Chaotic Mind

Maze Perkins · Chapitre 19 sur 44

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Chaotic Mind

14. haïr pour aimer

14.

haïr pour aimer

 

Heath – 24 ans

« Il était une fois un petit garçon heureux et curieux. Comblé par la vie, son avenir ne pouvait que lui sourire. Toutefois, en grandissant, les problèmes se sont accumulés et rapidement, le petit garçon s’est retrouvé submergé.

Il était une fois une petite fille, perdue dans les tréfonds des abîmes, accusée de tous les maux du monde. Une petite fille triste qui avait, pour seul horizon, un bien sombre avenir. Toutefois, après les ténèbres, la lumière… Et doucement, la petite fille apprit à vivre, entre enfer et paradis.

Il était une fois un adolescent faible.

Il était une fois une adolescente forte.

Et dans le chaos que formaient leurs vies respectives, ils étaient la solution l’un de l’autre… À moins d’être la pire des punitions ? Perdues entre haine et amour, dans un torrent de sentiments contradictoires, toutes les nuances de noir se formèrent et, chacun de leur côté, ils sombrèrent.

Dans une expiration, le petit garçon devenu homme avait promis de la protéger, malgré l’amertume et la colère. Et dans un même souffle, la petite fille devenue femme jura de le fuir, qu’importent l’attraction et les risques.

Tragique histoire d’une vie sans issue, à jamais, les deux âmes étaient condamnées. Quand l’une suivrait, l’autre fuirait et lorsque l’autre suivrait, l’une fuirait. Un schéma presque malsain instauré depuis l’enfance qui semblait perpétuellement vouloir se répéter. Telle était leur punition pour avoir osé jouer à un jeu qu’ils savaient, tous deux, dangereux. Dans l’amour comme dans la haine, il n’y a jamais de vainqueur. Et ces deux êtres étaient maudits à se haïr pour mieux s’aimer. »

Je referme mon ordinateur lorsque la serveuse, âgée d’une bonne soixantaine d’années, s’approche de moi. Un sourire chaleureux plaqué sur ses lèvres, elle note ma commande. J’hésite un instant à choisir un verre d’alcool – le plus fort qu’ils aient en stock de préférence – mais après un rapide coup d’œil à ma montre, je me résigne à prendre un café. Je ne suis pas tombé assez bas pour me retourner le crâne à seulement neuf heures du matin, même si ce n’est pas l’envie qui me manque.

Lorsque la serveuse disparaît, mon regard tombe sur mon ordinateur. Autrefois, je ne saisissais pas pourquoi Scarlett passait ses journées à noircir les pages de son carnet. Aujourd’hui, je comprends.

Bien que l’écriture manuscrite soit proscrite pour moi – le résultat de nombreuses fractures à mes poignets – j’ai appris à libérer mes pensées à travers l’écran de mon PC. Mon esprit n’est jamais aussi embrouillé que celui de Scarlett, du moins je l’espère. Depuis que je note mes songes sur les pages virtuelles de mon ordinateur, je ressens de plus en plus le besoin d’extérioriser certaines de mes émotions. Le regret, les remords, la colère, la peur et… l’amour. L’amertume aussi. Je suis incapable de parler de mes journées comme elle le faisait. Écrire à la troisième personne me donne l’impression de prendre de la distance, de me détacher des personnages qui prennent vie dans mes récits et ce, même si je suis parfaitement conscient que je parle de moi.

La serveuse revient, une tasse à café entre ses doigts osseux. Je décale rapidement mon ordinateur, laissant de la place sur la petite table en bois.

— Je vous ramène du sucre, déclare-t-elle en se détournant.

— Ne vous embêtez pas, je n’en prends pas.

Elle me lance un sourire par-dessus son épaule avant de disparaître vers les cuisines. Il n’y a pas grand monde ici, c’est relativement calme pour un diner à l’heure du petit déjeuner. Tout s’explique lorsque je goûte le café : un vrai jus de chaussette. Toutefois, l’emplacement du bar est parfait pour moi et davantage encore pour ma mission. Il donne tout droit sur la ruelle de Scarlett.

J’ai décidé de la coincer. Au jeu du chat et de la souris, nous avons toujours été très doués, elle comme moi. Un jour, j’étais la proie, le lendemain, j’étais le chasseur. J’ai rapidement compris que, pour que nous arrivions à communiquer, il fallait que l’un de nous n’ait pas le choix, c’est ainsi depuis fort longtemps. Acculée, au pied du mur, elle sera incapable de me fuir.

Voilà désormais une semaine que je tente, en vain, de rentrer en contact avec elle. Dans un premier temps, en me pointant directement chez elle puisqu’elle ne daignait pas sortir. Mais jamais elle ne m’a ouvert la porte, si bien que j’ai été tenté de l’ouvrir de force pour m’assurer qu’elle n’avait pas… fait de connerie. Heureusement, je voyais sa silhouette passer de temps en temps à travers les rideaux de son salon. Rarement, mais je la connais assez pour savoir ce qu’elle fait lorsqu’elle est en phase dépressive. Son lit est son seul repère. Je lui ai donc accordé quelques jours de répit, pour la laisser se noyer dans ses émotions. Gamine, elle me disait qu’elle en avait besoin, que ça faisait partie d’elle et qu’elle devait affronter toute la noirceur qui l’assaillait.

Après plusieurs jours d’hibernation, elle est enfin sortie de chez elle en un début de soirée clément pour se rendre au boulot. Même de loin, je devinais qu’elle était au fond du trou, mais elle est toujours parvenue à donner le change en affrontant le monde extérieur, malgré ces épisodes si sombres. C’est un peu le super-pouvoir de Scarlett Black : faire face à l’univers alors qu’elle rêve de s’enterrer pour ne plus croiser personne. Mine de rien, cela lui demande beaucoup d’énergie.

Quoi qu’il en soit, je n’ai pas été plus tendre avec elle lorsqu’elle était en noir qu’en blanc. Peut-être plus tolérant, mais je ne l’ai jamais traitée différemment. Elle ne l’aurait pas toléré de toute façon. Aussi, je n’ai pas hésité à me pointer à son boulot.

Nous devons avoir une discussion sérieuse, elle et moi.

Déjà, car sa vie en dépend.

Ensuite, parce qu’elle m’a vu tuer un homme et que cette fois, c’est la mienne de vie qui est en péril. Scarlett sait qui je suis, elle me connaît vraiment. Enfin, c’était le cas il y a cinq ans. J’aime à croire que je n’ai pas tant changé que cela. Au fond, je reste le même adolescent qu’elle a abandonné sur ce putain de canapé. Ça ne devrait pas être une fierté, j’étais atrocement faible, sans aucune défense. Aujourd’hui, je suis en mesure de tuer un homme sans en éprouver le moindre remords. Je peux couvrir mes doigts de sang, exploser une cervelle sans en porter le poids sur mes épaules. Mes mains sont devenues des armes aussi létales que n’importe quel flingue. Toutefois, quand Morphée m’accueille dans son étreinte, les mêmes cauchemars m’assaillent. La même boule se forme dans ma gorge lorsque je croise mon reflet. La même honte enserre mes tripes quand des flashs d’hier me clouent sur place.

Mes actions diffèrent, mais au fond, mon âme est identique. Néanmoins ça, je ne suis pas certain que Scarlett l’entende. Elle porte des masques depuis toujours, enfilant celui qui correspond le mieux à une situation ou une personne. Pourtant, elle n’a jamais toléré qu’on puisse agir comme elle. Elle ne comprendrait pas l’image de l’homme que je façonne chaque jour pour m’accorder à mon job. Je ne sais pas si elle irait jusqu’à me balancer aux flics, mais je préfère ne prendre aucun risque. Nous devons parler. Je dois lui dire qu’être moi-même dans ce monde m’est impossible.

Rafael, lui, ne fait jamais de terrain, alors il est un peu insouciant face à ma réalité. Je pense qu’il serait capable de vomir devant un cadavre, ou de faire un malaise en voyant une goutte de sang. Il ne comprend pas le détachement que je m’impose, aussi bien avec les cibles qu’avec mes amis ou ma famille.

Je le sais, mes ennemis le savent : pour faire souffrir autrui, vraiment souffrir, blesser son enveloppe n’est rien. Ceux qu’on aime représentent notre plus grande souffrance, notre plus grande faiblesse. Bref, Scarlett sait que je ne suis pas seulement le type qui a buté son agresseur sans une once d’hésitation. Elle le sait. Toutefois, tient-elle encore assez à moi pour ne pas me dénoncer ? Je ne saurais dire et c’est exactement ce qui m’inquiète.

Bien sûr, pas de cadavre, pas de mort. Pas de mort, pas de meurtre. J’ai pris grand soin de faire disparaître le corps en question et toute trace de mon épopée jusqu’à la dernière maison de cet enfoiré. En revanche, j’ai toujours fait attention à ne pas attirer les flics sur moi et j’apprécierais que ça continue, encore plusieurs années.

C’est pourquoi je ne peux pas me permettre d’attendre la prochaine menace qui pèsera sur Scarlett pour parler avec elle.

Mais puisque rien n’est facile avec elle, cette peste est parvenue à me faire interdire le bar où elle travaille. Elle a… changé. Autrefois, en noir, elle était incapable de mentir ou de simuler ses émotions. Pourtant, il y a trois jours, lorsque je me suis rendu où elle bosse dans l’espoir de la foutre au pied du mur, cette connasse a appelé son patron en lui disant que je la harcelais depuis plusieurs semaines. Elle a été jusqu’à dire qu’elle ne me connaissait pas.

J’ai fortement hésité à rentrer à New York. Après tout, ne dit-on pas qu’on ne peut pas sauver quelqu’un qui ne veut pas l’être ? J’avais commencé à ranger mes affaires lorsque Rafael m’a appelé. C’est lui qui m’a convaincu de rester. Il savait, visiblement mieux que moi, que je finirais par le regretter. Dans sa délicatesse légendaire, il m’a balancé que je devrais faire face à sa tombe et que j’en serais en partie responsable. Il a ajouté qu’on pourrait graver « C’est le mec qu’elle aimait qui lui a porté le coup fatal, ou presque. » comme épitaphe. J’ai soupiré avant de raccrocher. Malgré tout, j’ai défait mes bagages.

Je ne reste pas pour celle qu’elle est devenue aujourd’hui.

Je reste à la mémoire de la petite fille incapable de s’endormir seule.

Je reste à la mémoire de cette gamine, terrifiée, qui a eu le malheur de tomber d’un arbre.

Je reste à la mémoire de sa détresse.

Je reste à la mémoire de la première phrase qu’elle a prononcée après de longs mois plongés dans un silence assourdissant.

Je reste à la mémoire de ses larmes qui me déchiraient l’âme.

À la mémoire de ses rires qui guérissaient mes maux.

Je reste pour la seule qui a su m’aimer lorsque même moi, j’en étais incapable.

Scarlett, au fond, sera toujours cette âme douce et fragile qui me vénérait si fort quand le noir m’assaillait. Aujourd’hui, j’ai confiance en moi, en ce que je suis devenu, en mes compétences et en ma force. Je ne suis plus ce gamin faible. Enfin, plus autant. Je me suis forgé. J’ai encaissé. J’ai chialé des larmes de sang pour me relever et ne plus jamais tomber aussi bas. J’en ai chié. Mais aujourd’hui, personne n’a de pouvoir sur moi. Hormis peut-être les fantômes d’hier.

C’était durant l’adolescence que j’avais besoin qu’on m’aime. Scarlett l’a fait. Avec tant de hargne que c’en était parfois flippant. Avec tant de fébrilité que c’en était déboussolant. Et si mal qu’elle a fini par me briser le cœur.

Un amour que je hais tant, mais qui m’a sans aucun doute sauvé la vie.

Lorsque je l’aperçois sortir de son immeuble, je balance un billet sur la table et me lève d’un bond. J’abandonne sans regret le nectar qu’ils osent appeler « café », attrape mon ordinateur et sors du bar d’un pas pressé.

Il pleut à torrents, pourtant il fait étrangement chaud pour un début novembre. Je n’avais pas prévu un temps aussi merdique lorsque j’ai quitté l’hôtel ce matin puisque ce sont les rayons du soleil qui m’ont tiré de mon sommeil agité. Il a commencé à pleuvoir comme ça, d’un coup, alors que j’étais déjà attablé à l’attendre. Aussi, seulement vêtu d’un tee-shirt, je suis trempé bien avant de la rattraper. Par chance, mon ordinateur est protégé par sa pochette.

Des gouttes de pluie tombent de mes cheveux sur mes cils, ne facilitant pas ma vision. Pourtant, je ne vois qu’elle. Un léger rictus étire mes lèvres lorsque je constate qu’elle n’a pas mis de capuche. Gamine déjà, elle adorait la pluie. L’orage la terrifiait, mais la flotte sur son visage la faisait toujours sourire. J’ai une image assez précise du jour de ses dix ans. C’est la première fois qu’on l’a vue rire aux éclats.

À l’occasion de son anniversaire, nos parents nous ont emmenés, Owen, Scar et moi, à l’autre bout du pays pour une semaine de vacances. Ni ma mère ni mon père ne nous ont dit où nous allions. C’est seulement lorsque nous sommes arrivés à quelques miles d’Orlando que j’ai fait le rapprochement. Sept jours à Disney et tous les autres parcs qui pullulent dans les alentours. C’est là-bas aussi que j’ai compris le lien étrange entre Owen et Scarlett.

Nos parents nous ont donné à chacun quelques billets pour les dépenser dans la boutique de souvenirs. Owen n’a jamais été très généreux, pourtant, ce jour-là, il n’a pas dépensé un dollar pour lui. Il a pris tout ce qu’il trouvait à l’effigie du Roi Lion, davantage encore sur Scar et a tout offert à Scarlett. Elle, évidemment, n’avait rien pris pour elle non plus. Un souvenir pour ma mère, mon père, Owen et moi. J’ai encore le médiator avec le

sourire iconique du Chat du Cheshire{6} à côté de ma guitare à New York. Je n’ai jamais joué avec, par peur que le dessin se retire ou que les souvenirs reviennent, je ne sais pas.

Le dernier jour, il s’est mis à tomber des cordes. Alors que nos parents et Owen couraient comme des fous pour se mettre à l’abri, je me suis retourné et je l’ai vue. Tout autour d’elle, le monde semblait avoir disparu. Il n’y avait que Scarlett Black tournant sur elle-même, la tête balancée en arrière et les bras écartés. Et elle riait. Un rire doux telle la caresse d’une plume et percutant comme un train lancé à pleine vitesse.

Je pense que s’il ne devait me rester qu’une seule image de Scarlett, je voudrais que ce soit celle-ci. Si libre, si joyeuse, pour la première fois, elle était une enfant. Une vraie. On lui a volé toute sa naïveté alors qu’elle n’avait que six ans, mais durant ces quelques secondes, elle se permettait enfin d’être elle-même. D’être cette gamine pleine de vie que j’avais déjà entraperçue avant qu’elle ne chute de l’arbre. D’être cette enfant pas tout à fait normale, mais qui illuminait le monde par son sourire. Ce jour-là, je l’ai rejointe et ensemble, nous avons laissé la flotte nous tremper. Elle riait et mon cœur s’est allégé, un instant seulement, mais jamais rien n’a été aussi reposant. Elle a fini par sauter dans mes bras et je l’ai enlacée. Enfin, je respirais.

Je reviens à moi lorsque je la rattrape. Sans hésitation, j’enroule ma main autour de son bras et la tire dans une petite ruelle étroite. Collée contre le mur, ma paume sur sa bouche pour l’empêcher de crier, elle plante son regard effrayé dans le mien. J’ai l’impression étrange d’entendre chacun des battements de mon cœur.

Boom.

Ses yeux, comme les profondeurs des océans qui pétillent de colère lorsqu’elle me reconnaît.

Boom.

Ses mèches rouges trempées par la pluie, collées sur ses tempes. Je rêve de les glisser derrière son oreille dans l’espoir de frôler sa peau.

Boom.

Son nez fin et le petit anneau noir sur sa narine droite comme ultime provocation envers mes parents.

Boom.

La cicatrice sur son cou, remontant légèrement sur sa mâchoire.

Boom. Boom. Boom.

Je ferme les yeux et prends quelques secondes pour respirer. Sa fragrance naturelle me calme, comme autrefois, quand j’enfonçais mon nez dans ses cheveux alors que les larmes menaçaient de couler ou que l’angoisse voulait me submerger.

Lorsque j’ouvre de nouveau les paupières, le regard haineux de Scarlett n’a toujours pas changé, mais elle ne tente pas pour autant de se dégager. Je la domine de toute ma hauteur, mon corps plaqué contre le sien, mes doigts toujours fermement accrochés à son bras.

— Je vais retirer ma main, OK ? Si tu hurles, je te bâillonne.

Elle hoche doucement la tête, sans quitter mes yeux. Délicatement, je la retire de ses lèvres. Sur ma paume, l’empreinte de son piercing prouvant la pression que j’ai imposée pour la faire taire. Je relâche également son bras.

— Recule, murmure-t-elle.

— Non.

Si un regard était en mesure de tuer, paix à mon âme. Elle pose ses mains sur mon torse et me pousse de toutes ses forces. Droit comme un I, je ne bouge pas d’un centimètre, ce qui a le mérite de la faire grogner. Elle marmonne des injures dans sa barbe en abandonnant, se collant de nouveau contre le mur. Mes mains posées sur la pierre rouge qui forme la façade du bâtiment, j’encadre son délicieux visage.

— Tu as fini ? demandé-je, un léger sourire amusé aux lèvres.

— Va te faire foutre.

Un rire m’échappe. J’attrape une de ses mèches trempées qui tombent sur ses yeux et la glisse derrière son oreille. Lorsque je frôle la fine peau, un frisson la parcourt avant qu’elle ne détourne le regard. Ravi du pouvoir physique que je détiens encore sur elle, je souris. Aucun de nous ne peut le nier, malgré notre amertume respective, il y aura toujours une sorte d’aimant qui nous attire l’un vers l’autre. C’est plus fort que nous. C’est plus fort que tout.

— Toi aussi, tu m’as manqué, Scar, susurré-je tout près de sa bouche.

Je ne sais pas si je suis sincère.

Un rire cruel quitte ses lèvres. Si jusqu’ici, il demeurait un doute, il n’a plus sa place : phase blanche.

— Putain, j’avais oublié à quel point ta voix était agaçante, déclare-t-elle froidement. Et non, tu ne m’as pas manqué. Pas une seule putain de seconde.

Je lève les yeux au ciel, même elle n’y croit pas. Toutefois, je décide de ne pas rebondir sur le sujet. Elle s’en rappellera bien assez rapidement.

— Si tu le dis, trésor, si tu le dis.

— Tu voulais parler, non ? J’ai autre chose à faire, mon chou.

Un éclat de rire franchit mes lèvres. Lorsque nos rapports ont… comment dire ? Dérapé ? Non ! Dégringolé les escaliers comme une boule de bowling, j’avais tendance à lui donner des surnoms affectueux. Elle détestait ça. Elle m’en donnait également et j’abhorrais tout autant, si ce n’est plus. Mon cœur se réchauffe légèrement face à cette espèce de complexité étrange.

— Tu as une prime sur la tête, déclaré-je de but en blanc.

— Mais encore ?

Je soupire.

— Quelqu’un veut te voir morte. Tu sais, comme le type que j’ai buté pour sauver ton joli petit cul.

Un cul parfait, soit dit en passant…

Scarlett plante son regard dans le mien, la tête légèrement penchée sur le côté, comme si elle essayait de démêler le vrai du faux. Sans vraiment m’en rendre compte, je retiens ma respiration, craignant sa réaction. Si elle ne me croit pas, si elle ne me fait pas confiance, je ne pourrai plus rien pour elle.

Les secondes s’éternisent sans que rien sur son visage ne laisse transparaître ce qu’elle pense. Jusqu’à ce qu’un léger, délicat, infime rictus étire la commissure droite de ses lèvres, accentuant sa fossette.

De son sourire naît un éclat de rire qui me fait reculer d’un pas. Autrefois, j’aurais pu lui dire n’importe quoi, elle n’aurait jamais remis ma parole en question. Aujourd’hui, alors même qu’un type essayait de la tuer il y a une semaine à peine, un homme que j’ai tué, elle ne me croit pas.

— Que veux-tu réellement, Heath ? C’est quoi ton but ? Tu n’as rien trouvé de plus crédible pour faire irruption dans ma vie ?

Je recule d’un pas, encore, tout en secouant la tête. Comment peut-elle imaginer une seule seconde que je puisse inventer… ça ?

— Écoute…

Elle ne me laisse pas le temps de répondre et m’achève :

— Ne t’approche plus de moi. Jamais. Je ne sais pas ce qui cloche chez toi, Heath, mais tu as un sérieux grain, t’es bien plus tordu que moi… Non, tu seras toujours toi-même en fait.

Je crois que cette dernière réplique, aussi banale soit-elle, est la pire insulte qu’elle pouvait m’asséner.

Sur ces mots, elle me bouscule pour quitter la ruelle. Je ne saurais dire combien de temps je reste là, à fixer le mur avant d’écraser mon poing dans ce dernier. Encore et encore. Jusqu’à ce que toute la douleur contenue dans mon cœur se concentre sur ma main.

Je la hais.

 

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