inquiéter maman. Et si elle n’avait pas eu peur, elle ne serait pas sortie en laissant Archie seul. Alors ils ont raison. C’est de ma faute.
Je pleure doucement en regardant la photo de mon petit frère, parti pour toujours à cause de moi. Il me manque, tous les jours. Pas seulement car je l’aimais, mais aussi parce que mes parents sont tristes depuis qu’il n’est plus là. Tellement accablés qu’ils ne m’aiment plus. Je les comprends, je pense que je ne m’aime plus également.
— Je suis désolée, chuchoté-je.
— Comment oses-tu ?
Je me retourne brusquement. Papa tient entre ses doigts une bouteille déjà presque vide. Je recule doucement en posant la photo sur la pile. Mon corps tremble alors qu’il avance d’un pas instable. Je savais que je n’aurais pas dû m’attarder, je devais juste… lui dire pardon. Je ne voulais pas lui faire de mal, je le jure.
— Espèce de monstre, crache-t-il en lançant la bouteille derrière moi. Comment oses-tu te montrer aujourd’hui ? Comment oses-tu respirer encore ? Tu aurais dû mourir ce jour-là.
Je hoche vivement la tête, espérant le calmer. Je sais que ça ne marchera pas. Ça ne marche jamais. Pourtant, j’essaie tous les jours. Je hoche aussi la tête parce qu’il a raison. Les choses auraient été tellement plus simples si c’était moi qui étais partie. Je regrette tous les jours d’être en vie alors que lui, non.
— Espèce de petite garce, dit-il en m’attrapant les cheveux.
Comme un réflexe, je m’accroche à son bras pour qu’il me relâche alors qu’un cri ridicule quitte mes lèvres. Mes larmes redoublent tandis qu’il tire plus fort.
— Papa…
— Ferme ta gueule, tu n’es plus ma fille. Tu es un monstre. La môme du diable.
Il me jette sur le sol. Les bouts de verre entaillent mes bras et mes jambes nues ainsi que mes joues. Sachant ce qui m’attend, comme tous les jours, je place mes mains couvertes d’hématomes sur mon visage. Les bras, ça fait moins mal que la tête. Mais papa est habitué. Il tape d’abord les côtes avec ses grands pieds. Je sais qu’il attend que je libère mon visage, toutefois je ne veux pas. Je pleure et crie, comme à chaque fois, je me répète que je le mérite. Puisque je suis en vie, je dois être punie pour la mort d’Archie. Je dois souffrir. Le Mal doit sortir par mes larmes.
Il tape, encore et encore. De plus en plus fort. Encore. Encore. Encore.
Oui, papa, je regrette d’être en vie, moi aussi. Oui, j’aurais préféré mourir. Aucune punition, même en enfer, ne peut faire aussi mal.
Je pense que le pire, c’est que ce soit mon père. Avant, il m’aimait. Plus aujourd’hui. Désormais, il me hait et je déteste ça.
Je voudrais qu’il m’aime, comme avant.
Je voudrais que maman m’aime, comme avant.
Je voudrais qu’Archie soit toujours là.
— Laisse-la, dit maman de sa voix endormie. Tout sera fini ce soir.
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