Chaotic Mind

Maze Perkins · Chapitre 5 sur 44

Pages du PDF

Chaotic Mind

1. ici, tout commence

1.

 ici, tout commence

 

Scarlett – 9 ans

J’observe monsieur et madame Cross me sourire d’une façon étrange, un peu bancale, un peu hésitante. Mes parents ne m’ont jamais regardée de cette manière, encore moins souri. Enfin, pas depuis le jour où je suis tombée de l’arbre. Ils disent que j’incarne une créature maléfique et que tout est de ma faute. Je pense qu’ils ont raison et je mérite la punition qu’ils m’ont infligée.

Marina, une femme qui est venue me voir à l’hôpital, m’a expliqué que mes parents seraient punis pour les actes qu’ils ont commis. Je n’ai pas répondu parce que papa m’a ordonné de ne jamais répondre quand on me parlait de ces choses… En fait, de ne rien dire du tout. Ce n’est pas grave, j’apprécie le silence. Il est apaisant.

Marina m’a dit que dorénavant, je vivrai avec monsieur et madame Cross, ainsi que leurs deux enfants, Heath et Owen, des jumeaux de trois ans mes aînés. Je les connais déjà, mais je ne veux pas vivre chez eux. Je dois rentrer à la maison, sinon maman et papa vont se mettre en colère. Je voulais le dire à Marina, je n’ai pas réussi. Je n’ai pas le droit de parler. À personne. Jamais.

Mon père affirme que ma voix est une abomination, digne de la création du Mal. Il dit aussi que ce son tuerait n’importe qui et que si je ne veux pas être responsable d’une nouvelle mort, je dois me taire. Alors je me tais.

— Tu te sens bien, Scarlett ? demande madame Cross.

Je hoche lentement la tête, regardant le bout de mes chaussures. Maman m’a expliqué que c’était malpoli de regarder un grand dans les yeux et que je n’en ai pas le droit parce que mes iris pourraient tromper le plus sage des hommes. Elle dit que ma beauté est le poison de l’humanité.

Je lève le regard vers la voix gentille de madame Cross avant de vite le baisser. Je ne veux pas leur manquer de respect, maman et papa sont toujours en colère quand je le fais, et ils ne sont pas gentils lorsqu’ils s’énervent. Je jette un coup d’œil à la porte, tordant mes doigts derrière mon dos. Le soleil se couche, j’aurais dû rentrer chez moi depuis longtemps. Si je ne pars pas vite, je serai encore punie, et je suis trop mal en point pour subir à nouveau ça. Le médecin de l’hôpital a déclaré que j’avais de la chance. Je n’ai jamais été habituée à ce mot et je ne suis pas certaine d’en comprendre le sens, mais je suppose que ce n’est pas vrai. Je serai encore châtiée, ce n’est pas une aubaine pour moi.

— Scarlett ?

Un jour, papa m’a expliqué que Scarlett avait deux significations. Quand je suis née, ils ont choisi mon prénom pour sa signification en français : « écarlate » ou « pourpre ». Cette couleur est la préférée de maman. En revanche, en anglais, cela signifie « immoral », ce qui, selon mon père, me correspond mieux désormais. Je ne sais pas vraiment ce que ça veut dire, mais je suppose que ce n’est pas gentil. Mon père ne dit jamais rien d’agréable.

Madame Cross pose sa main sur mon épaule. Je sursaute et manque de crier. Je ne peux pas hurler même si j’ai mal. Papa répète que seuls les lâches meuglent et qu’en plus d’être l’enfant du mal, je ne peux pas me permettre d’être vile.

À l'inverse de maman, qui aime que je fasse des grimaces et que je retienne ma douleur et mes pleurs, madame Cross retire sa main avec des larmes dans les yeux, comme si elle regrettait de m’avoir blessée. Elle ne devrait pas être triste. Je dois souffrir.

— Tu comprends ce qui se passe, ma puce ? me questionne monsieur Cross.

Papa n’aime pas se répéter. Chaque fois que je ne saisis pas ce qu’il essaie de m’expliquer, il se met en colère et crie que je ne suis qu’une imbécile. Il doit avoir raison. Il dit toujours la vérité. C’est maman qui l’affirme.

Alors je hoche la tête, même si je ne comprends pas ce qui se passe. C’est la première fois depuis longtemps que je viens chez les Cross et leur maison est vraiment magnifique. Chez moi, c’est toujours en désordre et cela date du jour où je suis tombée de l’arbre. C’est moi qui dois ranger parce que c’est ma punition. Mais parfois, j’ai trop mal pour ramasser le verre sur le sol ou les cendres de cigarette de ma mère sur le canapé. À certains moments, j’ai tellement mal aux bras que je ne peux pas faire la vaisselle, ce qui met ma mère encore plus en colère.

Ici, tout est propre. Il n’y a pas d’odeur de cigarette, ni celle des bouteilles d’alcool de papa. Il n’y a pas de verre sur le sol, celui qui coupait le dessous de mes pieds quand maman m’interdisait de mettre mes chaussons – ça aussi, c’était une punition. Il n’y a pas de vaisselle sale sur la table basse qui m’attend pour être lavée.

Je me demande combien de couverts il y aura ce soir, car je ne suis pas rentrée depuis trois semaines, d’après Marina. Maman déteste nettoyer. Quand c’était trop douloureux pour moi de le faire, elle attendait que je me remette sur pied. Papa disait que si je n’étais pas heureuse, je pouvais sortir et travailler comme prostituée pour payer les factures. Je ne sais pas ce que c’est, mais à chaque fois, maman riait.

Les murs sont blancs. À la maison, ils l’étaient aussi, maintenant ils sont jaunes. Un jour, alors que papa était de bonne humeur, je lui ai demandé pourquoi ils étaient de cette couleur parce que je n’aimais pas ça. Il a répondu qu’il n’en avait rien à foutre que j’aime ou non, mais que c’était à cause de la cigarette de ma mère. Elle fumait dehors avant que je ne tombe de l’arbre. Elle ne voulait pas que je sente la fumée, aujourd’hui, elle s’en fiche.

Le canapé est confortable. À la maison, je n’ai pas le droit de m’asseoir dessus, parce que quand papa et maman sont là, je ne dois pas être sur le chemin, ils ne veulent pas me voir. S’ils ont quelque chose à me dire, ils viennent me trouver dans ma chambre. Je n’ai pas l’autorisation d’en sortir sauf pour aller faire pipi et encore, je dois m’y rendre sur la pointe des pieds pour ne pas les déranger.

— Je ne pense pas que ce soit réellement le cas, continue monsieur Cross. Tu ne rentreras pas chez toi ce soir, ma belle, et j’espère que tu n’y retourneras jamais. C’est ici ta maison, désormais.

Je sursaute et secoue brusquement la tête. Je dois rentrer chez moi. Maman a dit que je pouvais blesser les gens, elle m’a répété que je suis maudite et que je porte malheur à ceux qui m’entourent. Je ne suis pas méchante, je ne veux pas que les autres soient tristes à cause de moi. Parfois, je fais des choses stupides comme le jour où j’ai grimpé à un arbre et que je suis tombée. C’était une grosse erreur, mais je ne pensais pas que c’en était une, je voulais juste m’amuser un peu. Cependant, après l’accident, mes parents étaient tristes et en colère contre moi.

Quand j’étais encore petite, papa et maman ne s’énervaient jamais. Nous faisions beaucoup de choses tous les trois, j’allais même à l’école, et souvent après les cours, nous jouions au parc. C’est là-bas que j’ai rencontré Heath et Owen. Nous sommes amis, enfin je crois. Je ne le dirai jamais à leurs parents, mais Heath – que j’appelle H parce que je n’arrivais pas à bien prononcer son prénom – ne fait que des bêtises. On riait beaucoup de ça, avec Owen.

La dernière fois que je les ai vus, avant de tomber de l’arbre, c’était le soir d’Halloween. Nous sommes allés chercher des bonbons ensemble. Je devais rester avec H et Owen parce que je n’avais que sept ans. Ils étaient plus grands et connaissaient les maisons que nous n’avions pas le droit de dépasser. À cette époque, maman avait encore peur pour moi et elle ne voulait pas qu’on s’aventure trop loin. Je m’en souviens comme si c’était hier, certainement parce que ce fut ma dernière chasse aux bonbons.

J’étais déguisée en fantôme, H était en Frankenstein, et Owen en savant fou. H avait jeté du papier toilette dans l’arbre de la maison du vieux Campbell. Sa demeure fait tellement peur ! Elle ressemble à un château abandonné avec son jardin non entretenu et jamais tondu. Monsieur Campbell est horrible, aussi. Un jour, Owen m’a dit qu’il avait deux cents ans ! Je ne pense pas que ce soit vrai, personne ne vit si longtemps, mais de toute façon, il est le plus vieux de la ville, c’est sûr. Il ne fait que crier et ce soir-là, il nous a dit de brûler dans un sort, alors H s’est vengé.

Nous avons couru tout le long de la rue pour nous cacher rapidement. Comme j’étais petite et plus lente qu’eux, H m’avait portée sur son dos. Je n’ai jamais autant ri que cette nuit-là, et quand je suis triste à cause de papa et maman, je pense souvent à Halloween avec les jumeaux Cross. Lorsque papa me tape et que j’ai trop mal, je ferme les yeux et me répète que si je veux refaire la chasse aux bonbons avec Owen et H, je dois subir le châtiment et surtout, ne pas faire de bruit. Quand je ne crie pas, c’est plus court, parce que papa adore m’entendre hurler, il dit que le mal sort, alors il poursuit la punition plus longtemps.

— Tu préférerais rentrer chez toi ? demande madame Cross d’une voix triste.

Non, je n’ai vraiment pas envie d’y retourner, les journées y sont douloureuses, mais je n’ai pas le choix. Maman dit que nous devons faire face aux conséquences de nos bêtises.

Alors, je hoche doucement la tête et enfouis mes ongles dans mes paumes pour ne pas pleurer. Je ne veux pas blesser monsieur et madame Cross. Ce sont de bonnes personnes, et ils sont parvenus à élever H et Owen avec les mêmes valeurs. Si je reste ici, maman et papa seront en colère contre eux et ils les puniront comme ils le font avec moi.

— Scarlett, déclare monsieur Cross, nous sommes ce qu’on appelle une famille d’accueil. On s’occupe des enfants qui, comme toi, ont des parents qui ne sont pas gentils. Parce que les tiens n’avaient pas le droit de te faire mal, tu comprends ça, ma puce ? C’est interdit par la loi. Et quand on fait quelque chose d’illégal, on va en prison. C’est la punition des grands.

Je fixe mes chaussures, ne comprenant pas pourquoi papa et maman n’avaient pas le droit de me punir alors qu’ils sont eux-mêmes punis.

— Tu te souviens de ce que Marina t’a dit ? Dans quelques mois, tu vas devoir raconter tout ce que ta mère et ton père t’ont fait à un monsieur, le juge. C’est lui qui décidera combien de temps tes parents seront enfermés et toi, en attendant, tu vas rester à la maison, avec nous.

— Ils ne te feront plus jamais de mal, Scarlett, je te le promets, termine madame Cross.

Je secoue vite la tête. Je me lève et cours vers la porte. Mes jambes me font mal, mais c’est encore pire pour mes côtes et mes poignets. J’ai un joli plâtre rose sur la main, qui remonte jusqu’à mon coude. Le docteur a dit que je pourrai l’enlever la semaine prochaine, je l’ai depuis que je suis allée à l’hôpital il y a presque un mois.

J’ouvre la porte, alors que monsieur et madame Cross crient mon prénom. Sur le perron, H et Owen jouent avec des cartes. Lorsque Owen me voit sortir, il se lève et me fait face, m’empêchant de descendre les quatre marches.

— Tu ne peux pas partir, Scarlett ! Tu dois rester avec nous.

Je secoue la tête, une larme coule sur ma joue. Il faut que je sois à la maison avant que maman et papa ne se fâchent. Je veux rentrer chez moi et ne plus jamais blesser personne.

Il passe ses bras autour de moi et m’attire contre lui. Il me serre fort, comme s’il avait peur que je parte. Owen aime les câlins, et avant que je ne tombe de l’arbre, il m’en faisait dès qu’il le pouvait. J’adorais ça. Il me donne l’impression d’avaler toutes mes peurs.

J’ai toujours été effrayée par l’orage. Ma maison et celle des Cross se trouvent à deux rues l’une de l’autre et chaque fois que le tonnerre grondait, Owen venait chez moi. On faisait une cabane avec des coussins et des couvertures. Dans ce refuge provisoire, il me racontait des blagues jusqu’à ce que le ciel se calme.

Et puis, il n’est plus jamais venu.

J’ai mis longtemps à comprendre pourquoi. C’est maman qui me l’a expliqué une fois, quand elle n’était pas trop en colère. Elle a dit à monsieur et madame Cross que j’étais chez ma grand-mère, le temps de me remettre de ma chute de l’arbre et des conséquences.

Lorsque je lui ai demandé pourquoi elle avait menti, puisque mamie était morte lorsque j’étais un bébé, maman m’a répondu que comme je n’allais plus à l’école, mais que je vivais encore à la maison, les gens se poseraient trop de questions.

Je n’avais pas le droit de sortir, pour qu’on ne me voie pas, ni de m’approcher des fenêtres. Tout le monde pensait que j’étais à New York et parfois, ça me rendait triste. Parce que personne n’avait peur pour moi.

Avant que je parte pour de faux, Owen disait que rien ne pouvait me faire de mal dans la cabane. Il a menti. Quand j’y suis allée pour me protéger de mes parents, ça ne m’a pas défendu. C’est lui qui me cachait, même du tonnerre. Il est comme un super-héros.

— Tu te souviens de ce film qu’on a regardé en cachette ? chuchote-t-il.

J’acquiesce doucement en reniflant. C’était un film interdit aux moins de douze ans, j’avais tellement peur que j’en ai fait des cauchemars toute la semaine. Je l’ai vu avec Owen et H pendant que maman et papa étaient au travail.

— Tu te souviens de ce que le garçon avait dit à sa meilleure amie ? (Je secoue la tête, j’ai fait de mon mieux pour oublier ce film.) Je te retrouverai, même en enfer. Parce qu’on n’abandonne jamais sa meilleure amie, surtout quand elle est en enfer, encore plus lorsqu’elle est triste.

Je pensais que H et Owen me considéraient comme un bébé, puisqu’ils sont plus vieux de trois ans, alors je suis contente d’être sa meilleure amie. Quand ma mère et mon père ont décidé que je n’irais plus à l’école et que je faisais semblant d’être à New York, j’ai perdu toutes mes copines. Je n’avais plus le droit de les voir, c’était une partie de ma punition pour éviter que je leur fasse mal à elles aussi.

J’étais triste de ne plus avoir d’amies et davantage encore de ne plus sortir avec Owen et H. Ils sont drôles, tous les deux et je peux faire des trucs de grande quand je suis avec eux.

— Alors, je ne te laisserai pas partir, même si tu ne veux plus parler et que tu me détestes. Je préfère ça plutôt que de te voir encore souffrir. Ce sera comme une soirée pyjama sans fin ! rigole-t-il.

Il recule un peu et attrape ma main. Silencieusement, nous rejoignons l’intérieur de la maison et passons devant monsieur et madame Cross qui nous regardent avec un sourire triste. Owen et moi montons à l’étage, je n’y suis jamais allée. Dans les escaliers, il y a des photos sur les murs. À la maison, il y en avait aussi, avant que papa ne les jette par terre parce qu’il ne voulait plus me voir sourire. Il disait que quand on est aussi méchante que moi, on n’en a pas le droit. Alors je me l’interdis, même lorsque c’est drôle.

— Voilà ta chambre, déclare Owen en ouvrant une porte.

La pièce est magnifique. Les murs sont violets, ma couleur préférée, et le lit est immense ! Papa a retiré celui que j’avais, je dormais sur le tapis. Quand il avait enlevé le Mal en moi, coucher par terre était douloureux, j’avais envie de retrouver mon lit, mais je sais pourquoi il faisait ça. Il disait que c’était pour le bien de tous.

Il y a aussi un bureau et une armoire. Je n’ai jamais eu de bureau et ma penderie était cassée à la maison. Une fois, la porte m’est tombée sur la main et je n’ai pas pu la bouger pendant des jours tant c’était douloureux. Maman m’a affirmé que je n’étais qu’une imbécile, incapable de prendre soin de moi. Elle ne m’a pas laissé le temps de ne plus avoir mal, j’ai dû faire le ménage et la vaisselle quand même. Elle m’a dit que c’était pour que plus jamais je ne sois aussi conne.

J’entre doucement dans la chambre et m’approche du bureau. Dessus, il y a une ardoise. Si je n’ai pas le droit de parler, maman et papa ne m’ont pas interdit d’écrire. J’ai donc noté tout ce que je n’avais pas le droit de dire dans mon journal, j’espère pouvoir le récupérer. J’aime noircir les pages de mes maux. Plus rien de mauvais ne me vient à l’esprit, c’est relaxant.

J’attrape le marqueur et j’écris pour Owen : « Tu veux bien qu’on fasse une cabane et qu’on y dorme ensemble, cette nuit ? » 

Je lui tends la pancarte, et un large sourire étire sa bouche.

— Je vais chercher des oreillers et des couvertures.

Un petit rictus soulève mes lèvres alors qu’il sort de la pièce en courant, mais je me dépêche de l’effacer. Les méchants n’ont pas le droit d’être heureux.

OceanofPDF.com