Chaotic Mind
13. et je coule
13.
et je coule
Scarlett – 21 ans
Journal numéro 23 de Scarlett Black – 15 ans.
Je me suis souvent demandé à partir de quand on peut être considéré comme fou ? D’ailleurs, qu’est-ce que la folie ? Généralement, on désigne quelqu’un de cinglé lorsque son comportement devient anormal. Mais une fois de plus, qu’est-ce que la normalité ? Faire comme les autres ? Dans ce cas, je suis foutue.
Peut-on être jugé fou si on réagit mal à un événement ? Si le mécanisme de défense de notre cerveau nous lâche ? Ou s’il est débordé et qu’il ne parvient plus à rétablir un fonctionnement adéquat pour les autres ? D’ailleurs, qui peut juger ce qui est approprié de ce qui ne l’est pas ?
Aujourd’hui, au lycée, une ex d’Owen m’a dit que j’étais folle, que je devrais me faire soigner. J’ai ri, à en pleurer. Comment, elle, cette peste qui ouvre plus souvent ses cuisses qu’un bouquin, peut décréter que je suis tarée ? Sur quels critères se base-t-elle ? N’est-ce pas normal de mal réagir lorsqu’elle pose ses doigts de salope sur la jambe de mon copain ? Je pense même que je suis restée très soft dans ma réaction. Au lieu de mon verre d’eau – avec le verre, évidemment – dans la tronche, elle aurait dû se bouffer mon plateau, ça l’aurait peut-être calmée…
Je commence à être réellement fatiguée, mais je suis incapable de dormir. Owen pense que je n’essaie pas assez. D’après lui, je devrais rester allongée dans ses bras à fixer le mur jusqu’à ce que je m’endorme. Ça fait trois jours que j’essaie… quatre maintenant. En vain. Je vois des trucs que je ne devrais pas voir. J’entends des choses que je ne devrais pas entendre. Ce n’est pas la première fois que ça arrive. Ma psy dit que c’est le manque de sommeil, elle a sûrement raison.
Onze jours et vingt-cinq minutes. C’est le record homologué de la plus longue durée passée sans dormir par un être humain. C’est Randy Gardner qui, en 1964, alors qu’il était lycéen, détient cette performance. Sans stimulant. Un fou, je vous le dis.
C’est ce matin que sont apparus les signes annonciateurs de démence dus à mon manque de sommeil : confusion, paranoïa (même si je suis certaine qu’on nous suivait vraiment sur le chemin du retour, Owen affirme l’inverse) et surtout, hallucinations. J’ai vu mon père, tout à l’heure. Je l’ai observé pendant de longues secondes, fixement, dans le blanc des yeux. Il me hurlait de baisser le regard comme il le faisait avant.
Une partie de mon cerveau savait que c’était faux. Déjà parce que personne dans la maison ne réagissait (parfois, je me demande si les Cross ne détestent pas mes parents avec plus d’avidité que moi) et aussi parce qu’il est en prison depuis un paquet d’années et encore pour un paquet d’autres. Mais… j’y ai cru. Durant quelques ridicules secondes, j’étais tétanisée par la peur.
C’est H qui, en passant devant lui, l’a fait disparaître. Je devrais sans doute prendre les somnifères que m’a prescrits ma psy, mais… désormais c’est la merde. Maintenant que j’ai vu mon père, je sais que je vais sombrer dans une phase noire. Les hallucinations me semblent tout de suite plus fun que de passer mes journées au pieu, à broyer du noir.
Après tout, folle pour folle, autant y plonger pour de vrai, qui sait, peut-être que demain, je verrai des éléphants arc-en-ciel…
C’est tout pour moi. »
Je referme mon vieux journal et le laisse tomber sur le sol. Allongée sous ma couette, j’ai dormi environ vingt-deux heures. Je suis exténuée. Je n’ai même pas la force de me traîner jusqu’au salon pour confirmer ma théorie selon laquelle je suis bonne à enfermer. Ou à crever.
J’allume une clope et d’un œil vide fixe la fumée qui s’envole. Errant sans but dans la pièce, elle forme un nuage opaque au-dessus de moi. Je laisse la cendre s’écraser sur mon parquet. À l’instar de mon existence, elle n’est que poussière.
J’ai souvent vu la vie comme une cigarette. Doucement, elle se consume, nous consume. Toxique, elle n’a de cesse de malmener notre être, de nous détruire à petit feu.
Le foyer rouge orangé près de ma paume, je l’approche jusqu’à ressentir sa chaleur, sa brûlure. La douleur est vive et à la fois si agréable. Comme si tout ce que je ressentais à l’intérieur était réel, avait un sens.
Comment peut-on souffrir autant, dans la poitrine, sans présenter le moindre mal physique ? Sans que rien ne soit tangible ? Je retire le foyer de ma main pour terminer ma clope avant de l’écraser sur ma table de chevet. J’aimerais m’enfoncer sous terre, disparaître. C’est un cercle vicieux, ça ne me lâche pas. Un jour, tout va parfaitement bien, peut-être trop et le lendemain, l’enfer s’abat dans ma tête. Un peu comme lorsqu’on prend de l’ecstasy. On monte tellement haut dans les nuages que quand on redescend, la réalité devient insupportable. Chaque fois que je passe de noir à blanc, je me demande comment je vais bien pouvoir survivre à la prochaine chute.
Je me dis « vas-y, ne lâche pas. Tu as surmonté un ouragan, ce n’est pas une petite vague qui va te foutre KO ». Mais, je suis plus lasse qu’à chaque rechute. Ce mal me ronge de l’intérieur et jamais ne me laissera en paix, qu’importe le nombre de médicaments que j’ingurgite tous les jours. J’avance sur ce chemin si sombre et parfois trop clair. Mon cœur bat, s’arrête puis repart. Une partie de moi veut crever, l’autre est déjà morte. Je suis épuisée.
Lorsque je regarde derrière moi, mon passé empli de souffrance à n’en plus pouvoir respirer, je me demande comment j’ai pu survivre à ça. Quand ai-je été vraiment heureuse pour la dernière fois ? Un vrai bonheur, pas celui extrapolé par mon Mal. Une joie qui te tord le bide tant il est puissant, qui gorge ton cœur d’une intense joie. Une satisfaction fugace, éphémère, éternelle ou instable, n’importe quoi, juste une once de gaieté ? La réponse est toute trouvée : avant ma chute de l’arbre.
Tel un funambule qui tente d’avancer sur ce fil, plongé dans l’obscurité, je vacille : un pied qui se raccroche à la vie, un bras qui se penche vers la mort. Je me sens piégée dans un monde trop étroit ou trop vaste. Un univers qui n’est pas fait pour moi. Je me noie dans ma propre souffrance que personne, pas même moi, ne peut comprendre.
Je ne sais pas si je suis triste, je ne sais plus trop ce que je ressens en fait, peut-être du vide. Un vide profond qui absorbe chacune de mes émotions, ne me laissant rien auquel me raccrocher.
Je puise dans le peu d’énergie qu’il me reste pour attraper mon téléphone sur ma table de nuit. Les yeux plissés, je lutte contre la luminosité de l’écran qui brûle mes rétines. J’ai un message de Sasha que j’hésite à ouvrir avant de m’y résoudre. Je sais par avance que si je ne lui réponds pas, il viendra me rendre visite.
[Salut mon ange. Couleur ?]
Je tape ma réponse rapidement. Noir, évidemment. Il n’a pas besoin d’en savoir plus. Je n’ai pas envie qu’il s’inquiète. Je ne le mérite pas. Ni lui d’ailleurs. Je jette mon téléphone au pied du lit avant de reprendre mon journal. Relire mes mots me démolit le crâne, mais ça, au moins, ça me tient éveillée. Juste un peu. J’ouvre une page au hasard et, à la vue de mon écriture, je devine que j’étais noire.
« Ils sont entrés à l’université. Tous les deux. Je ne me suis jamais sentie aussi seule. J’ai enfilé le pull d’Owen avant même qu’il ne parte et je me suis installée dans la chambre d’H. Owen m’a promis de revenir tous les week-ends, je sais qu’il le fera. J’essaie de relativiser, après tout, c’est quoi cinq jours ?
Mais ils sont là-bas et moi, je suis ici. Madame Cross m’a demandé de venir manger, je n’ai pas faim. C’est comme si on me compressait l’estomac, qu’on sautait sur mon cœur et qu’on jouait au yo-yo avec mon âme. Le tout en même temps.
J’ai encore fait ce rêve étrange. Dans le calme inquiétant et sournois d’une forêt qui m’est inconnue, je suis seule, entourée de grands arbres frôlant les nuages gris sombre. Un parterre de neige immaculée m’entoure, je ne ressens aucun froid bien que je ne sois que très peu habillée. Il n’y a que moi et le silence. Un terrible silence, assourdissant. Je n’ai jamais autant haï l’absence d’agitation autour de moi.
Je ne me sens pas triste ni heureuse. Un calme émotionnel étrangement reposant. Un liquide chaud coule de mon nez avant qu’une goutte rouge ne s’écrase sur le manteau neigeux. Rapidement, elle devient rose, mais une autre la remplace, encore et encore. Bientôt, j’ai l’impression que la totalité de mon corps saigne. La poudreuse qui m’entoure devient rouge, toutefois jamais je ne meurs. Une fois de plus, je ne ressens aucune douleur, seulement le vide, de plus en plus inquiétant.
Et puis, il y a des rires. Ils résonnent dans la forêt comme le cri des oiseaux. Ils sont partout et nulle part à la fois, pourtant, je ne vois personne. Quand enfin la terreur me submerge, j’essaie de crier à l’aide, mais aucun son ne franchit mes lèvres. Les rires sont de plus en plus forts et bientôt, mon sang devient noir. Lorsque la neige n’a plus aucune once de clarté, je m’effondre avant de me réveiller.
Je pense que la neige symbolise les phases blanches et que mon sang représente les épisodes noirs. Les rires sont mes démons, fiers d’être parvenus à me démolir. Ils ont gagné depuis si longtemps, à quoi bon les combattre ? Mon destin s’est scellé dès que je suis tombée de ce fichu arbre.
Maintenant qu’Owen n’est plus là, que Heath ne joue plus de guitare, pour qui dois-je me battre ? Ils ont déjà gagné de toute façon. »
Je referme vivement le journal. Je me souviens parfaitement de ce jour, dans les moindres détails. Avec monsieur et madame Cross, nous avions pris la décision de ne pas en parler aux jumeaux pour ne pas les inquiéter. Owen n’était pas rentré ce week-end-là, madame Cross lui avait dit que nous étions partis camper pour me changer les idées.
Ma première tentative de suicide.
J’avais pris tous les antidépresseurs que j’avais en stock. Monsieur Cross m’a retrouvée peu de temps avant que je ne sombre. Il m’a insultée, je crois, et il pleurait, beaucoup. Je me suis détestée de le mettre dans cet état. Je me souviens de ma dernière pensée avant de tomber dans les pommes, je pensais l’avoir dit à voix haute, mais monsieur Cross m’a toujours affirmé le contraire. « Tout ira mieux après, la douleur est éphémère pour les gens comme vous, à l’instar des nuages. »
Ma souffrance à moi n’a jamais été stable, elle vient et repart comme bon lui semble et parfois, je préférerais qu’elle ne me quitte en aucun cas. C’est tellement dur de retrouver les ténèbres lorsqu’on sort du paradis. Ma vie, mes émotions, c’est un yo-yo constant, tantôt au plus haut, tantôt au plus bas. La remontée est si rapide que je ne la ressens pas, tout comme la descente. Bien qu’un semblant de gris se matérialise de plus en plus, il est trop fugace pour que j’en ressente la moindre satisfaction, quelques heures, quelques jours tout au plus.
Lorsque je suis sortie de l’hôpital, les Cross avaient mis tous mes médicaments sous clef. Ce sont eux qui me les distribuaient. Ils n’avaient plus aucune confiance en moi, et je les comprenais. Moi aussi, je n’avais pas foi en moi.
Après cette phase au plus bas, j’ai traversé une très longue période blanche. Si éclatante que je me suis perdue. J’étais une vraie peste, ma popularité au lycée me montait clairement à la tête. J’étais la reine du bahut, la copine d’Owen Cross, étudiant à l’université. Rien que pour cette raison, j’avais le respect de tout le monde, des mecs comme des filles. Je n’avais rien fait d’exceptionnel, hormis fourrer ma langue dans la bonne bouche – même si je les laissais croire que je couchais avec lui.
Je n’ai jamais démenti les rumeurs qui couraient à mon sujet. Les « bonnes » ou les mauvaises. Pour certains, je m’envoyais en l’air avec les jumeaux Cross, pour d’autres, j’étais la chienne d’Owen, je le suivais partout. Je me pavanais dans les couloirs aux côtés de ces nanas que je ne pouvais pas voir en peinture, seulement pour me donner un genre. Lequel ? Je ne sais pas. Provocante jusqu’au bout des ongles, on me suivait pour mon côté rebelle.
J’adorais ce personnage, même si ce n’était pas moi, elle me permettait de ne pas sombrer. Elle me maintenait la tête hors de l’eau en quelque sorte. Les excès étaient devenus ma marque de fabrique. Tous les week-ends, j’étais invitée à des soirées. Owen m’y accompagnait de bon cœur et parfois, je le suivais à des fêtes universitaires. Je buvais trop et consommais déjà quelques drogues. Tout le monde était persuadé que j’agissais ainsi pour sortir du lot. S’ils avaient su que je n’avais jamais été autant moi-même que lorsque j’étais bourrée au point de ne plus tenir debout…
L’alcool était un antidépresseur radical. Je ne pensais plus à rien, sauf peut-être le lendemain quand ma gueule de bois m’empêchait de quitter ma chambre.
Les joints… c’était différent. Ma psychiatre me bourrait de médicaments, cherchant le bon dosage, vainement. Je ne prenais pas ce qu’elle me donnait. Ces merdes m’ont toujours mise dans un état presque végétatif. Je détestais ça. Mais les joints, ça fonctionnait. Ils calmaient mes blancs et faisaient taire mon noir. J’allais mieux. Et puis, mon corps s’est habitué et plus rien n’a fait effet. Alors je me suis plongée tête baissée dans le blanc et les horreurs qu’il me poussait à commettre.
Cette Scarlett a disparu quand j’ai couché avec H.
La sonnette de mon appartement me fait sursauter. Je ne bouge pas d’une oreille, espérant que mon visiteur s’en aille si je ne réagis pas. Je me voile la face, évidemment, si c’est Sasha – et ça ne peut être que lui – il serait capable de dormir sur mon palier jusqu’à ce que j’ouvre. Il sonne une nouvelle fois et je fais encore la morte. Jusqu’à ce que ses poings martèlent la porte.
Je me traîne hors de mon lit, épuisée, je me maintiens au mur pour ne pas vaciller. En passant dans le salon, je jette un rapide coup d’œil à mon tapis et lâche un soupir de soulagement : pas de sang en vue. Je suis juste complètement barge, rien de nouveau sous le soleil.
Les hallucinations comme la paranoïa se sont accentuées au fil de mes blancs. Plus cette période dure longtemps, plus ses conséquences sont virulentes. Jusqu’ici, elles ne concernaient que mes parents.
J’ouvre ma porte, surprise de ne pas avoir laissé les clefs sur la serrure comme je le fais d’ordinaire. Je recule d’un pas lorsque mon regard tombe sur un torse. Sasha fait ma taille, il n’y a qu’à l’horizontale que je me retrouve nez à nez avec ses pectoraux.
Doucement, je lève les yeux et si l’enfer n’habitait pas déjà dans mon être, je jure qu’il se tiendrait en face de moi. Du vide qui remplit mon esprit naît la douleur brute, plus virulente que celle qui se propage en moi depuis ce matin.
Deux billes noires brillent de haine. Il a changé. Plus musclé, plus tatoué aussi, un piercing barre son arcade droite. Ses cheveux de jais sont un peu trop longs, tombant presque sur ses épaules. Sa mâchoire carrée est recouverte d’une fine barbe de trois jours qu’il, comme autrefois, ne semble pas entretenir. Aucun sourire ne se dessine sur ses lèvres.
Préférant me plonger dans le déni, je secoue doucement la tête en reculant. Tel un réflexe, je glisse mes doigts sur la cicatrice gravée sur mon avant-bras. Chaque fois que je me sens sombrer davantage encore, je la touche, pour me souvenir du poids de l’obscurité.
Parfois, je me dis que je ne mérite pas la mort, ce serait un repos bien trop doux pour moi. Toute cette douleur qui m’assaille, qui broie mon cœur, qui démolit mon âme, c’est ma punition. Mes parents avaient raison, je n’ai pas le droit au bonheur. La souffrance est mon châtiment.
— Je t’ai menti hier, commence-t-il, et avec du recul, c’était une très mauvaise idée.
Une fois de plus, je secoue la tête. Ce n’est pas possible. Mes doigts remontent vivement sur ma gorge douloureuse et mon monde s’effondre.
Je revois cet homme, tranquillement assis sur mon fauteuil. Lorsque je suis entrée, il a souri avant de se lever. Il a glissé son arme à la ceinture de son jean et s’est approché d’un pas rapide. Un instant plus tard, j’étais au sol, ses doigts autour de ma gorge. Tout ce que j’ai enfoui en moi pendant des années est apparu tel un raz-de-marée destructeur. Mon esprit embrumé a remplacé le visage de cet inconnu par celui de mon père.
Et son sourire. Son sourire qui, sournoisement, s’immisçait dans mon être.
Je n’arrivais plus à respirer, je ne pouvais pas. Je n’ai pas réussi à me débattre. Comme si j’étais redevenue cette petite fille, j’ai accepté la punition que je méritais, abandonnant tout instinct de survie. Je crois que je le voulais. Je voulais qu’il me tue pour que tout s’arrête une bonne fois pour toutes.
Et puis, j’ai entendu sa voix. Il m’a ramenée à la vie, comme un électrochoc. Mourir seule ne m’a jamais posé aucun problème, mais je ne dois plus emmener quelqu’un avec moi. Ma chute est mienne, personne ne doit en subir les conséquences. Plus jamais. Je ne mérite pas qu’on meure pour moi. Je n’ai besoin de personne pour m’éteindre.
Alors je lui ai donné un coup de genou et l’instant d’après, j’étais recouverte de sang. Le sien. Certes, je n’ai pas appuyé sur la détente, mais je suis responsable de sa mort. Encore. Tel un cercle vicieux, le schéma n’a de cesse de se répéter.
— Tu n’es pas folle, Scarlett. Et je ne suis pas un monstre, du moins pas assez pour te laisser croire que…
— Ferme-la, hurlé-je. Tu n’es pas réel.
— Scar…
— Non !
Je comble l’espace qui me sépare de la porte et la pousse de toutes mes faibles forces pour la refermer. H n’oppose pas de résistance, ou du moins, trop faiblement pour m’empêcher de le foutre dehors.
Mes paumes s’appuient fermement sur la porte une fois celle-ci close. Mon cœur se fracasse contre ma poitrine lorsque la voix de Heath s’élève depuis le couloir.
— On doit parler, Scarlett.
Rauque, profonde, elle glisse sur ma peau, y laissant une chair de poule à la fois désastreuse et agréable. Et ça fait mal. À l’instar d’un uppercut dans le bide. Comme une droite dans la mâchoire. Telle une lame qui s’enfonce profondément sous mon épiderme. Semblable à un putain d’étau qui m’étreint de toutes ses forces, à m’en couper le souffle.
Je tends le bras pour attraper mon double de clef sur la commode à ma droite. Je l’enfonce dans la serrure, aveuglée par mes larmes.
— Tu es en danger, crache-t-il.
Et sa voix est si venimeuse. Emplie de haine, de colère, de peur et de ressentiment. Elle m’achève. Pulvérise chaque parcelle de mon être, n’y laissant que des morceaux coupants.
— C’est toi le danger, soufflé-je sans être certaine qu’il m’entende.
Non pas parce qu’il a tué un homme sous mes yeux. À cet instant, je ne m’en soucie aucunement. Non. H est dangereux parce que si l’enfer réside en moi, il est le diable qui ordonne à mes démons de me détruire. Il est mon chaos. Il est mon néant. La source de mes pires souffrances. La frontière vacillante entre « je vais mal, mais je tiens » et la mort. Il est mes ténèbres, mes larmes et mes peines.
Heath est dangereux, parce que dans le creux de sa paume résident les débris de mon cœur qu’il a soigneusement brisé. Lui seul peut encore me blesser.
À reculons, je rejoins la cuisine. J’ouvre le placard sous l’évier et en sors une bouteille de vodka. Je me laisse glisser contre le meuble et bois à même le goulot.
Je bois à en avoir la gorge brûlée.
Je bois à en avoir la nausée.
Je bois dans l’espoir d’oublier le bruit de la sonnette infatigable.
Plus j’avale, plus je sombre profondément, plus la douleur est vive, plus elle est réelle.
Et je tombe.
Le fond du gouffre est un mirage inventé par les plus naïfs pour se donner de l’espoir. Une folie pour penser qu’un jour, tout s’arrête.
Que la chute est infinie lorsque nous ne voulons pas nous rattraper.
Et je tombe encore et encore.
Le désespoir n’a pas de fin.
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