Chaotic Mind

Maze Perkins · Chapitre 40 sur 44

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Chaotic Mind

33. plus rien de drôle

33.

plus rien de drôle

 

Scarlett – 22 ans

Il m’observe de ses grands yeux songeurs. Je suis obligée de déployer toute mon énergie pour ne pas rire. Non pas que la situation prête à la rigolade, bien au contraire, simplement je le pensais un peu moins naïf.

Il a monté un plan tiré par les cheveux qu’il perpétue depuis l’enfance et pourtant, il est si mal préparé à toute esquive de ma part. La partie la plus atteinte de mon cerveau essaie de prendre la situation à la légère, toutefois la part de moi la plus rationnelle se rend compte de tout ce qu’il a accompli jusqu’ici, et être positive m’est de plus en plus difficile.

C’est comme si toute sa vie, il avait prémédité cet instant. Celui où, rongé par sa folie, il se retrouverait au pied du mur, un flingue braqué en direction de son frère, son jumeau, son propre sang. H n’a pas décroché un mot, il est sans doute aussi – voire plus – déboussolé que moi. Merde, c’est son frère.

Naïvement, on a toujours cru qu’Owen était assez fort pour supporter notre folie. Nous savons désormais qu’Owen est en grande partie responsable de l’instabilité de son frère jumeau. Et ça, c’est un putain de choc.

Je n’arrive pas à croire que je n’aie rien vu. Bêtement, je pensais qu’on ne pouvait pas manipuler une manipulatrice, je me suis visiblement plantée. Parce que c’est ce qu’il a fait. Toute notre vie se résume aux manœuvres d’Owen. À ce stade, il pourrait me dire qu’il a scié la branche de l’arbre pour qu’elle casse et qu’Archie tombe de la table à langer, je ne serais même pas surprise. C’est tellement gros que j’ai eu du mal à y croire. Un instant, je me suis dit qu’il se foutait de nos gueules.

Et puis j’ai vu son regard.

Pour la première fois, j’ai vu une lueur que je n’avais jamais vue briller dans ses yeux : la sincérité. Je ne m’étais jamais rendu compte de son absence, pour moi Owen était un mec bien, le summum de la perfection, pourquoi lui aurais-je cherché des défauts ? Aujourd’hui, je vois tout sous un autre angle et tout s’emboîte parfaitement.

Pourquoi un lycéen s’en serait pris à un collégien sans histoire, qui ne venait pas d’une famille extrêmement riche ? Pourquoi parmi tous les élèves du collège et même du lycée, Kevin et sa bande avaient choisi Heath comme victime ? Maintenant que je sais, je comprends mieux.

Aussi, pourquoi Owen, avec son statut de populaire du bahut, n’était jamais intervenu ? Pourquoi monsieur et madame Cross étaient si certains que c’était H qui volait leur argent ? Pourquoi pas moi, ou même Owen ? J’étais une presque inconnue, j’aurais dû être montrée du doigt en premier. Pourtant, quoi qu’il se passait dans la famille Cross, H était l’auteur des méfaits. Logique, puisque Owen s’assurait que son propre frère n’ait aucune chance de se défendre.

Du plus loin que je me souvienne, Heath a toujours été une tête brûlée, c’est ce qui me plaisait tant chez lui. Aujourd’hui, il est certes plus réfléchi, mais au fond, je sais qu’il n’a pas perdu sa fougue. Quoi qu’il en soit, il avait un don inné pour s’attirer des emmerdes. Peu importaient ses intentions, ses actes, de la bêtise la plus ridicule à la connerie la plus magistrale, tout tournait toujours au vinaigre pour lui.

C’était facile de l’accuser. Moi la première, j’étais persuadée qu’il finirait par mal tourner. Dans une autre ville, moins paumée que Fargo dans le Dakota Du Nord, H aurait fini dans un gang ou une connerie dans le genre, c’est certain. Et je ne le juge pas, j’étais la première à foutre la merde plus tard. Nous n’avions que ça à faire là-bas. Néanmoins, tout le monde connaissait la réputation de Heath Cross et – avec tout l’amour que je leur porte – monsieur et madame Cross n’avaient pas davantage foi en leur fils que le reste de la ville. Ils l’aimaient, c’est certain, mais eux aussi pensaient qu’il finirait mal. Owen n’a pas dû se fouler énormément pour le rendre coupable aux yeux des autres. Pour ma part, je n’en avais pas grand-chose à faire, je le reconnais. Pour être parfaitement franche, je pensais également qu’il volait cet argent pour le donner à Kevin. Un genre de racket, ça aurait expliqué les passages à tabac qu’il recevait quotidiennement. Une espèce de démonstration de force pour pas que H oublie la thune. Ce n’était pas aussi tiré par les cheveux que d’imaginer Owen payer ces gars pour faire de la vie de son frère un cauchemar, dans le seul but de le voir baisser dans mon estime.

En plus, il s’est produit l’effet inverse. J’avais du respect pour H, de la compassion aussi. Parce que je savais ce qu’on ressentait, allongé sur le sol, sans défense, priant pour que tout se termine vite. Je savais ce qu’on se dit dans sa tête quand le coup de trop approche. C’est un peu comme le verre de trop en soirée, on le sent arriver. Les personnes intelligentes s’arrêtent là, elles savent que si elles avalent ce verre, elles finiront la tête à l’envers, avec un inconnu dans leur pieu sans se souvenir comment elles en sont arrivées là. Toutefois, contrairement au verre de trop, le coup on ne peut généralement pas l’arrêter.

C’est à cet instant, lorsque tous nos muscles hurlent à l’agonie, lorsqu’on aimerait supplier sans que notre corps soit en mesure de répondre, quand notre vision se floute, que nos oreilles se bouchent pour ne laisser qu’un bourdonnement infernal… Oui, c’est exactement à cet instant qu’on prie pour mourir. Parce qu’au fond, on est parfaitement conscient que si on se relève, si notre cœur continue de faire son taf, tout recommencera. Peut-être pas le lendemain, mais quelques jours plus tard, on se retrouvera exactement au même point, priant pour que ça se termine.

Le coup de trop, il arrive juste après cette étape, lorsqu’on a tellement mal qu’au final, on ne ressent plus rien.

Lorsque chaque parcelle de notre peau est si abîmée qu’on pourrait y balancer de l’acide dessus sans qu’on ne cille.

Lorsque la douleur physique n’est plus qu’un lointain mirage.

Lorsque nos pensées ne sont plus réellement cohérentes, juste avant que le vide ne s’installe.

On ne pense plus à rien, c’est juste… vide. À cet instant, dans un dernier élan, notre cerveau envoie une ultime pensée : s’il me frappe une nouvelle fois, ce sera la fin. C’est là qu’on se retrouve face au coup de trop.

Personne ne peut le comprendre, vraiment. Sauf si on s’est mis dans cette situation. Parfois, on sort la phrase « c’est bon, je vais mourir » mais, même dans des circonstances merdiques, si on arrive à penser cela, alors on fait fausse route, il reste encore une chance. Lorsqu’on est réellement sur le point de claquer, on ne réfléchit qu’à une chose : « et si ça s’était passé autrement ? » Dans ma courte existence, je me suis retrouvée plusieurs fois dans cette situation. Quand mon père m’a tabassée si violemment que je suis restée dans mon lit pendant deux mois et demi sans pouvoir bouger, j’ai été soignée par un médecin payé au noir par mon géniteur. Quand ma mère m’a maintenue la tête sous l’eau pendant ce qui m’avait semblé des heures, avant que je ne perde connaissance. Lorsque mon père a mis ce couteau sous ma gorge. Quand j’ai voulu mettre fin à mes jours chez les Cross, et la seconde fois chez Sasha.

Lorsque ces hommes, qu’Owen a engagés pour me tuer, ont bien failli y arriver, je me suis simplement dit « cette fois, c’est la bonne ». Je ne me suis pas réellement demandé ce que j’aurais changé dans ma vie pour ne pas atteindre ce point.

Heath connaît cette sensation, celle où on est persuadé, au fond de son âme, qu’on va crever. Celle où l’on compte les battements de notre cœur pour savoir combien de secondes il nous reste. Celle où on vacille, hésitant entre fermer les yeux et sceller notre destin ou se battre une seconde de plus. Rien que pour ça, il aura mon éternel respect. Qu’importe ce qu’Owen a fait pour le descendre dans mon estime, à mes yeux, H est un survivant. Comme moi. Et nous, les survivants, on mérite le respect, qu’importent les décisions qu’on a dû prendre pour vivre une seconde de plus. Il n’y a aucune moralité dans la survie.

Je plante mon regard dans celui d’Owen, prête à confirmer mes propos. La moralité, dans ma vie, elle n’a jamais eu réellement de place. En réalité, j’ai passé mon existence à me dire cette phrase bateau que tous les connards sans cœur ont dite un jour, au moins dans leur tête, « d’abord survivre, on verra plus tard pour les dégâts. » J’ai piétiné tout le monde avec ce mantra qui me colle à la peau. Rien à foutre des dommages collatéraux, j’essaie juste de vivre alors même que je peine à survivre. Au fond, c’est que des conneries et j’en suis consciente. J’ai juste été la dernière des salopes en prétextant le mériter parce que j’avais eu une vie de merde. Je suis habituée désormais, je n’ai plus réellement de remords, pas même en phase noire. Mais au fond, je ne veux plus être cette nana. Peut-être même que je ne l’ai jamais voulu.

Un peu comme cette fille au fond de la classe qui, au début, se sacrifiait pour qu’on la remarque, avant d’y devenir accro. De base, c’était juste un appel à l’aide. J’ai fait pareil toute ma vie, j’ai hurlé à l’aide à travers mon comportement, mais qui aurait bien pu le comprendre, hein ? Qui, dans ce monde, cherche réellement au-delà des apparences ? Et c’est complètement con de s’en apercevoir maintenant, parce qu’au final, ça va changer quoi ? Owen va buter H et je n’ose même pas imaginer ce qu’il a prévu pour moi.

Je retiens un rire nerveux. Putain, je suis vraiment trop conne. Me rendre compte d’une évidence lorsque je suis au pied du mur alors que je l’ai face à moi chaque fois que je me regarde dans le miroir.

J’ai passé ma vie à attendre que quelqu’un se décide à être le héros de mon histoire, sans réaliser que l’héroïne, c’était moi. Je ne suis pas spectatrice, je ne l’ai jamais été. Je veux que ça change ? Eh bien, il faudrait peut-être que je me sorte les doigts du cul !

Je secoue la tête et décide de faire ce que je fais de mieux, une dernière fois. Et si je sors d’ici vivante, avec H, je me fais la promesse de reprendre ma vie en main, pour de vrai. C’est peut-être le gris qui parle, mais après tout, le gris, c’est moi, non ?

Alors, pour la dernière fois, je joue la peste blanche.

— Imagine, je reprends. Toi et moi, heureux, ici, ailleurs, n’importe où. Juste toi et moi. Et Heath, parfaitement conscient de mon bonheur, de notre bonheur… Imagine-nous nous aimer et lui, seul.

Owen ferme les yeux un instant, je sens le regard de H sur moi, mais je suis incapable de le regarder. Ce n’est pas le moment. Je ne dois pas laisser mes sentiments dicter ma conduite. Je sais pertinemment ce que je fais. Manipuler, c’est mon domaine, je m’entraîne depuis toujours. Toutefois, je ne sais pas faire ça en gris et en noir. Je ne sais pas mentir lorsque je suis juste Scarlett ou Scarlett la dépressive. Et le mensonge est la base de toute bonne manipulation.

J’aimerais rassurer H, lui dire que je n’en pense pas un mot, mais s’il n’y croit pas, s’il ne doute pas de mes sentiments pour lui, Owen aura des incertitudes. J’ai toujours cru que, des deux, Owen était celui qui me connaissait le mieux, mais aujourd’hui, je suis persuadée du contraire. Parce que H aurait vu mon mensonge, il aurait su qu’une vie heureuse ne m’intéresse pas s’il ne doit pas en faire partie, sous n’importe quelle forme. Qu’il me déteste, qu’il m’aime, je m’en fiche. Qu’on soit amis, plan cul, en couple, ennemis, rien à foutre tant qu’il est là si je tombe. Je pensais qu’Owen savait tout ça, je me suis visiblement trompée. Il n’a pas encore compris le genre de lien qui m’unit à son frère.

Quand je suffoque, il est la bouffée d’air qui me donne la force de reprendre ma respiration.

Quand je me noie, il est cette bouée de sauvetage qui me tire vers le rivage.

Quand une corde me serre le cou, il est cette chaise sur laquelle je peux me reposer.

Quand je m’envole trop haut, il est celui qui me ramène les pieds sur terre.

Quand mon cœur s’emballe, il est le seul à pouvoir le calmer.

Quand l’angoisse me noue l’estomac, en un seul mot, il me rappelle que je ne suis plus seule. Il est l’unique personne pour laquelle je mourrais. Il est le seul que j’aime si fort que je finis par le détester de me faire ressentir tout ça. Ce ne sont pas les délires lubriques d’Owen qui casseront ça, ni ceux de personne. C’est trop beau, trop fort, trop important. C’est trop violent, dérangeant, blessant. C’est trop parfait.

— On aurait gagné, soufflé-je. On serait heureux tous les deux et tout le monde serait parfaitement conscient que rien ni personne ne peut nous séparer. Tu penses que j’aime Heath ? Non, mon cœur. Ce n’était qu’un désir passager, une erreur de parcours. Depuis le début, je sais qu’on est faits pour être ensemble, toi et moi, Owen. Sinon, pourquoi me serais-je mise avec toi il y a si longtemps ? Pourquoi aurais-je entretenu cette jalousie qui te va si bien ?

Bordel, mais je dis vraiment de la merde ! « Mon cœur », et puis quoi encore ? Je lui taille une pipe aussi ?

Je n’arrive pas à croire qu’il puisse imaginer qu’un seul de mes mots soit vrai. Son sourire angélique étire ses lèvres pleines. Les traits de son visage sont illuminés par la joie que lui procurent mes propos. Il y croit, dur comme fer.

— J’ai fait des erreurs, mon cœur, je ne pensais pas que ce jeu absurde entre Heath et moi irait si loin. Mais je sais que tu me pardonneras, parce que tu m’aimes comme personne ne m’a jamais aimée. Il n’y a que toi qui saches ce qui est bon pour moi. J’ai compris, maintenant.

Il ouvre si rapidement les yeux que je crains d’avoir dit une connerie, ou d’avoir été trop loin dans mes propos pour rester crédible. Lorsqu’il se rapproche de moi, à la vitesse de la lumière, tout mon corps se crispe de terreur. Bordel, non, je ne veux pas mourir comme ça, pas maintenant !

J’ai fait des trucs horribles dans ma vie, j’ai vécu pas mal d’atrocités aussi, ça n’excuse rien, j’en suis consciente, toutefois… tout le monde a le droit à une autre chance, non ? Même infime. Pour faire mieux. Et je sais que je peux y arriver. Je veux y arriver ! Pas seulement pour moi, mais parce que H a le droit d’être heureux lui aussi, et que j’ai besoin de lui dans ma vie.

Toutefois, et contre toute attente, Owen attrape mon visage en coupe et plante ses yeux fous dans les miens. Un instant, mon empathie se réveille : j’ai pitié de lui. Je lis tous ses sentiments dans son regard et je m’en veux de lui avoir donné tant de faux espoirs. Je m’en veux de l’avoir rendu aussi – voire plus – dingue que moi. Je m’en veux d’avoir si violemment brisé cet homme qu’il ne reste plus rien de bon en lui. Je sais que je suis en grande partie responsable de ce qu’il se joue ici aujourd’hui et rien que pour ça, je mérite certainement tout ce qu’il a prévu de me faire vivre. Mais H, non !

Il n’a fait que suivre le jeu que j’ai lancé il y a plusieurs années déjà. Lui aussi est une de mes nombreuses victimes, comme Owen, Sasha… Archie. Toutes ces personnes ont souffert, certaines sont mortes parce que je faisais partie de leur vie. Et Owen ne mérite pas de tuer son frère par ma faute. H ne mérite pas de voir son frangin devenir fou à cause de moi…

— Je suis désolée, murmuré-je.

Une larme roule sur ma joue, alors que je répète ces mots une fois, puis deux et encore une autre. Et je le suis, parce que ce mec, en face de moi, ce n’est pas Owen, ce n’est qu’une enveloppe qui renferme un homme anéanti par mes soins.

Sans que je ne le sente, Owen me libère de mes liens et m’enlace. Par-dessus son épaule, je vois H qui me fixe tout en serrant les mâchoires. Mes yeux plantés dans les siens, je me demande comment je vais pouvoir le sauver. Je prends une grande inspiration avant de déclarer les mots qu’Owen a toujours voulu entendre de manière sincère, mais qui ne lui sont, encore une fois, pas destinés :

— Je t’aime.

Et tout dérape.

 

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